France

Sarkozy et la guerre

Daniel Vernet, mis à jour le 29.08.2011 à 16 h 51

Contrairement à ce que pensaient les Américains, une partie de l'Europe et notamment la France de Nicolas Sarkozy n'ont pas renoncé à l'usage de la force militaire et ne se cantonnent pas au «soft power».

Char des forces de Kadhafi détruit et «pris d'assaut» par des rebelles libyens, le 27 mars. REUTERS/Suhaib Salem

Char des forces de Kadhafi détruit et «pris d'assaut» par des rebelles libyens, le 27 mars. REUTERS/Suhaib Salem

En 2003, un article puis un livre du politologue américain Robert Kagan avait fait fureur. Il soulignait une différence de culture dans les affaires mondiales entre les Etats-Unis et l’Europe. Les premiers sont de Mars, la seconde de Vénus, écrivait-il. Les Américains croient au hard power, à la nécessité de recourir – parfois -- à la force dans les relations internationales. Ils ont construit la machine militaire la plus puissante de l’Histoire et ils ne répugnent pas à s’en servir.

Les Européens au contraire croient en la vertu des négociations, des compromis. Ils misent sur la création d’institutions et l’adoption de règles internationales propres à dissoudre les conflits. Ils prêchent par l’exemple. Bref, ils sont partisans du soft power. Comme le disait Raymond Aron à propos de Valéry Giscard d’Estaing, l’Europe ne sait pas que l’Histoire est tragique.

Du moins l’a-t-elle oublié depuis le traumatisme des deux guerres mondiales. Dans un monde où les affrontements armés se sont multiplié avec la fin de la guerre froide, sa candeur la condamne à l’effacement. Telle était la thèse de Robert Kagan. Elle était contestable déjà à l’époque. Elle est aujourd’hui démentie par les faits.

2003: on était en pleine hubris bushiste. C’était l’année de la guerre en Irak. Derrière George W. Bush, les Etats-Unis se pensaient invincibles, après la blessure infligée par al-Qaida le 11 septembre 2001. Triomphant, le président américain annonçait dès le mois de mai depuis la piste d’un porte-avions que «le travail était terminé». En moins de deux mois, l’Amérique avait mis fin au règne du dictateur Saddam Hussein. Ce que Bush ne savait pas, c’est que la guerre durerait encore cinq ans et que son successeur déciderait un retrait des troupes américaines, en laissant un pays déchiré par les luttes tribales et religieuses.

En 2011, le rapport entre les Etats-Unis et l’Europe, entre Mars et Vénus, semble s’être inversé. Face au colonel Kadhafi, les Etats-Unis sont restés très prudents, ne s’engageant qu’à contrecœur dans une intervention limitée. Ils ont laissé les Européens en première ligne. 75 à 80% de l’effort militaire a reposé sur la France et la Grande-Bretagne, a dit le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé.

L’intervention en Libye, c’est la «guerre de Sarkozy», nous dit Le Monde. Tous les présidents de la Ve République, à l’exception de Georges Pompidou, auront ainsi eu «leur» guerre. Ne parlons de Gaulle qui était général, ce qui ne l’a pas retenu de mettre fin à la guerre d’Algérie, au contraire. Malgré la remarque de Raymond Aron, Giscard d’Estaing a fait sauter les paras sur Kolwezi en 1978, pour sauver la communauté occidentale de cette cité minière de l’ancien Congo belge.

François Mitterrand s’est engagé dans la première guerre du Golfe, en 1991, au nom du «rang de la France» mais il a été plus prudent dans l’ex-Yougoslavie où, selon son expression, il ne voulait pas «ajouter la guerre à la guerre». Jacques Chirac a réagi plus vigoureusement en Bosnie que son prédécesseur, quand des casques bleus français ont été pris en otages par les Serbes et il s’est joint à la coalition internationale contre les talibans en Afghanistan, s’abstenant cependant de suivre George W. Bush en Irak.

Premier président de la République à ne pas avoir d’expérience personnelle de la guerre, Nicolas Sarkozy a pensé l’intervention en Libye «comme chef de guerre, pas seulement en chef politique», affirme Bernard-Henri Lévy, cité par Le Monde. Il a suivi les opérations dans le détail, décidant la stratégie et identifiant les cibles. «Il n’a pas d’inhibition à utiliser l’outil militaire», dit un haut gradé de l’armée française. Dans cette affaire, Sarkozy descend de Mars, pas de Vénus.

En Libye, les Européens, appuyés certes par les Américains et soutenus par quelques pays arabes comme le Qatar, ont montré, dans le sillage de Nicolas Sarkozy, qu’ils ne comptaient pas seulement sur le soft power, la puissance  douce» comme Montesquieu parlait du «doux commerce», pour mettre fin à des situations jugées inacceptables. La puissance de feu, que la France est des rares pays européens, avec la Grande-Bretagne, à entretenir à grands frais, ne doit pas servir à dissuader les ennemis potentiels; elle est là pour être employée, s’il le faut.

Ce hard power à l’européenne a cependant deux limites. La première est liée aux capacités mêmes des pays européens qui maintiennent un budget de défense conséquent. L’intervention en Libye a coûté à la France un million d’euros par jour, soit plus de 150 millions. C’est peu comparé aux dépenses militaires globales (31 milliards d’euros) mais l’enveloppe consacrée aux Opex (opérations extérieures) est systématiquement dépassée. De plus, l’aide des Etats-Unis a été déterminante pour le renseignement, pour certaines catégories d’armes comme les drones, voire pour l’approvisionnement en munitions.

La seconde limite est liée à l’organisation de l’Europe. Si des pays européens ont été en pointe dans les opérations en Libye, d’autres sont restés en retrait. L’Allemagne s’est abstenue au Conseil de sécurité sur la résolution qui a autorisé l’intervention. Les avions italiens ont fait plusieurs centaines de sorties mais n’ont pas tiré un seul coup de feu. L’Europe de la défense, en tant qu’élément constitutif de l’Union européenne, a brillé par son absence.

Quelques jours avant le début de la guerre, la Haute représentante pour la politique extérieure et de sécurité commune, avait en quelque sorte théorisé cette impuissance: «L’Europe ne peut pas déployer des frégates et des bombardiers, a dit Catherine Ashton. La force de l’Europe repose paradoxalement sur son incapacité à jouer des coudes autour d’elle. Son influence découle du fait qu’elle est désintéressée. Elle peut être un honnête courtier, mais soutenu par sa diplomatie, par son aide [au développement], par son expertise».

C’est exactement la définition de l’Europe vénusienne que donnait Robert Kaplan. Ce n’est pas la conception de tous les Européens. C’est le plus petit dénominateur commun entre vingt-sept membres de l’UE qui n’ont ni la même culture militaire, ni la même histoire. Et qui ne regardent pas le monde avec les mêmes yeux. Quoiqu’on en ait dit après la douloureuse expérience de la Bosnie, la confrontation avec des défis communs accentue les différences entre Européens plus qu’elle ne les rapproche.

Daniel Vernet

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte