Monde

Diallo-DSK : ce que dit et ne dit pas le médico-légal

Jean-Yves Nau, mis à jour le 19.09.2011 à 8 h 18

Il y a ce que disent DSK et Nafissatou Diallo et ce que disent les éléments matériels et médicaux sur ce qu'il s'est passé le 14 mai dans la suite 2806 du Sofitel de New York entre Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn... et il y a les fantasmes.

L'hôtel Sofitel de Manhattan REUTERS

L'hôtel Sofitel de Manhattan REUTERS

A notre droite les certitudes de la génétique; sur notre gauche les approximations de la morale. Et face à nous une justice pénale américaine qui, abandonnant les poursuites, conclut ne pas pouvoir véritablement répondre aux graves questions qui lui sont posées. L’affaire «Naffissatou Diallo c. Dominique Strauss-Kahn»  est loin d’être terminée. L’abandon des poursuites contre l’ancien directeur général du Fonds monétaire international ne fait que clore un chapitre d’une histoire désormais structurée en un durable feuilleton international.

Que s’est-il passé le 14 mai, en fin de matinée, dans la suite 2806 du Sofitel new-yorkais? A supposer qu’ils en gardent l’un et l’autre une fidèle mémoire seuls les deux protagonistes sont à même de répondre. C’est pour l’heure, paroles de l’une contre silence de l’autre. Les seuls éléments objectifs sont ceux établis par l’enquête policière. Et force est de constater que ces éléments confirment une partie des dires de la femme de ménage. Restent, pour l’heure, les multiples interprétations plus ou moins personnelles, plus ou moins fantasmatiques, que l’on peut faire -en matière sexuelle-  quant à l’usage de la violence et de la contrainte, à l’existence ou à l’absence d’un consentement.

L’ADN de DSK

Le document de synthèse du procureur de Manhattan résume les preuves établies sur les lieux par les enquêteurs de la police criminelle de New York. Les policiers ont  d’abord identifié cinq zones, dans l'entrée de la suite 2806, qui toutes recélaient potentiellement des secrétions biologiques humaines, salive ou sperme. L’une des taches fut localisée à environ deux mètres du lieu où la plaignante affirmait que le contact sexuel avait eu lieu. Et cette tache «recelait la présence de sperme et d'amylase [enzyme présente notamment dans la salive] et contenait un mélange d'ADN de l'accusé et de la plaignante».

Des investigations scientifiques ont d’autre part été menées sur l'uniforme (une robe et une blouse) de la plaignante. Trois traces sur la partie supérieure de l'uniforme ont été identifiées comme contenant du sperme; deux des trois contenaient de l'amylase pouvant provenir de sperme, de salive ou de sécrétion vaginale. Or seul l'ADN correspondant à celui de l'accusé a été identifié à partir de ces trois traces.

Le document du procureur précise encore qu’au moment des faits, la plaignante portait deux paires de collants (une plus sombre, une plus claire, cette dernière étant  à l'intérieure de la paire sombre) et, sous les deux paires, une culotte. Les examens ont permis de retrouver de l’ADN de l'accusé (provenant de tissus cellulaires et non de sperme) sur la bande élastique des deux collants et sur celui de la culotte.

Pour le procureur ces résultats objectifs suggèrent que l'accusé a bel et bien touché les sous-vêtements de la plaignante. Pour autant ils ne contredisent ni ne confirment les déclarations de la plaignante lorsqu’elle affirme que l'accusé a placé sa main à l'intérieur de ses sous-vêtements et touché directement son sexe.

L’examen médical de Naffissatou Diallo

Peu après les faits la plaignante a été examinée par une infirmière assermentée et examinatrice expérimentée au St Luke Roosevelt hôpital de Manhattan (New York). Pour l’examinatrice pas de blessure visible, de traumatisme sur le corps ou dans la cavité orale. Lors de l’examen gynécologique elle observe l’existence d’une «rougeur» sans toutefois faire la part entre «blessure» et «hématome» ni pouvoir affirmer qu’il s’agissait bien là d’une conséquence directe des faits allégués. Un autre spécialiste des agressions sexuelles a ensuite été convoqué. Après avoir travaillé sur le dossier médical il aboutit aux mêmes conclusions incertaines: cette coloration rouge était selon lui un élément non-spécifique, qui pouvait être attribué à de nombreuses causes autres qu'un traumatisme: au choix friction, irritation, inflammation de la zone etc. Pour autant on ne pouvait selon lui exclure que cette rougeur ait pu être due à la façon dont la plaignante affirmait avoir été saisie.

En toute hypothèse, et contrairement a ce qui a pu être extrapolé, notamment par L’Express.fr l’examen médico-légal ne pouvait que constater et décrire les lésions, nullement conclure à un viol, un rapport médical ne pouvant, de part et d’autre de l’Atlantique, se substituer à la police et à la justice.

Aucune conclusion médicale indiscutable n’a d’autre part pu être tirée de la douleur à l’épaule gauche dont la plaignante disait souffrir le 14 mai. Les enquêteurs ont aussi tenté de comprendre pourquoi la plus claire de ses deux paires de collants présentait un trou (d’un diamètre approximatif de 7,5 centimètres) situé dans l’entre-jambes et un autre (d’environ quatre centimètres) en haut du même collant. La plaignante a elle-même reconnu (devant l’examinatrice, puis devant la police et le procureur) qu'elle ne savait pas si ces trous étaient le résultat ou non de la conduite de l’accusé ou s'ils n'avaient aucun lien avec les faits incriminés. Et le procureur d’ajouter être de ce fait dans l'impossibilité de prétendre devant un jury que les trous observés sur les collants de la plaignante corroboraient l'accusation d'un rapport sexuel non consenti.

Un acte sexuel «précipité» (entre sept et neuf minutes)

Au total, après enquête approfondie, il apparaît aux yeux du procureur que la preuve de deux éléments essentiels – l'usage de la force et l'absence de consentement – ne repose ici  que sur le témoignage de la plaignante; une plaignante qui avait d’emblée rapporté aux inspecteurs de la police de New York (puis par la suite aux procureurs) que peu de temps après être entrée dans la suite de l'accusé (pour effectuer ses tâches de ménage) celui-ci était sorti nu de sa chambre, s'était approché d'elle et avait attrapé ses seins sans qu’elle soit consentante.

Il aurait alors fermé la porte de la suite, l'aurait forcée à entrer dans la chambre, poussée sur le lit, et tenté d'introduire avec force son pénis dans sa bouche, ce qui aurait causé un contact entre son pénis et les lèvres fermées de la plaignante. Elle a aussi déclaré qu’il l’aurait ensuite entraînée de force plus loin dans la suite, en la poussant à terre avant d’arracher son uniforme, baissé ses collants, atteint sa culotte avant de saisir violemment  son sexe. Il l’aurait enfin contraint à se mettre à genoux, introduit de force son pénis dans sa bouche, tenu sa tête avant d’éjaculer. Elle a affirmé avoir immédiatement craché le sperme de l'accusé sur la moquette du couloir de la suite, et le faire à nouveau plusieurs reprises alors qu'elle fuyait.

Pour le procureur de Manhattan les choses sont claires: les preuves physiques, scientifiques et autres indiquent bien que l'accusé a engagé un «acte sexuel précipité» avec la plaignante. Mais ces mêmes preuves  ne permettent pas de dire si l'acte a eu lieu «sous contrainte» et «sans consentement». Et de préciser que quoi qu'il se soit passé entre l'accusé et la plaignante, les événements se sont produits dans espace de temps compris entre sept et neuf minutes.

«Précipité», «déplacé», «violente et sadique»… 

Comment  qualifier un geste dès lors que la justice se refuse à le faire? Une relation sexuelle à ce point «précipitée» peut-elle être «consentie»? N’ayant jamais réfuté l’existence d’une relation sexuelle les avocats de DSK s’emploient, depuis l’abandon des poursuites, à déminer le terrain sémantique. Benjamin Brafman (sur NBC) a ainsi délicieusement fait valoir que son client «a payé au prix fort une absence passagère de jugement»; «une absence qui n’avait rien de criminel». Est-ce dire que DSK n’avait pas alors toute sa raison et qu’à ce titre on ne saurait le tenir pour coupable? 

Relation «précipitée»? Pour William Taylor, l’autre avocat de DSK, le terme doit avant tout être appliqué au traitement médiatique de l’affaire. «Il y a eu un mouvement précipité de la part non seulement des forces de l'ordre mais aussi des médias. Je voudrais vous rappeler comment les médias ont, depuis le tout début, abordé de façon non critique cette affaire sans même examiner le caractère improbable de cette histoire» a-t-il commenté peu après l'abandon des charges au pénal.

 William Taylor: «Il y a une grande différence entre un rapport sexuel et une agression (…) Le scénario selon lequel cet homme serait sorti nu de sa salle de bain et aurait sauté sans plus de cérémonie sur une femme de chambre était invraisemblable

Benjamin Brafman: «Si on fait quelque chose de déplacé, on n'est pas pour autant poursuivi en justice (…) Je pense qu'il ne faut pas émettre de jugement moral sur les gens. En fin de compte, cet homme est un individu exceptionnel, voilà le seul jugement moral que je fais sur lui. Il m'a beaucoup impressionné: un homme ne se résume pas à une absence passagère de jugement

Naffissatou Diallo vient quant à elle de lancer des poursuites au civil contre DSK, accusant ce dernier d'avoir commis une «agression violente et sadique». Elle ne demande aucune somme en particulier mais «le versement de dommages et intérêts d'un montant à déterminer» en réparation de ses préjudices moraux et physiques. Les avocats de DSK ont aussitôt dénoncé le caractère vénal de cette démarche.

Cette femme de 32 ans est toujours employée par le Sofitel de New York et des discussions sur  son avenir professionnel de la femme  vont être rapidement engagées avec  le groupe Accor exploitant de l’hôtel. Dans l’attente du procès au civil Douglas Wigdor, l’un de ses avocats a déclaré à l’Agence France Presse: «Nous attendons ce que Dominique Strauss-Kahn ou ses avocats ont à dire sur ce qui s'est passé dans la suite 2806 le 14 mai.»

Est-ce dire qu’ils n’auraient pas, déjà, tout dit?

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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