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Quand la télé se dope au sport

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.08.2011 à 13 h 20

Les retransmissions sportives sont devenues un enjeu de plus en plus stratégique pour les chaînes de télévision engagées dans une bataille acharnée pour l'audience. Les investissements se chiffrent en dizaines de millions d'euros et les chaînes spécialisées se multiplient.

Tour de France 2011 Denis Balibouse / Reuters

Tour de France 2011 Denis Balibouse / Reuters

A l’heure où les audiences des chaînes hertziennes déclinent inévitablement face notamment à la montée des réseaux issus de la télévision numérique terrestre (TNT), les retransmissions sportives restent pour TF1, France Télévisions et même M6 des gisements précieux de téléspectateurs capables de redresser des courbes de manière significative. Le dernier Tour de France l’a montré avec éclat pour France Télévisions avec des pointes en plein après-midi dignes de soirée de football. Le score moyen sur l’ensemble des trois semaines s’est fixé à 4,1 millions de téléspectateurs avec un taux de plus de 40% de part de marché, le plus haut atteint depuis 2005.

Et pourtant, s’il est une très bonne affaire pour l’image, le Tour de France ne l’est pas forcément sur le plan financier pour le groupe public comme l’a souligné Daniel Bilalian, le patron des sports de France Télévisions, dans une interview à Capital.fr:

«Aucun événement sportif de cette envergure n’est rentable, a-t-il souligné. La publicité ou les partenariats ne remboursent qu’un tiers des frais engagés pour l’achat des droits et les moyens mis en place pour couvrir la course. La production de l’événement nous coûte, à elle seule, déjà 12 millions d’euros par an. Les motos, les hélicoptères, la logistique: au total, cela représente 170 personnes mobilisées.»

Selon lui, l’intérêt serait ailleurs pour France Télévisions: «L’an dernier, le Tour de France, la Coupe du monde de football ou les championnats d’Europe de natation ont permis à France 2 de rester en moyenne à 16% de part d’audience. Sans ces événements, la part d’audience moyenne serait peut-être tombée autour de 15%. Un point de différence qui permet à la régie publicitaire de vendre mieux l’ensemble de ses espaces l’année suivante.» Dans cette perspective, France Télévisions vient d’ailleurs de s’assurer la couverture des Jeux  Olympiques d’hiver et d’été jusqu’en 2020.

Malgré son prix, exorbitant dans de nombreux cas, le sport reste donc attractif et s’impose comme un enjeu de taille de plus en plus grand au centre parfois de psychodrames à l’image de la renégociation récente des droits de retransmission de la Ligue 1 de football de 2012 à 2016. De cette bataille à coup de dizaines de millions euros et de petites phrases polémiques sont nées spectaculairement, et de manière inattendue, deux nouvelles chaînes spécialisées, Al Jazira Sport et CFoot, nouvelles venues dans le PAF.

La première pourrait même racheter Orange Sport (mais rien n’est sûr) et illustre la montée en puissance du Qatar sur la scène économique française. La seconde a été créée de toutes pièces par la ligue de football qui voulait faire contrepoids à la toute puissance de Canal Plus et se concentre principalement sur les rencontres de Ligue 2.

Deux chaînes de sport de plus, mazette… Pour les propriétaires de spectacles sportifs, c’est un marché qui s’élargit. Pour l’amateur de sport, c’est une aubaine, sauf que savoir qui retransmet quoi et à quel moment, notamment en matière de football, relève désormais souvent du casse-tête. A trop grossir, l’offre de chaînes sportives n’est-elle pas devenue presque grotesque pour un marché de la taille de la France? La question mérite d’être posée au moment où, justement, France Télévisions se pose la question de la mise sur pied de sa propre chaîne sportive.

Entre les chaînes qui diffusent du direct et celles qui font de l’info en continu, il y a pléthore. Canal Plus essaime ses canaux (Canal Plus Sport, Sport Plus, Infosport Plus, Foot Plus en attendant Golf Plus très prochainement…), TF1 s’appuie sur Eurosport (sans oublier Eurosport 2), Orange Sport est encore là pendant quelques mois, Ma Chaîne Sport diffuse sa petite musique, L’Equipe TV égrène ses flashes en espérant rejoindre la TNT, mais RMC Sport vise aussi le créneau, sans oublier Direct 8 et Paris Première qui tentent aussi de grignoter leur part du gâteau de leur côté, la chaîne de Vincent Bolloré ayant notamment réussi un joli coup lors de la dernière Coupe du monde de football féminine.

Cette liste de chaîne est, hélas, non exhaustive. Si bien que cet éclatement de l’offre, et qui ne concerne souvent que des audiences résiduelles, finit par dérouter voire perdre le passionné qui ne sait plus à quel programme et surtout à quel abonnement se vouer. Comment un fan de tennis peut-il se retrouver quand Canal Plus diffuse deux des quatre tournois du Grand Chelem avec la partie féminine assumée pour un d’entre eux par Eurosport, quand Orange Sport détient les droits des Masters Series en liaison avec M6, les épreuves les plus importantes après le Grand Chelem sur le circuit masculin, et quand d’autres tournois se baladent ici ou là au gré d’achats d’intempestifs de directeurs d’antenne ? Peut-il suivre financièrement ce zigzag pour assouvir sa soif de matches ?

Cette segmentation du marché n’est probablement pas achevée. Des niches, de plus en plus petites, sont en voie d’apparition et de développement. Canal Plus va ainsi lancer Golf Plus, une chaîne de golf, susceptible d’intéresser un certain public et de cibler des annonceurs bien particuliers sur le modèle de Golf Channel qui prospère depuis des années de l’autre côté de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, une chaîne comme Tennis Channel, entièrement dédiée au tennis, a également vu le jour il y a cinq ans et n’a pas tardé à approcher le seuil de sa rentabilité. Il n’est pas interdit de croire que l’Europe n’échappera pas à cette extension du phénomène de la spécialisation à outrance.

Mais cette multitude de plus en plus incontrôlable a trouvé sa solution : le streaming. Même si les chaînes de télévision refusent de voir une menace sérieuse dans cette solution possible pour le téléspectateur « pirate » en raison du relatif inconfort des retransmissions (mais cela s’améliore et grandement), elles auraient tort de la prendre à la légère. Un site comme livescorehunter est devenu un passage obligé et tellement pratique parce qu’il donne, en deux ou trois clics, un très large panorama des retransmissions sportives en direct. Pour un fan, il n’y a tout simplement pas de match pour choisir dans l’instant en fonction de son envie immédiate. C’est gratuit  et souvent de meilleure qualité en termes de contenu pour peu qu’on se donne le temps de chercher un peu.

A titre personnel, j’aime beaucoup la Formule 1. Eh bien désolé, ce que je trouve par le biais du streaming me satisfait plus que ce que je vois sur mon écran de télévision en France. En captant la BBC grâce à livescorehunter, je bénéficie d’une couverture nettement plus complète grâce à une proximité nettement plus grande avec ce qui se passe dans les stands. La BBC, grâce à des moyens supérieurs, est meilleure que TF1 sur la Formule 1.

De surcroît, en regardant un Grand Prix sur mon écran de télévision, je peux ouvrir à côté une fenêtre dédiée à Twitter qui me permet de lire les réactions à chaud de spécialistes au cœur de l’action ou d’amateurs comme moi qui ont envie de me faire partager une information. Ai-je le sentiment de vivre la retransmission dans un certain inconfort? Non, j’ai même le sentiment de m’amuser davantage et d’être accompagné par des «accros» comme moi. Dimanche 31 juillet, avec deux fenêtres ouvertes sur mon écran, j’ai même suivi deux finales de tennis en même temps, à Stanford et Umag.

Le Tour de France est un événement fédérateur, familial, qui va au-delà du cercle des passionnés de vélo (il paraît que 15% des téléspectateurs sont seulement intéressés par les paysages) et que l’on aime regarder en groupe. Les audiences demeureront fortes d’autant mieux que France Télévisions continuera d’investir beaucoup d’argent pour la production de l’événement. Car les chaînes de télévision, si elles veulent tenir le choc, devront gagner la bataille du contenu en donnant davantage que ce qu’elles donnent aujourd’hui.

En résumé, en travaillant encore plus et en continuant d’innover en permanence, ce que toutes les chaînes existant actuellement ne pourront pas faire. Il y aura des «morts» et c’est tant mieux face à l’incohérence actuelle. Les quotidiens papier se sont laissé dépasser par le phénomène de la gratuité du Net. Si elle n’y prend pas garde, la télévision, au moins en matière de sport, pourrait connaître le même sort sur le moyen ou le long terme…

Yannick Cochennec

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Journaliste
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