Monde

Comment Kenneth Thompson va-t-il défendre Nafissatou Diallo?

Sabine Cessou et Cécile Dehesdin, mis à jour le 26.08.2011 à 14 h 55

Hypothèses sur la technique de défense de l'avocat new-yorkais de Nafissatou Diallo à partir de ses affaires passées.

Kenneth Thompson et Nafissatou Diallo face aux médias après une rencontre avec le bureau du procureur, le 22 août 2011. REUTERS/Brendan McDermid

Kenneth Thompson et Nafissatou Diallo face aux médias après une rencontre avec le bureau du procureur, le 22 août 2011. REUTERS/Brendan McDermid

DSK n'en a pas encore fini avec le redoutable Kenneth Thompson, l’avocat principal de Nafissatou Diallo. Maintenant que le volet pénal de l’affaire DSK est définitivement terminé et que s’ouvre devant les protagonistes le boulevard du volet civil (il peut se passer amplement un ou deux ans avant qu’on n’en arrive au procès, si procès il y a), cet ancien procureur noir va prendre encore plus d’importance.

Au pénal, c’était le parquet qui poursuivait Dominique Strauss-Kahn, la femme de chambre n’étant «que» le témoin principal de l’affaire. Mais au civil, tout change: c’est la plaignante Nafissatou Diallo qui poursuit Dominique-Strauss Kahn. Kenneth Thompson et son associé Douglas Wigdor vont pouvoir prendre la déposition de DSK, l’interroger lui, leur cliente et tout autre témoin pertinent. L’objectif: tenter de convaincre le jury dans des plaidoiries enflammées que Nafissatou Diallo mérite dommages et intérêts pour le tort que lui a causé DSK.

Comment Kenneth Thompson va-t-il défendre son affaire, face au chevronné Benjamin Brafman? Quatre hypothèses et suppositions à partir de ses procès passés, et de ce qu’on a pu pour l’instant voir de sa stratégie.

Rendre (à nouveau) crédible sa cliente

Utiliser les médias

Politiser le procès

Parler crûment au jury

Rendre (à nouveau) crédible sa cliente 

Ce qu’il a fait dans le passé:

Kenneth Thompson a déjà géré des affaires où son témoin principal avait des problèmes de crédibilité. Comme Benjamin Brafman, il a commencé sa carrière du côté du parquet, au poste d’Assistant United States Attorney, dans le bureau du procureur fédéral du district Est de New York. En 1997 il poursuit dans l’une de ses toutes premières affaires, et celle qui le révèlera à la scène médiatique, des policiers accusés d’avoir sodomisé lors de sa garde à vue Abner Louima, un Haïtien arrêté près d’une boîte de nuit après une bagarre.

Abner Louima avait affirmé aux enquêteurs et procureurs (et au grand jury!) que l’un des policiers l’ayant brutalisé dans les toilettes d’un commissariat avait dit «C’est l’ère Giuliani!», avant d’avouer avoir menti. L’avocat du policier avait alors demandé à ce que les poursuites soient abandonnées, en raison du manque de crédibilité d’Abner Louima, affirmant à propos de son action intentée au civil:

«Si M. Louima a menti alors qu’il n’avait aucune raison de mentir, pourriez-vous imaginer ce qu’il est capable de faire pour récupérer 450 millions de dollars?» 

Mais l’équipe de procureurs, dont Kenneth Thompson, a décidé de continuer la procédure, expliquant se concentrer sur les preuves physiques de l’agression, et affirmant que ce mensonge n’empêcherait rien, soulignant que «ce n’est tout simplement pas un élément de l’affaire». La défense a violemment attaqué Abner Louima lors de l’exercice de contre-interrogatoire, mais cette stratégie n’a pas suffi à sauver le policier. Ce dernier a d’ailleurs fini par plaider coupable. 

Thompson est bien placé pour prévoir et contrer les attaques à venir sur la crédibilité de Nafissatou Diallo: en 2004, il défendait lui-même un homme accusé d’agression sexuelle et de viol sur quatre employées de son magasin de VHS, une franchise Hollywood Video. Pendant ce procès, il a convaincu le jury que la manager assistante du magasin avait «recruté» ces accusatrices pour faire monter la pression sur Hollywood Video en prévision d’un procès civil. Bref, que ces femmes avaient mis au point un mensonge avec comme seul objectif d’obtenir autant d’argent que possible de cet homme, soit la stratégie de défense qu’on peut attendre des avocats de DSK.

Ce qu’il a fait dans l’affaire DSK:

Kenneth Thompson a avancé de nombreux arguments pour rendre du crédit à Nafissatou Diallo, en se centrant notamment sur les faits, quitte à donner force détails sur l’agression rapportée par sa cliente. Il a insisté sur le fait que le récit des faits concernant l’agression présumée de DSK n’a pas changé, et que c’est le bureau du procureur qui l’a mal comprise, comme l'a rappelé son associé Douglas Wigdor lors d’une conférence de presse à Paris le 24 août: 

«Elle a toujours dit qu’elle avait nettoyé la chambre 2830 avant d’aller dans la suite 2806, ils ont compris qu’elle y avait été après l’agression, alors que les traces laissées par les cartes magnétiques d’ouverture des chambres prouvent ce qu'elle a dit. Mais ils continuent de dire que c’est ce qu’elle a affirmé.»

Douglas Wigdor a aussi affirmé que depuis le premier jour, la victime présumée a été traitée comme une présumée coupable.

«C’est sans précédent dans les annales de la police de New York, DSK n’a pas été interrogé par la police après son arrestation. Cyrus Vance ne nous a pas expliqué pourquoi. Mlle Diallo a été placée dans un hôtel sans protection policière particulière, on lui a confisqué ses téléphones, un assistant du procureur lui a crié dessus et des fuites malignes émanant du bureau du procureur ont été faites au New York Times, citant une prétendue conversation avec un ami emprisonné en Arizona. Elle n’a pas dit: "ce type a de l’argent, je sais ce que je fais", mais "j’ai un avocat civil, je sais ce que je fais".»

La défense a dû attendre 28 jours avant de pouvoir écouter l’enregistrement de cette conversation, qui avait été mal traduite«une fausse information pour discréditer la victime», insiste l’associé de Kenneth Thompson.

Seul problème: les explications de Kenneth Thompson restent pour le moins floues sur le récit qu’a fait Nafissatou Diallo sur le viol collectif dont elle aurait été victime en Guinée avant son arrivée sur le sol américain –un récit sur lequel elle est revenue ensuite. Selon Douglas Wigdor, elle a bien été victime d’un viol en Guinée, mais le bureau du procureur affirme que Nafissatou Diallo elle-même a admis que ce n’était pas vrai«Elle a menti pour avoir l’asile, pour que sa fille ne soit pas violée ni excisée», assure l’avocat, sans réussir à réparer le mal fait par les incohérences de Nafissatou Diallo.

Utiliser les médias 

Ce qu’il a fait dans le passé:

Kenneth Thompson aime les médias. Il les aime depuis l’affaire Abner Louima, la première où il a pris la parole face à des journalistes, lors d’une conférence de presse. Il n’était même pas prévu qu’il parle, raconte-t-il au New York Observer, mais quand un journaliste a demandé si quelqu’un d’autre avait quelque chose à ajouter, il a répondu:

«Oui, moi. Si vous cherchez un héros, vous n’avez pas besoin de chercher plus loin qu’Abner Louima.»

Avant d’ajouter quelques autres commentaires, dans une intervention qu’il qualifie de «plutôt audacieuse, mais j’avais le sentiment qu’il fallait que ce soit dit».

Ses affaires depuis n’ont fait que confirmer son goût pour les sorties médiatiques. Quand il a défendu Sherr-una Booker, une femme qui accusait son petit ami de longue date, un membre important du cabinet du Gouverneur de New York David Paterson, de l’avoir violemment battue, «M. Thompson était moins une ressource légale qu’un conseiller de confiance et un porte-parole, gérant la presse et le message à faire passer», selon The Observer.

Sherr-una Booker se souvient:

«[…] Dès qu’il est intervenu, Ken a su comment gérer les médias. Il les comprenait.» 

Dans un long portrait de l’avocat, le New York Observer résume:

«Il est l’héritier d’une tradition d’avocats très médiatiques, des hommes comme Johnnie Cochrane et Sanford Rubenstein, qui semblent se matérialiser dès qu’une affaire –particulièrement si elle a une composante raciale– fait la une des journaux.»

Ce qu’il a fait dans l’affaire DSK:

Kenneth Thompson a pris le parti, fait très rare aux Etats-Unis, de médiatiser le témoin Nafissatou Diallo. Et ce, en menant le combat médiatique seul, laissant sur la touche son propre conseiller en communication, Ken Sunshine, un professionnel des relations publiques. Il a aussi prêté le flanc à la critique en exposant beaucoup sa propre personne, donnant des informations au New York Observer «parce que c’est le journal concurrent du New York Times –considéré comme un ennemi depuis les fuites émanant du bureau du procureur», note Mamadou Niang, journaliste sénégalais basé à New York.

Autre signe distinctif du style Kenneth Thompson dans les médias: le poids des mots, illustré par l’utilisation récurrente du mot «vagin» dans sa «plaidoirie de rue» du 1e juillet sur les marches du tribunal.

L’apparition publique de Nafissatou Diallo le 25 juillet, avec interview télévisée à ABC News et dans la presse écrite dans Newsweek, a été une arme à double tranchant. Elle a permis de donner un visage et une voix à la femme de chambre, mais aussi révélé son côté figé, factice, maladroit. Nafissatou Diallo, de toute évidence, n’était pas préparée à affronter la machine judiciaire américaine, ni les médias. Certains, parmi ses propres soutiens au sein de la communauté africaine à New York, reconnaissent qu’elle passe «difficilement» à la télévision. 

Kenneth Thompson a confié la première interview télévisée de Nafissatou Diallo à une journaliste d’ABC News, Robien Roberts, qui est membre, comme lui, de la congrégation du révérend Alfonso Bernard –un ami proche de Ken Thompson. L’affaire est restée, en quelques sortes, dans la famille.

Quant à la conférence de presse organisée le 28 juillet dans une église de Brooklyn, où officie le révérend Bernard, elle a été catastrophique: la jeune femme, tétanisée devant la foule, en présence de 220 journalistes et 63 caméras, a débité d’une voix faible un texte manifestement répété avec son avocat. Nafissatou Diallo, accusée d’être une menteuse, était peut-être plus forte lorsqu’elle n’était qu’un mystère.

En étalant sur la place publique ses divergences avec le procureur, Kenneth Thompson a préparé le terrain pour sa plainte au civil –et la mobilisation de l’opinion a toujours son importance dans le cadre de cette procédure. De ce point de vue, la stratégie agressive de l’avocat n’est pas forcément un mauvais pari.

Ce faisant, il s’est aliéné le procureur, qu’il a attaqué frontalement sur son obligation de défendre la victime présumée. Et peut-être aussi une partie de l’opinion, qui s’interroge sur les motivations de l’avocat: il travaille aussi pour ses honoraires, qui vont largement dépendre du succès de la plainte déposée au civil.

Politiser ses procès

Ce qu’il a fait dans le passé:

L’histoire familiale de Thompson tient carrément du conte sur les Etats-Unis et le système judiciaire américain: sa mère, qui l’a élevé seule, a été une des premières femmes autorisées à patrouiller pour la police de New York, grâce à un procès en class-action de policières, jusque là reléguées à la paperasse.

Très connecté dans l’intelligentsia noire new yorkaise –c’est le contraire qui serait étonnant pour un avocat afro-américain aux Etats-Unis–, Ken Thompson n’hésite pas à donner une dimension politico-raciale à ses procès, les inscrivant dans la lutte pour les droits civiques, comme l’explique à L’Express son ancienne prof d’histoire au John Jay College:

«[…] Il sait aussi que la lutte pour les droits civiques n'a fait que commencer dans les années 1960, et se poursuit aussi avec la défense des femmes et des immigrés.»

Dans l’affaire Abner Louima, la plaidoirie de Thompson «ne se contentait pas de stigmatiser une bavure, elle ouvrait le procès des abus de pouvoir du dernier mandat du maire Rudy Giuliani, et celui de la trahison, par les représentants de l'ordre public, des espoirs de justice des immigrants»

Ce qu’il a fait dans l’affaire DSK:

Il a cherché à donner au dossier une dimension communautaire, et obtenu le soutien de la communauté africaine de New York par le biais de l’United African Congress (UAC), une grande association panafricaine de la ville. Mais sur le plan politique, le soutien s’est limité à Bill Perkins, un sénateur noir démocrate de Manhattan. Sans véritable mobilisation au niveau fédéral ou médiatique, le site africain américain theroot.com ne traitant l’affaire DSK le 23 août que dans un petit sujet, qui ne faisait même pas la une.

Un style qui convainc les jurys

Ce qu’il a fait dans le passé:

Là où l’avocat de DSK Benjamin Brafman plaisante pour charmer les jurés, Kenneth Thompson leur parle très directement et simplement. C’est lui qui a été choisi pour la plaidoirie qui ouvrait l’affaire Abner Louima, alors même qu’il était relativement nouveau dans son travail de procureur adjoint:

«Je pense qu’ils savaient que quand je parle, je parle de façon sincère au jury. Je ne parle pas au dessus de leur tête, je leur parle à eux, comme si nous étions coincés dans le métro. Je dis "Le type est sorti de la voiture et il a mis son poing en plein dans la figure de l’autre type", je leur parle comme ça. Je ne dis pas "Le type s’est extrait de sa voiture, puis l’assaillant a perpétré…", je ne parle pas comme ça. Je suis moi-même.»

En plus d’être «lui-même», Ken Thompson n’hésite pas à décrire dans des termes très crus les sévices subis par ses clients. Extraits de sa plaidoirie inaugurale dans l’affaire Louima [PDF]:

«Mesdames et messieurs, l’homme qui a violemment attaqué Abner Louima, l’homme qui a violé les droits civiques d’Abner Louima et qui a violé son corps, l’homme qui a torturé Abner Louima en lui enfonçant un bâton en bois dans le rectum, déchirant littéralement ses entrailles, est cet homme assis là, avec le costume noir et la cravate jaune, l’accusé Justin Volpe.»

Ou encore (âmes sensibles s’abstenir): 

«Ensuite, quand Justin Volpe [un des policiers] a retiré le bâton, il y avait du sang et des matières fécales dessus. Ensuite Justin Volpe a pris ce bâton et il l’a approché de la bouche d’Abner Louima. Il voulait qu’Abner Louima voit ce que lui et Charles Schwarz [autre policier] venaient de lui faire. Il voulait que M. Louima voit le sang et les matières fécales qu’il avait retiré de son corps.»

Sabine Cessou et Cécile Dehesdin

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