Prix Nobel: Obama, la diplomatie de la poignée de main

Barack Obama et Hugo Chavez au 5éme sommet des Amériques  Ho New / Reuters

Barack Obama et Hugo Chavez au 5éme sommet des Amériques Ho New / Reuters

Barack Obama a reçu vendredi 9 octobre le prix Nobel de la paix.

Le prix Nobel de la paix a été attribué vendredi 9 octobre au président des Etats-Unis Barack Obama «pour ses efforts extraordinaires en vue de renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples», a annoncé le comité Nobel.

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Il y a tellement longtemps que l'Amérique n'a pas eu de président disposé à utiliser la diplomatie que de nombreux observateurs ne savent pas comment interpréter les initiatives d'Obama en la matière.

Prenons un déplacement récent de Barack Obama: le sommet des Amériques. Dans sa conférence de presse du 19 avril à Port of Spain (capitale de Trinité-et-Tobago), le président américain a livré - spontanément, en réponse à une question - un éloquent résumé de ce que pourrait être une «doctrine Obama», une brève évaluation de la nature du pouvoir et de la politique étrangère dans le monde de l'après-guerre froide.

Pourtant, la plupart des médias n'ont pas attiré l'attention sur cette démonstration de perspicacité stratégique. Ils se sont focalisés sur un moment du sommet qui avait eu lieu deux jours auparavant: la cérémonie d'ouverture au cours de laquelle le président vénézuélien, Hugo Chavez, s'est approché de Barack Obama, et ce dernier a souri en lui offrant une poignée de main.

Un sourire controversé

Un sénateur républicain choqué a jugé «irresponsable» que le président américain «rigole et plaisante» avec «l'un des dirigeants les plus anti-américains de la planète». L'ancien vice-président, Dick Cheney, a déploré sur Fox News que cette poignée de main «n'était pas utile» et risquait d'amener les ennemis de l'Amérique à «penser qu'ils sont en face d'un président faible». Andrea Mitchell, de la chaîne NBC, a comparé cette salutation cordiale d'Obama à ce qu'il s'est passé en juin 1961 au sommet de Vienne entre John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev. Le Premier ministre soviétique, ayant jugé que le jeune président américain ne faisait pas le poids, avait alors décidé d'installer des missiles pointant vers les Etats-Unis sur le territoire de Cuba, déclenchant la plus grave crise de l'ère nucléaire.

En voyant ces réactions, on ne peut s'empêcher de se demander si ces gens sont vraiment sérieux!

Les politiques et les journalistes feraient bien de se renseigner quelque peu sur l'histoire avant de se livrer à des analogies historiques.

Kennedy et Khrouchtchev

Au sommet de Vienne, Khrouchtchev a mis en garde Kennedy que si l'Occident ne renonçait pas à ses droits d'accès à Berlin-Ouest à la fin de l'année, il déclarerait la guerre et prendrait la ville de force. A l'époque, 3 millions de soldats soviétiques occupaient l'Europe de l'Est, équipés d'un arsenal d'armes nucléaires (quoique finalement moins nombreuses que ce que croyait Washington). Les deux superpuissances étaient enfermées dans un conflit idéologique de dimension mondiale. Or, le territoire de Berlin-Ouest, libre, était situé à 160 kilomètres de la mer, enclavé dans le territoire est-allemand.

Kennedy est donc sorti de cette rencontre en envisageant la possibilité qu'une guerre éclate quelques mois plus tard.

Au sommet des Amériques, rien à voir. Chavez a abordé Obama pendant une réception sous l'œil de nombreuses caméras et il lui a remis un livre. Rappelons, d'autre part, que le Venezuela est un petit pays qui possède une grande compagnie pétrolière et dispose d'un budget militaire qui représente à peine 1 % de celui des Etats-Unis. Il n'a pas la capacité d'étendre son pouvoir au-delà de ses frontières.

Interrogé sur ce tête-à-tête lors de sa conférence de presse, Obama a tourné les critiques en plaisanterie. Il a admis que Chavez tenait un discours «enflammé» anti-américain et qu'il existait de «grandes différences» entre eux en matière de politique économique et de politique étrangère. Il a toutefois ajouté:

«Il est peu probable que le fait de s'être serrés la main ou d'avoir eu une conversation polie avec M. Chavez mette en péril les intérêts des Etats-Unis.»

J'ajoute, pour ma part, que quiconque pense autrement doit être un peu fou.

Les remous provoqués par cette fameuse poignée de main s'expliquent sans doute mieux quand on regarde l'héritage des longues années de la précédente administration. Sous l'ère Bush, le fait d'entretenir des relations avec ceux qui n'aiment pas l'Amérique était expressément interdit, de peur d'affaiblir le pays ou de légitimer ces individus. C'est cette peur qui n'était «pas utile». Car cette demi-portion de Chavez a eu tendance à se sentir valorisé et à se montrer plus menaçant qu'il ne l'était. Si bien que les Etats-Unis sont apparus comme un colosse apeuré par une mouche. Tandis que la courtoisie insouciante (au sens propre) d'Obama, qui est loin de donner une impression de faiblesse, dénote une attitude sensée et de l'assurance.

Doctrine Obama

Cependant, l'approche du nouveau président des Etats-Unis ne consiste pas uniquement à redorer l'image de l'Amérique, elle vise aussi à servir ses intérêts tangibles. D'où sa remarque sur une «doctrine Obama».

Le journaliste Chuck Todd, de la chaîne NBC, a posé la question au président américain à la conférence de presse de clôture du sommet: «Ces trois dernières semaines, nous vous avons observé sur la scène politique internationale; mais quels sont les piliers de "la doctrine Obama"»?

Barack Obama s'est amusé de la grandiloquence de l'expression avant d'expliquer: «J'essaie d'appliquer de façon systématique un certain nombre de principes».

Tout d'abord, a-t-il développé, bien que les Etats-Unis soient le pays le plus puissant du monde, un seul pays ne peut pas résoudre les problèmes d'aujourd'hui. Il faut donc que nous «écoutions davantage, au lieu de seulement parler», que nous reconnaissions «que d'autres pays ont aussi de bonnes idées, et que nous voulons les connaître».

Ensuite, les Etats-Unis, «sous leur meilleur jour», représentent «une série de valeurs et d'idéaux universels»: la démocratie, la liberté d'expression, le concept d'une société civile forte. Mais étant donné que d'autres pays ont une autre culture, un autre point de vue et une autre histoire, «il faut faire de notre mieux pour promouvoir nos idéaux et nos valeurs» non pas en les imposant ou en faisant des sermons, mais plutôt «en donnant l'exemple». Par conséquent, a poursuivi le président:

«Si nous appliquons ce que nous prônons et si nous savons reconnaître de temps à autre que nous nous sommes écartés de nos valeurs et de nos idéaux, nous en ressortirons renforcés et cela donnera plus de crédibilité et de transparence au caractère moral de notre discours.»

De nombreux détracteurs d'Obama sous-estiment le problème. Ils ne se rendent pas compte de l'immense soulagement des pays alliés des Etats-Unis ou de l'embarras de leurs ennemis. Après huit ans d'autosatisfaction insupportable, un président américain reconnaît des erreurs morales et des erreurs de jugement. Or, son mea-culpa  ne s'accompagne pas d'une autoflagellation, c'est tout le contraire de la «faiblesse».

Conflit d'intérêt

Puis, Barack Obama en est venu au fait. Il a admis que ce n'est pas simplement en parlant et en écoutant que la politique internationale va changer. «Les pays auront toujours des intérêts», a précisé le président. Parfois, leurs intérêts seront différents des nôtres. Là encore, une politique étrangère davantage axée sur le diplomatie ne fera pas disparaître ces différences et ne poussera pas les pays à modifier leurs intérêts. Mais il a ajouté:

«Néanmoins, [cette nouvelle approche] implique que, malgré tout, ils préféreront certainement coopérer que ne pas le faire. Cela veut dire que lorsqu'on rencontrera une résistance face à un ensemble particulier de politiques que nous menons, cette résistance pourra s'avérer fondée uniquement sur des vieilles idées préconçues ou des dogmes idéologiques. Et une fois qu'on s'en sera débarrassé, on pourra réussir à résoudre un problème.

Nous aurons encore des négociations difficiles sur toute une série de problèmes (...) Ça ne va pas changer parce que je suis populaire (...) ou parce que des dirigeants estiment que je me suis montré respectueux à leur égard. Mais d'un autre côté, en instaurant ces meilleures relations, on (...) sera davantage convaincu que s'associer aux Etats-Unis est bénéfique, et [les pays] tenteront de faire plus que ce qu'ils auraient fait dans d'autres circonstances.»

Un des résultats de ce sommet, a-t-il souligné, est qu'il est plus facile pour nos pays amis, comme le Mexique ou la Colombie, de collaborer avec les Etats-Unis «parce que leurs pays voisins ou leur population nous considèrent comme une puissance qui leur veut du bien ou, en tout cas, qui ne leur veut pas de mal.»

S'agissant des pays moins amicaux comme le Venezuela, même si Obama ne l'a pas dit, offrir une image bienveillante des Etats-Unis a pour effet minimum de couper l'herbe sous le pied d'Hugo Chavez. Car ce dernier a construit son pouvoir, au niveau national et dans certains milieux à l'étranger, en menaçant du poing les Etats-Unis et en traitant George Bush de «el diablo». Et, qui sait, peut-être que cela rapprochera un tant soit peu Chavez des Etats-Unis. Quoi qu'il en soit, Barack Obama a averti la presse: «Même avec cette foule pleine d'imagination, je crois que vous aurez beaucoup de mal à décrire un scénario dans lequel les intérêts des Etats-Unis seraient mis à mal en conséquence d'avoir (...) engagé une relation plus constructive avec le Venezuela.»

Comme quoi quand Obama parle de construire des alliances et d'écouter les autres, il ne s'agit pas d'un simple hommage au multilatéralisme. C'est au contraire une formule pragmatique pour favoriser les intérêts américains dans un monde où la marge de manœuvre pour imposer ce qu'on veut sur un coup de tête est moindre qu'en temps de guerre froide. Pour l'instant, il n'existe pas vraiment de «doctrine Obama» - le président américain serait certainement d'accord là-dessus. Il faudra plus de temps et encore quelques crises pour voir de quelle manière il traduira ses idées en actions. Mais pour l'heure, son discours - et, oui, sa poignée de main - reflètent un certain réalisme, au meilleur sens du terme, par opposition au réalisme obsessif d'un ancien vice-président chimérique et à la nullité historique de certains présentateurs de JT.

Article de Fred Kaplan publié sur Slate.com le 21 avril, traduit par Micha Cziffra.

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