Culture

Un objet star de ciné (7/7): le chapeau

Ursula Michel, mis à jour le 29.08.2011 à 11 h 05

Certains objets font de la figuration. D’autres, intégrés à la narration, caractérisent les personnages, dynamisent le rythme ou infléchissent le scénario. Petit tour d’horizon de ces «machins» du quotidien qui, au fil de scènes cultes, ont marqué nos imaginaires. Aujourd'hui, le chapeau.

Harrison Ford dans «Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal» de Steven Spielberg (Lucasfilm Ltd./Paramount Pictures)

Harrison Ford dans «Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal» de Steven Spielberg (Lucasfilm Ltd./Paramount Pictures)

Symbole absolu d’une appartenance à une catégorie sociale, une région géographique voire une classe d’âge, le port du chapeau est tombé en désuétude. Mais s’il a déserté les trottoirs de nos contrées, le couvre-chef a en revanche marqué durablement le cinéma. Qu’il soit melon, Borsalino, haut de forme ou plus récemment, dans une version jeuniste, casquette, le chapeau a coiffé des générations de personnages. Indissociable du héros en devenant son emblème, il caractérise aussi bien des malfrats que des comiques, des aventuriers que des magiciens. Comment un chapeau raconte-t-il son propriétaire? Tout dépend du chapeau!

Détournement de melon

Chapeau élégant par excellence, le melon fait irrémédiablement penser au flegme britannique d’un John Steed (Chapeau melon et bottes de cuir). Malgré ses origines plutôt aristocratiques, il est confisqué dès les balbutiements du septième art par les amuseurs publics comme Charlie Chaplin ou Laurel et Hardy.

En détournant les codes habituels de ce chapeau de la haute société, ils font pénétrer le melon dans le cercle des objets de comédie. Sa rondeur et sa petite taille permettent toutes les acrobaties et facéties nécessaires au comique de geste impulsé par ces acteurs. Mais surtout, l’appropriation par des héros de la middle-class (voire même par un déclassé comme le vagabond Charlot) de ce fétiche bourgeois permet un renversement des valeurs et crée naturellement un décalage comique. Quoi de plus amusant qu’un clochard jouant avec les attributs des riches, qui parodie les dominants et se ridiculise simultanément? Double jeu. Double cible. Double rire.

Tout aussi détournée est l’utilisation par Kubrick du melon pour costumer ses héros d’Orange Mécanique. Mais là où Chaplin en tirait une sève de rebondissements drôles, le réalisateur britannique opte lui pour une signification bien différente. Récupérant l’accessoire de référence de la bourgeoisie anglaise, il en affuble une bande de voyous sans foi ni loi.

Critique acerbe d’une société où violence des jeunes et violence d’Etat se répondent, Orange mécanique se situe dans un futur indéterminé (lieux, décorations et accoutrements semblent sortis d’un autre monde). Toutefois, cette Angleterre fantasmée rappelle à bien des égards son modèle réel par l’introduction, par exemple, des chapeaux melons. Singeant la mode des dominants (outre le chapeau, les délinquants déambulent canne à la main), le «gang» arbore des signes extérieurs d’appartenance sociale qui ne sont pas les siens mais y imprime sa marque indélébile d’immoralité et de décadence.

Western moderne

Alors que le chapeau melon s’épanouit dans le détournement, une autre célèbre coiffe règne elle sur un immense territoire cinématographique grâce à sa variété de nuances. Le Stetson passé de mode avec la raréfaction des westerns, il a fallu trouver un chapeau qui puisse coller aux outcasts, malfrats et autres cowboys modernes. Alors que le Stetson devenait progressivement le symbole du redneck texan (un peu l’équivalent du béret pour les français vus par les étrangers), le Borsalino a fait son entrée dans la cour des grands.

Dans l’éventail des chapeaux, le Borsalino a très tôt été assimilé aux personnages atypiques et solitaires. Popularisé par Humphrey Bogart et ses rôles de privé dans les années 1940, le Borsalino ou Fedora sied parfaitement à l’homme mûr, dur à cuire et lonesome cowboy urbain sur les bords. Cette caractérisation au fil des décennies donnera naissance à  un autre grand héros, aventurier celui-ci.

Indiana Jones, le professeur d’archéologie crée par Georges Lucas en 1981, ne se sépare en effet jamais de son Fedora brun. Presque une métonymie d’Indy, ce chapeau est devenu aussi célèbre que la tête qui le porte, jusqu’à être le point central de l’ultime séquence de Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (2008). Alors qu’Indiana se marie, son chapeau accroché à une patère semble tendre les bras au futur Indy (Shia LaBeouf). Objet contenant symboliquement tout l’héritage de Jones, le chapeau déborde ainsi de son rôle de simple accessoire pour accéder au rang de quasi-relique. Mais Steven Spielberg, préférant sans doute se laisser la possibilité d’une dernière aventure avant le passage de flambeau d’Harrison Ford à un Indy plus jeune, déleste l’aspirant aventurier pour replacer le galurin entre les mains de son propriétaire. Comme si le Borsalino était le dépositaire des prouesses accomplies et le seul apte à faire de son porteur un incroyable aventurier.

La France n’est pas en reste sur le sujet du Borsalino. En 1970, Jacques Deray fait tourner les deux grandes stars du cinéma français, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo, dans un film sur le milieu mafieux marseillais: Borsalino. Chapeau racé qui incarne à merveille le mythe du voyou dandy, il s’acoquine parfaitement avec le costume trois pièces, l’imper sombre et le visage fermé. Pas directement impliqué dans l’intrigue, il joue toutefois un rôle majeur dans l’imaginaire du public. Plus de cinquante ans après l’apparition de la figure tutélaire du gangster élégant incarné par Al Capone (et son fameux Fedora), le Borsalino devient définitivement le signe de reconnaissance des membres de la mafia.

Côté bad boy solitaire poussé à l’extrême (il a dépassé le cadre bad), on retrouve le croque-mitaine le plus flippant des slashers: Freddy Krueger. Dans Les Griffes de la nuit (1984), Wes Craven met en scène un tueur d’enfants assassiné qui hante les rêves de ses futures victimes pour les mettre à mort. Trois éléments caractérisent le personnage: ses griffes d’acier, son pull-over rouge et vert et son Fedora miteux. Alors que les autres éléments ne jouent jamais de rôle scénaristique majeur, le chapeau sera le seul objet à passer du monde du rêve à celui de la réalité, prouvant les dires de l’héroïne (considérée jusqu’alors comme une folle délirante). Il permet aussi l’identification formelle du tueur car son nom, Krueger, y est gravé et il offre à Nancy, la protagoniste, la solution pour se débarrasser définitivement de Freddy. Triple usage donc pour cet élément de costume qui se hisse du coup au rang  d’artefact narratif.

Abracadabra!

Chapeau qui coiffe des personnages troubles ou solitaires, le Borsalino a marqué de son ombre des figures emblématiques du cinéma. Mais un autre chapeau se taille une belle notoriété, principalement chez le public enfantin: le chapeau de magicien. Qu’il en sorte un lapin, un bouquet de fleurs ou un quelconque objet incongru, tout magicien qui se respecte se doit de posséder un chapeau magique. Haut-de-forme pour les tours de passe-passe ou cône souple pour les sorciers, ce modèle parsème les métrages d’animation.

Dans Fantasia (1940), l’apprenti-sorcier Mickey orchestre un ballet psychédélique dès qu’il enfile le couvre-chef. Qu’il commande au vent et aux éclairs ou qu’il se fasse piétiner par une armée de balais nettoyeurs, Mickey découvre l’étendue des pouvoirs que lui confèrent le port de ce chapeau et la difficulté de les maîtriser. Un chapeau semblable (bleu mais sans les signes cabalistiques de la lune et des étoiles) se retrouve sur une autre tête du bestiaire Disney, celle de Merlin l’Enchanteur.

Plus récemment, dans la saga Harry Potter, un autre chapeau détient un pouvoir magique. Il s’agit du choixpeau. Personnage à part entière, il est tenu de choisir la maison à laquelle appartiendra durant toute sa scolarité chaque élève de Poudlard. Jouant un rôle déterminant dans le destin des personnages (tous trois réunis à Gryffondor par son entremise), le choixpeau est aussi responsable de la nomination de Voldemort chez les Serpentards, et par là même de sa trajectoire funeste. Apparaissant dans Harry Potter à l’école des sorciers (2001), il se fait rare dans les autres épisodes, mais son influence n’est jamais démentie, aussi bien sur grand écran que dans les romans.

Variante du chapeau de sorcier, le haut-de-forme, lui, appartient le plus souvent à un magicien sans pouvoir (si ce n’est ceux de l’illusion) ou à un personnage un peu fêlé qui gravite dans un univers totalement fantasque et extraordinaire. C’est le cas du Chapelier fou d’Alice aux pays des merveilles (1951). Le personnage n’a pas à posséder des pouvoirs magiques car au pays des merveilles tout est déjà magique. Les tasses chantent, les cartes à jouer assurent le service de sécurité, les lapins parlent et les chenilles fument le narguilé. Le haut-de-forme, pourtant très conventionnel à l’origine, se voit transformer en chapeau déglingué au contact d’un monde loufoque. Comme quoi la fantaisie peut faire plier les plus rigides des symboles!

Roulez jeunesse 

Un seul chapeau s’accroche encore aux têtes, qu’elles soient réelles ou cinématographiques. Versant jeuniste qui marque l’appartenance à un groupe, la casquette fait de la résistance.

Dans Retour vers le futur2 (1989), Marty McFly, le héros juvénile campé par Michael J.Fox, se retrouve en 2015 à devoir sortir son fils d’un mauvais pas à venir. Les deux personnages étant incarnés par le même acteur, un signe distinctif fut nécessaire pour les différencier. Le choix se porta alors sur une casquette. Futur oblige, celle-ci est bardée d’hologrammes sensément futuristes. Passant d’une tête à l’autre, elle est le point de repère des spectateurs pour reconnaître qui est qui. Mais au-delà de son usage pratique, la casquette offre surtout au public adolescent un miroir de ses propres coutumes vestimentaires (et incidemment un objet de merchandising facilement vendable). Ou comment joindre l’utile au rentable.

Un autre film a sanctuarisé la casquette pour des millions d’adolescents au début des années 1990. Le foutraque Wayne’s world, à base de blagues potaches, de hard-rock décérébré et de répliques cultes, met en scène un garçon animateur de son propre show vautré dans un canapé au sous-sol de la maison familiale. Jamais sans sa casquette qu’il porte comme un talisman, Wayne incarne l’adulescent (plus vraiment jeune mais pas encore vieux) qui s’arrime au symbole de sa jeunesse, quitte à avoir l’air un poil débile. Pathétique et attachant, il demeure l’exemple d’une génération qui ne veut pas grandir et conserve les reliques de son enfance (la casquette) pour retarder l’échéance fatidique du passage à l’âge de raison (où la dite casquette n’a plus droit de cité).

Que le monde serait triste sans tous ces chapeaux signifiants qui campent en quelques secondes un personnage. Que serait John Wayne sans son Stetson? Et Ratatouille serait-il devenu un grand chef sans une toque pour le camoufler? Bien plus qu’un accessoire de costume, les Fedora, Chapka, et autres canotiers ont façonné notre perception des grands héros du septième art et immortalisé à jamais ces silhouettes cinématographiques. Chapeau l’artiste!

Ursula Michel

Episode 1: le briquet
Episode 2: le miroir
Episode 3: le téléphone
Episode 4: le parapluie
Episode 5: les lunettes de soleil
Episode 6: les outils

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte