Monde

Quel avenir pour les enfants de dictateurs déchus?

Brian Palmer, mis à jour le 28.08.2011 à 10 h 00

L'enfant d'un tyran sanguinaire peut mener une vie relativement normale, mais les révolutions sont de moins en moins indulgentes avec eux.

Saif al-Islam, l'un des fils de Mouammar Kadhafi, le 23 août 2011 à Tripoli. REUTERS/Paul Hackett.

Saif al-Islam, l'un des fils de Mouammar Kadhafi, le 23 août 2011 à Tripoli. REUTERS/Paul Hackett.

Dimanche 21 août, les rebelles libyens sont entrés dans Tripoli, où ils ont annoncé avoir arrêté trois des fils de Mouammar Kadhafi, Seif al-Islam, Mohamed et Saadi, information qui a par la suite été démentie. L'occasion de se demander si les enfants des dictateurs déchus sont condamnés à partager la disgrâce de leurs pères.

Oui, mais seulement lorsqu'ils poursuivent une carrière politique. L'histoire montre que le fils d'un tyran sanguinaire peut mener une vie relativement normale —et même productive— s'il parvient à convaincre le nouveau pouvoir qu'il n'a jamais trempé dans les affaires du précédent régime.

La vie normale de Valentin Ceaucescu

Nicu et Valentin, les deux fils du dictateur roumain Nicolae Ceausescu (exécuté en 1989), en sont un bon exemple. Nicu jouissait d'une position d'importance au sein du gouvernement paternel. Au lendemain de la révolution, il a été jugé en tant que membre du régime et condamné à vingt ans de prison. Valentin n'a lui jamais été impliqué dans les affaires de son père et les rebelles l'ont laissé tranquille. Ce physicien à la voix douce a aujourd'hui 63 ans. Il est la figure emblématique des enfants de dictateurs déchus ayant pu mener une vie normale. Jaffar Amin, le dixième enfant d'Idi Amin Dada (il en a eu quarante environ), vit encore en Ouganda, où il double des publicités.

Les six fils de Kadhafi aujourd'hui encore en vie ont tous occupé une position —d'importance variable– au sein du gouvernement lybien: la fratrie ne compte pas de Valentin Ceausescu ou de Jaffar Amin. C'est Seif al-Islam, 39 ans, qui a le plus de soucis à se faire: au cours des derniers mois, il a joué un rôle de premier plan dans les attaques ayant visé des civils; la Cour pénale internationale l'accuse d'être le «Premier ministre de facto» du pays. Mutassim, Khamis et Saadi Kadhafi sont eux aussi en mauvaise posture. Au vu des positions qu'ils occupaient au sein de l'armée et des services de sécurité, il leur sera bien difficile de prétendre qu'ils n'ont pas trempé dans des meurtres de civils.

Saadi doit être rongé par les remords. Avant l'insurrection, il était plus connu pour sa carrière de footballeur: il avait fait un passage —aussi bref que tumultueux– en Série A italienne (selon ses détracteurs, il n'aurait jamais pu rejoindre la Série A sans son père, et il y aurait été suspendu à la suite d'un contrôle anti-dopage positif). Saadi aurait mieux fait d'en rester là. Mais lorsque la révolution a éclaté, il a décidé de prendre la tête des forces de sécurité.

Traque systématique

Les fils de Kadhafi ont un autre handicap: visiblement, nous  sommes de moins en moins tendre avec les fils de tyrans déchus. Prenez Vittorio Mussolini: en tant que pilote de l'armée de l'air, il était très impliqué dans la machine de guerre paternelle. Il semble également qu'il ait partagé les tendances sanguinaires du Duce. Dans ses mémoires (publiées en 1957), Vittorio décrit le bombardement d'une tribu éthiopienne en ces termes: «Le petit groupe s'est ouvert comme une rose. C'était des plus divertissant.» Après la Seconde Guerre mondiale, Vittorio se réfugie en Argentine, où il ouvre une chaîne de restaurants italiens. Il produit ensuite quelques-uns des premiers films de Federico Fellini et devient critique cinématographique. Il va même jusqu'à consacrer plusieurs ouvrages élogieux à son père adoré. Il décède en 1997, de mort naturelle.

De nos jours, les révolutionnaires traquent systématiquement les fils des ex-dictateurs, et pour des crimes bien moindre que le bombardement de civils innocents. En Égypte, un fils d'Hosni Moubarak, Alaa, est aujourd'hui accusé de corruption. Il ne semblait pourtant pas jouer un rôle central au sein du régime de son père, contrairement à son frère Gamal (Mohamed Kadhafi a tout intérêt à suivre l'actuel procès: tout comme Alaa Moubarak, il a profité du régime paternel sans participer activement aux massacres).

Marko Milošević, fils du président serbe Slobodan Milošević, a été accusé d'escroquerie pour avoir détourné l'argent de l'État. Interpol a émis un mandat d'arrêt à son endroit, mais Marko a convaincu les autorités russes de lui accorder l'asile politique; il semble donc tiré d'affaire pour le moment (le parcours de Marko Milošević est étonnamment proche de celui d'Hannibal, autre fils de Kadhafi. Ils sont tous deux connus pour leur violence, mais sont trop instables pour diriger un gouvernement).

Il est rare qu'un nouveau régime s'en prenne à la fille du dictateur déchu: on peut néanmoins citer la fille aînée de Saddam Hussein, Raghad, qui a été accusée d'être venue en aide aux insurgés irakiens. A ce jour, la Jordanie refuse toujours de l'extrader.

Brian Palmer

Traduit par Jean-Clément Nau

Brian Palmer
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