Life

Le corps a ses raisons que la raison connaît si mal

Jean-Yves Nau, mis à jour le 30.09.2013 à 15 h 12

Nouvelles lumières sur les effets organiques du mariage, du divorce, de la satisfaction conjugale et d’un quart d’heure quotidien d’activité physique.

Un défilé de Point de Mariage Victor Fraile / Reuters

Un défilé de Point de Mariage Victor Fraile / Reuters

 La psychanalyse et ses fulgurances nous avaient éclairés; la science médicale et psychologique le confirme. Il faut étendre au corps entier la formidable Pensée de Blaise Pascal, celle (souvenez-vous !) concernant l’abîme qui sépare la raison raisonnante du plus sentimental de nos muscles: la pompe cardiaque.

Trois études dont les résultats viennent d’être rendus publics témoignent ainsi de l’impact que peut avoir, sur l’organisme humain dans son ensemble, des facteurs aussi différents que le mariage, le divorce la satisfaction conjugale voire une activité physique réduite à son strict minimum quotidien. Résumés.

I. Du bonheur conjugal et du pontage coronarien

La première des trois études vient d’être mise en ligne sur le site de Health Psychology, revue de la puissante American Psychological  Association. Cette recherche a été menée par des chercheurs américains de l' Université de Rochester. Ils se sont penchés sur les dossiers médicaux de 225 personnes, hommes et femmes, ayant bénéficié entre 1987 et 1990 d’un pontage  coronarien. On sait que cette intervention chirurgicale, aujourd’hui fort banale, est destinée à rétablir une circulation sanguine cardiaque de qualité chez des personnes dont les artères coronaires sont plus ou moins obstruées.

On a systématiquement  demandé (un an, puis quinze ans après l’intervention) à ceux qui étaient mariés l’impact que le pontage avait pu avoir sur leur niveau de satisfaction de leur relation conjugale. Les réponses ont ensuite été statistiquement  corrigées pour éliminer au mieux les différences inhérentes à l’âge, au sexe, au niveau socio-économique, à la consommation de tabac. Après ajustement pour l'âge, le sexe, l'éducation, la dépression, l'usage du tabac et d’autres facteurs de risque cardiovasculaires.

Plusieurs résultats de ce travail ne manquent pas de surprendre. On apprend ainsi que 83% des femmes mariées (et qui plus est « satisfaites » de leur mariage) étaient encore en vie contre 28% des femmes « malheureuses  en ménage » et 27% des femmes célibataires. Chez les hommes, le taux de survie pour les maris « heureux » s’élève également à 83% contre  60% pour les hommes « malheureux en ménage » et 36% pour les célibataires.

Le pontage coronarien était autrefois considéré comme un remède miracle pour les maladies cardiaques. Mais on sait désormais que c’est généralement une solution temporaire, d’où l’intérêt d’examiner les conditions qui favorisent un meilleur taux de survie. Telle est, en substance, la conclusion pratique des deux co-auteurs de l’Université de Rochester: Kathleen King, professeur émérite de l'École des sciences infirmières et Harry Reis, professeur de psychologie. 

Désormais les équipes médicochirurgicales devraient donc accorder autant d’ importance à la satisfaction conjugale qu’au respect des comportements hygiéno-diététiques comme la pratique de l’exercice physique et la réduction du poids impérativement associées à l’arrêt de la consommation de tabac ; autant de conditions essentielles à la survie à long terme du muscle cardiaque.  

Nous ne sommes bien évidemment ici qu’au stade des hypothèses. Mais le rêve n’est pas interdit. Pourquoi ne pas imaginer que ce phénomène dépasse de beaucoup le seul cas des personnes ayant bénéficié d’un pontage coronarien ?  Seule, peut-être, la vie en couple offre-t-elle au fil du temps (et –correctif essentiel- lorsqu’elle « satisfait » pleinement les deux membres) les raisons de continuer à prendre soin de soi ; et ainsi de l’autre.

II. Des «transitions conjugales» et de la prise de poids

Les résultats du deuxième travail viennent d’être présentés au 106è congrès annuel de l’American Sociological Association organisé à Las Vegas. Ils concluent que les deux évènements non négligeables que sont, dans l’existence humaine, le mariage et le divorce peuvent agir comme des « déclencheurs de prise de poids » mais ce de manière très différente pour les femmes et pour les hommes ; un phénomène surtout observé passé 30 ans souligne Zhenchao Qian, professeur de sociologie à l'Université d’Etat de l’Ohio.

Ce n’est certes pas la première fois que l’on suspecte l’impact des liens du mariage ou de leur dénouement sur les variations pondérales. Des études précédentes avaient déjà identifié de très faibles augmentations de poids après le mariage et souvent de légères diminutions de poids après le divorce. Cette étude a cette fois cherché à estimer avec précision les effets des « transitions conjugales » sur la probabilité de gain ou de perte de poids pour différentes catégories de personnes à partir des données recueillis dans le cadre d’un groupe (une « cohorte ») de plus de 10 000 personnes constitué en 1979. La surveillance pondérale via le Body Mass Index (BMI) a été effectuée de 1986 à 2008, et tout particulièrement dans les deux années suivant un mariage ou un divorce.

Les auteurs sont formels : une fois éliminés tous les biais statistiques les prises de poids (de l’ordre de quelques kilogrammes) sont, à partir de trente ans, préférentiellement observées chez les hommes après un divorce et chez les femmes après un mariage. Mais ces mêmes auteurs font aussi preuve de modestie : leurs analyses ne leur permettent pas de comprendre les véritables raisons de cette surcharge et de ces différences entre les deux sexes.

Et c’est à peine si le  Pr Qian ose avancer quelques explications. Peut-être les femmes mariées, absorbées par les tâches domestiques et maternelles, ont-elles moins de temps à consacrer aux exercices physiques. Et peut-être les hommes montrent-ils, en grossissant, à quel point ils souffrent de leur divorce… On aimerait connaître ici le point de vue des femmes, féministes ou pas.   

III. Un quart d’heure quotidien de sport = trois ans de vie de plus

C’est une nouvelle pièce à verser à l’épais dossier des bienfaits de l’activité physique. Mais c’est une pièce originale : elle fournit la démonstration que ces bienfaits apparaissent pour une activité que beaucoup de sportifs plus ou moins chevronnés tiendront pour ridiculement réduite : quinze minutes par jour, à peine le temps nécessaire à un début d’échauffement.  Mieux, ce quart d’heure quotidien réduit de 14% le risque de décès et augmente l’espérance de vie de trois ans.

La démonstration nous en est apportée, depuis Taiwan et dans les colonnes de l’hebdomadaire médical britannique The Lancet, par les Drs Dr Chi-Pang Wen et  Jackson Pui Man Wai. Jusqu’à présent il était admis que les bénéfices corporels associés à l’activité physique ne pouvaient être mis en évidence que bien au-delà de deux heures et demie d’exercice par semaine. Les médecins taïwanais ont voulu en avoir le cœur net. Ils ont étudié les dossiers de 40 000 de leurs concitoyens qui, entre 1996 et 2008, participaient à un programme de surveillance médicale. Et ils ont effectué un classement les rangeant en cinq catégories : ceux dont l’activité physique était nulle, faible, moyenne, élevée et très élevée. Et ils ont croisé ces données avec les chiffres de l’espérance de vie. Les différences apparaissent dès la comparaison entre les deux premiers groupes: les inactifs radicaux (hommes et femmes) vivent moins longtemps que ceux qui consacrent quinze minutes quotidiennes à l’entretien de leur corps.  

Reste à comprendre par quelles voies cette activité physique minimale permet de réduire les   conséquences les plus graves des affections cardiovasculaires et cancéreuses. Reste à savoir aussi, compte-tenu des économies collectives qui pourraient ici être réalisées combien de temps il faudra attendre pour que les pouvoirs publics et les autorités sanitaires se saisissent de ces données pour inciter –sinon contraindre- au quart d’heure de sport quotidien et salvateur.  

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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