France

La rigueur s'installe en France et pour longtemps

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.08.2011 à 16 h 33

Nicolas Sarkozy comme Martine Aubry sont forcés d’admettre que l’Etat français est ruiné et leur conception de l’action publique doit radicalement changer.

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy le 16 août 2011 à l'Elysée Charles Platiau / Reuters

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy le 16 août 2011 à l'Elysée Charles Platiau / Reuters

Pour convaincre les agences de notations que la France mérite de conserver sa note AAA, François Fillon annonce mercredi 24 août des mesures budgétaires d’économies. Comme la croissance a ralenti, les comptes publics risquent de sortir de la ligne et les promesses faites à Bruxelles de ne pas être tenues. Il s'agit de faire passer le déficit budgétaire de 7,1% du PIB en 2010, à 5,7% en 2011, 4,6% en 2012 et atteindre la fameuse barre des 3% en 2013. Le premier ministre affirme que ce plan sera tenu. Quoiqu’il arrive sur la conjoncture, la France sera rigoureuse. Comme jamais ou presque.

Car les mesures d’économie en question représentent un virage à 180 degrés pour Nicolas Sarkozy mais, au delà, un changement de paradigme pour la politique française.

Les mesures (limites des défiscalisations d’heures supplémentaires, impôts spécial sur les super riches, suppression de nouvelles «niches»… ) représentent en clair:

1)   un abandon des lois TEPA, proposées  et votées en urgence à l’été 2007 comme indispensables pour redonner du pouvoir d’achat et du moral et pour engager la France sur la voie du «travailler plus pour gagner plus».  

2)  une hausse des prélèvements obligatoires, le contraire de la ligne toujours défendue par le président.

Nicolas Sarkozy était l’homme de la «rupture», il promettait des réformes «structurelles» du travail, de l’université, de la justice, etc... Mais budgétairement, il était dans la ligne dépensière traditionnelle de toute la classe politique française, à l’exception (et encore çà se discute) de Raymond Barre, Jacques Delors et DSK. Pour Nicolas Sarkozy «réhabiliter la politique» passe par des crédits publics supplémentaires. Dès 2007, il creuse le déficit de la France pour cette année là et son budget 2008 n’est pas rigoureux. Ensuite, vient la crise et la justification keynésienne de «relancer» c’est-à-dire de dépenser, cette fois beaucoup plus.

C’est François Fillon, qui avait déclaré en Corse à l’été 2007 que la France était «en faillite» et qui a (bien mollement) bataillé tout le quinquennat contre son prodigue chef, qui est envoyé en avant annoncer ce virage sur l’aile de la politique économique nationale et promettre que la politique budgétaire française sera désormais germanique.

L’amusant est que Nicolas Sarkozy fait de cette défaite économique une victoire politique: il piège les socialistes en les plaçant dans la position de ceux qui sont prodigues et qui risquent de faire perdre le AAA de la France. François Hollande ou Manuel Valls avaient anticipé en adoptant les habits de Jacques Delors. Aujourd’hui voilà tous les socialistes, nolens volens, sur la ligne du «3% en 2013», contrairement à ce qui est écrit dans le Projet du parti. Le dit Projet, dans ces conditions, est à mettre à la poubelle: il faut réviser toutes les belles promesses car en vérité, Standard & Poor's, et ses sœurs agences de notations, vont passer au cribles les programmes présidentiels. Elles ne louperont rien et le PS ne pourra pas se permettre beaucoup de dépenses. L’âme de son projet, le retour de l’Etat, est complètement remis en question.

La politique budgétaire française devenue germanique? Le virage fait partie du pacte que tentent de signer la France et l’Allemagne. Dans la nouvelle zone euro de l’après crise grecque, Paris accepte la rigueur demandée par Berlin, Berlin accepte (en trainant des pieds) d’avancer vers le fédéralisme avec le Fond européen de stabilité financière (FESF). 

Les mesures annoncées par François Fillon sont les premières concrétisations de ce deal. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la rigueur devrait être la nouvelle ligne budgétaire française pour longtemps. Il ne s’agit pas d’une conversion passagère, les Nicolas Sarkozy ou Martine Aubry seront forcés d’admettre que l’Etat français est ruiné et leur conception de l’action publique l’est avec. 

La classe politique française a été shootée à la dépense depuis 1974, la hausse du pétrole, la fin des Trente Glorieuses et le début de la montée du chômage. Elle doit révolutionner sa conception de l’Etat et donc de la  politique. Il y aura ceux qui refuseront (les extrêmes gauche et droite), ceux qui s’y soumettront de mauvaise grâce et trichant dès que possible (probablement Sarkozy et Aubry) et ceux qui essaieront de réinventer un Etat rigoureux, complètement neuf, plus modeste, ouvert à d’autres formes d’action politique de la société civile. Le vrai clivage de 2012 est entre ces trois voies.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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