Monde

Affaire DSK: les errements du procureur Cyrus Vance

William Saletan, mis à jour le 26.11.2011 à 10 h 56

Après avoir exagéré et survendu les éléments appuyant l'accusation contre Dominique Strauss-Kahn, les procureurs ont fait exactement la même chose sur les soi-disants mensonges à répétition de la plaignante.

Le procureur Cyrus Vance  Lucas Jackson / Reuters

Le procureur Cyrus Vance Lucas Jackson / Reuters

Le bureau du procureur de Manhattan a déposé une motion demandant l'annulation des poursuites pour agression sexuelle à l'encontre de Dominique Strauss-Kahn et le juge a accepté mardi 23 août de lever les charges contre l'ancien patron du FMI. Dans sa requête, le procureur accuse la victime présumée, Nafissatou Diallo, d'une «série de mensonges», marquée en particulier par des «versions changeantes et incohérentes» de sa rencontre avec DSK dans un hôtel de New York. Mais on peut dire exactement la même chose du bureau du procureur. Après avoir exagéré les charges portées contre Strauss-Kahn, les procureurs exagèrent désormais celles portées contre Diallo. Voici quatre éléments de leur histoire qui ne collent pas vraiment. 

1. La chambre 2820

La motion du procureur Cyrus Vance accuse Diallo d'avoir «multiplié les dépositions contradictoires» sur l'incident. Le document explique qu'elle a présenté aux procureurs trois versions différentes des suites de l'agression: une version avant le 28 juin, une deuxième le 28 juin, et une troisième version le 27 juillet. Mais si vous lisez la première et la troisième versions (pages 11 et 13 du rapport), vous verrez qu'elles ne sont pas si différentes que cela: dans la troisième, contrairement à la première, elle déclare qu'après avoir été agressée dans la chambre 2806 de l'hôtel, elle a ouvert rapidement la chambre 2820 pour récupérer son matériel de nettoyage. La seule version véritablement problématique est celle du 28 juin. Voici comment le rapport du DA la présente:  

«Après avoir quitté la chambre de l'accusé, elle est allée directement dans une autre chambre (2820) pour terminer le nettoyage. Elle a précisé certains détails, disant qu'elle a aspiré le sol, nettoyé les miroirs et d'autres meubles de cette chambre. Ensuite, elle a déclaré qu'après avoir terminé son service en chambre 2820, elle est retournée dans la suite de l'accusé pour la nettoyer à son tour.»

Cette version est tout bonnement fausse: les cartes électroniques indiquent qu'elle a ouvert les portes de la 2820 et de la 2806 à moins d'une minute d'intervalle, un laps de temps trop court pour lui permettre de faire tout ce nettoyage. Mais a-t-elle réellement raconté cette histoire tirée par les cheveux? Dans une interview sur ABC News, enregistrée peu avant le 24 juillet, Diallo a attribué cette mauvaise version à un problème de traduction. A la 33ème minute de l'interview, elle dit que 1) les procureurs ont changé d’interprète le 28 juin, 2) ils lui ont demandé si elle avait craché le sperme de Strauss-Kahn dans la chambre 2820, 3) elle leur a répondu que non, vu qu'elle avait déjà nettoyé cette chambre et 4) elle leur a dit qu'elle avait ouvert la chambre 2820 pour prendre son matériel. Comprendre l'existence d'une telle erreur de traduction n'a rien de bien sorcier: Diallo décrivait son nettoyage de la chambre 2820, et les procureurs, via l'interprète, ont pensé qu'elle avait fait ce ménage après l'agression, quand elle a rouvert la porte de cette chambre.

Le rapport du procureur conteste cette explication. Il précise que Diallo semblait bien comprendre l'anglais, et qu'elle n'a pas corrigé la traduction de l'interprète. Le 27 juillet, il ajoute:

«Quant aux déclarations que la plaignante a faites le 28 juin, elle nie les avoir faites, et affirme qu'elles ont dûes être mal traduites par l'interprète, ou mal comprises par les procureurs. Mais cette affirmation n'est pas plausible, en raison des nombreux interrogatoires complémentaires portant sur ces événements. (...) Mais le plus capital, c'est que son empressement à nier avoir fait de telles déclarations devant les personnes-mêmes qui l'ont entendue les faire le 28 juin met en doute sa crédibilité à un niveau fondamental

C'est extrêmement important. Dans ce passage, les procureurs disent essentiellement que compte tenu du fait que Diallo leur a menti le 28 juin sur ce qui s'est passé dans une chambre, ils ne peuvent pas croire son témoignage concernant ce qui s'est passé dans une autre chambre avec Strauss-Kahn, le 14 mai. Mais qu'est-ce qui prouve que Diallo, le 28 juin, a vraiment déclaré ce qu'ils prétendent? Ont-ils enregistré la conversation? Si c'est le cas, qu'ils rendent public le fichier audio, ou la retranscription.

2. Le viol en Guinée

Selon le rapport du procureur, dans des entretiens avec les procureurs le 16 mai et le 30 mai, Diallo a déclaré avoir été violée collectivement par des soldats dans sa Guinée natale. Le rapport explique qu'«elle a détaillé de manière précise et convaincante le nombre de ses agresseurs», les violences qu'a subies sa fille, et les cicatrices qui lui restent de cette agression. Puis, le 8 et le 9 juin, elle «a admis devant les procureurs qu'elle avait entièrement inventé cette agression» dans le cadre de sa demande d'asile aux États-Unis. Selon le procureur, cela démontre une désarmante «capacité à raconter (…) de la fiction comme s'il s'agissait de faits avec une totale assurance».

C'est assez accablant. Mais dans les petits caractères de la note qui détaille cette accusation, le procureur déclare que, dans ses entretiens du 9 et du 28 juin, Diallo explique qu'elle a vraiment été violée dans son pays natal, mais d'une manière complètement différente de celle décrite dans ses précédents entretiens. Nos entretiens avec la plaignante n'ont pas permis d'obtenir des moyens indépendants d'enquêter sur cet épisode ou de le vérifier.

En d'autres termes, elle n'a pas dit que le viol était «entièrement inventé». Elle en a modifié certains détails. Cela n'excuse pas sa malhonnêteté. Mais cela minimise l'ampleur de son goût apparent pour le mensonge – sans parler de la différence évidente entre envoyer un homme innocent en prison, et remanier le déroulement d'un viol antérieur, sans préciser l'identité des des agresseurs,  pour obtenir l'asile.

Ce qui, maintenant, soulève certaines questions sur la franchise du procureur. Dans une lettre du 30 juin, son bureau déclare que Diallo «affirme qu'elle pourrait témoigner sur le fait qu'elle a été violée par le passé dans son pays natal, mais que cela ne s'est pas déroulé comme elle l'avait décrit dans ses premiers entretiens». Dans la motion de non-lieu, par contre, le procureur mentionne sa seconde déclaration concernant ce viol comme «un épisode complètement différent». Mais en utilisant le terme de «complètement», le bureau du procureur renforce son allégation selon laquelle elle aurait «entièrement inventé» le viol. Sur quelle base le procureur justifie-t-il le durcissement de son accusation? La motion de non-lieu ne mentionne aucun autre entretien avec Diallo, et admet que le procureur n'a pas enquêté sur ce viol présumé en Guinée. Sa rétractation est le seul élément sur lequel il se fonde pour dire qu'elle ment. Mais nous ne savons absolument pas sur quelles parties de sa première déposition elle est revenue. Qu'on nous précise ces détails.

3. Le coup de fil

 

Le 1er juillet, le New York Times décrivait un appel téléphonique  reçu par Diallo d'un ami en prison, au lendemain de l'incident avec Strauss-Kahn:

Les enquêteurs du bureau du procureur de Manhattan ont appris que l'appel avait été enregistré et traduit d'un «dialecte peul spécifique», un langage originaire du pays natal de la femme, la Guinée, selon un officier de police proche de l'enquête. Quand la conversation a été traduite – un travail qui n'a été terminé que ce mercredi – les enquêteurs ont été interloqués: «Elle a prononcé des mots qui voulaient dire, en substance 'Ne t'en fais pas, ce type a beaucoup d'argent, je sais ce que je fais'», a ajouté le policier.

Le nom de l'informateur n'a pas été précisé. Mais dans un affidavit déposé hier, l'avocat de Diallo, Kenneth Thompson, précise que les procureurs ont caractérisé la chose de manière étonnamment similaire:

Le 30 juin  2011, les assistants du procureur, Daniel Alonso et Joan Illuzzi-Orbon ont appelé le conseil [de Diallo] et l'ont informé du fait [qu'elle] avait été enregistrée parlant de [Strauss-Kahn] avec ce prisonnier, un jour après l'agression sexuelle, et qu'elle avait prononcé des mots qui voulaient dire, en substance «Ne t'en fais pas, ce type a beaucoup d'argent, je sais ce que je fais».

Quatre semaines plus tard, dans le bureau du procureur, avec l'aide d'un interprète peul engagé par le procureur, Thompson a écouté l'enregistrement de l'appel téléphonique et l'a décrit de manière très différente.  Il a déclaré que 1) Diallo avait reçu deux appels, mais n'en avait passé aucun, 2) elle n'a jamais parlé de la fortune de Strauss-Kahn comme d'un pactole à procès 3) son ami l'a fait, mais elle lui a demandé d'arrêter, 4) elle a mentionné la fortune et le pouvoir de Strauss-Kahn, mais uniquement à un moment de la conversation où elle expliquait qu'il lui faisait peur, et  5) quand elle a dit «je sais ce que je fais», elle parlait de sa sécurité, et pas de sa stratégie juridique. Ce qui correspond à la précédente déclaration de Diallo sur ABC News.

La motion de non-lieu du procureur ne dément pas de façon substantielle la description du coup de fil faite par Thompson. Par contre, elle précise qu'«après avoir soutenu n'avoir aucun intérêt financier dans ce procès», Diallo «a eu une conversation avec son fiancé incarcéré enregistrée, dans laquelle une compensation financière potentielle liée à l'événement du 14 mai a été mentionnée». Un note ajoute que deux traductions de cet appel étaient «sensiblement similaires quant à la discussion portant sur la possibilité de se faire de l'argent avec l'aide d'un avocat civil». Ici, le procureur conclut que «son désaveu d'un quelconque intérêt financier appuie sa crédibilité». Et un «officier de police impliqué dans l'enquête» a déclaré au Times, selon la formulation du journal, que cet appel téléphonique «était un autre élément à charge de la mauvaise foi de Mme Diallo».

Mauvaise foi? C'est un peu fort de café. Premièrement, ces enquêteurs ont déclaré au Times que Diallo avait dit en substance «ce type a beaucoup d'argent, je sais ce que je fais». Deuxièmement, quand l'enregistrement ne correspondait plus à leur description, ils ont tout reformulé à la voix passive – il s'agissait de «discussions» dans lesquelles de l'argent «était mentionné» – afin de faire jouer l’ambiguïté sur qui avait dit quoi, et continuer à sous-entendre qu'elle avait des motivations financières secrètes.

L'officier ayant déclaré que Diallo n'était pas de bonne foi au sujet de l'appel téléphonique a aussi précisé au Times que (je cite) «la substance de cette conversation ne fait aucun doute» Ah bon? Cela me fait plus l'effet de petites magouilles de retranscription. Écoutons ces conversations. Le procureur a les enregistrements. Qu'il les publie.

4. Les transactions bancaires

La motion de non-lieu dit que Diallo «a omis de divulguer un flot de dépôts bancaires – au total près de 60 000$ [40 000€] – faits sur son compte-chèques» par des gens de quatre États différents.  (Elle ne précise pas combien de personnes, au total, ont fait ces dépôts). Elle mentionne aussi que Diallo a affirmé que son ami lui avait parfois demandé de retirer de l'argent de son compte et de le donner à son associé. Vu les sommes en jeu, la motion fait part de l'incrédulité des procureurs quand Diallo leur a «déclaré ne pas savoir combien d'argent avait transité sur son compte de cette façon».

C'est amusant, parce que le bureau du procureur ne sait pas non plus, visiblement, combien d'argent a transité sur ce compte. Le 30 juin, le Times indiquait que selon «des officiers de police proches de l'enquête», plusieurs personnes avaient fait «de nombreux dépôts, pour un total avoisinant les 100 000 $ [70 000€] sur le compte bancaire [de Diallo] ces deux dernières années». Aujourd'hui, cette somme est revue à la baisse. Si le premier chiffre était faux, pourquoi devrions-nous croire le second?

Dans l'état actuel de nos connaissances, je ne condamnerais toujours pas Strauss-Kahn. Mais je ne l'innocenterais pas pour autant. Et certainement pas sur la base de ce rapport bancal, non-étayé, et cousu de fil blanc du procureur. Il nous a déjà embobiné une fois. Ne recommençons pas la même erreur.

William Saletan

Traduit par Peggy Sastre

William Saletan
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Journaliste
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