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La Libye pourrait bien devenir un deuxième Irak

Des fidèles à Kadhafi le 23 août à Tripoli Paul Hackett / Reuters

Des fidèles à Kadhafi le 23 août à Tripoli Paul Hackett / Reuters

Il faut tirer les leçons de l'après Saddam en Irak. L'OTAN doit tout faire pour que la loi et l'ordre soient rapidement rétablis dans les principales villes Libyennes et éviter l'anarchie. Pas facile sans troupes au sol.

À présent que le règne de Mouammar Kadhafi est quasiment révolu, la question est: que va-t-il se passer en Libye? Personne de l’intérieur ne le sait, et ceux d’entre nous qui sont restés en dehors—qui n’ont pas été mis dans le secret des discussions entre les chefs rebelles et leurs contacts occidentaux—en savent encore moins.

Cette fois en tout cas, tout le monde comprend (ou devrait comprendre) qu’un «changement de régime» ne marque que le début de l’histoire, pas la fin. Et cette fois (différence majeure entre la Libye post-Kadhafi et, disons, l’Irak post-Saddam Hussein), les Libyens prendront les rênes. C’était leur guerre, et ce sera bientôt leur victoire, pas la nôtre

Dans ce sens, le choix du président Barack Obama de ne soutenir les rebelles que pour accomplir ce que personne d’autre n’était capable de faire—choix décrié par ses critiques comme allant trop loin ou pas assez—s’est révélé le bon.

Sans les bombardements de précision au début du conflit, les drones de surveillance et d’attaque plus tard et les réseaux de commande et de contrôle tout au long des combats, la rébellion aurait été écrasée presque à coup sûr (mon avis est que des officiers des opérations spéciales de la CIA et d’autres pays occidentaux ont également aidé à former les soldats rebelles au sol).

En outre, étant donné que les États-Unis sont restés relativement dans l’ombre (comparé à d’autres pays de l’Otan, notamment la Grande-Bretagne, la France et l’Italie, dont l’intérêt pour le sort de la Libye est plus vital) la «règle du magasin de porcelaine»—quand on casse, on paie—ne s’appliquera pas.

Les sénateurs John McCain (républicain représentant l’Arizona) et Lindsey Graham (républicain, Caroline du Sud) ont fait une déclaration réellement odieuse dimanche dernier, félicitant «nos alliés britanniques, français et autres, ainsi que nos partenaires arabes, notamment le Qatar et les EAU pour leur leadership dans ce conflit» ajoutant, comme si ça leur venait après coup, que «les Américains peuvent être fiers du rôle que notre pays a joué dans la victoire sur Kadhafi, mais nous regrettons que ce succès ait tant tardé à venir à cause de l’échec des États-Unis à employer toute la capacité de nos forces aériennes.»

Tout d’abord, six mois, si c’est plus long que ce qu’attendaient la plupart des gens (et que cela représente une éternité dans un monde où les informations sont délivrées par des chaînes spécialisées 24 heures sur 24), ce n’est pas démesuré pour une opération consistant à déposer un dictateur qui a réussi à se maintenir au pouvoir pendant près de 42 ans.

Ensuite, si deux éminents démocrates s’étaient permis une telle sortie après, au hasard, que le président George W. Bush a aidé à évincer les talibans d’Afghanistan, ils auraient été cloués au pilori et accusés d’être des partisans aigris, ou pire encore.

Si Obama avait lancé une campagne de bombardement massifs, s’il avait envoyé des soldats américains au sol (comme l’en pressaient certains néoconservateurs) et si Kadhafi s’était rendu ou avait péri dans les décombres de son palais, le monde—et peut-être les rebelles eux-mêmes—aurait été dans une rage folle face à une telle «agression impérialiste» et aurait exigé que les États-Unis rétablissent l’ordre, avant de nous critiquer sévèrement si nous n’avions pas été à la hauteur.

Pourtant, même maintenant, les Libyens ne peuvent rétablir l’ordre ou reconstruire leur pays seuls. Notamment à cause des quatre décennies de règne de Kadhafi, ils n’ont pas de traditions ou d’institutions démocratiques, leur économie est dévastée, leur armée et leur police sont en pleine retraite et—malgré tout ce que les rebelles ont pu apprendre ces derniers mois en termes de manœuvres contre une armée ennemie et de coordination d’un assaut contre une ville—leur capacité à bien policer cette même ville reste une question ouverte.

On peut tirer des leçons de ce qui a été fait, et de ce qui ne l’a pas été, dans les premiers mois de l’occupation de l’Irak menée par les États-Unis. Espérons que quelqu’un est en train de réfléchir à la manière d’appliquer ces leçons à la Libye.

Par exemple:

Imposer immédiatement la loi et l’ordre

Si les autorités dirigées par les États-Unis avaient abattu quelques pillards dans les premiers jours qui ont suivi la fuite de Bagdad de Saddam Hussein (au lieu de présenter le chaos comme l’expression exubérante de la liberté, comme l’a fait Donald Rumsfeld), l’occupation de l’Irak aurait pu suivre un parcours bien différent. Quand Kadhafi aura été renversé, le nouveau pouvoir, quel qu’il soit, pourrait imposer un couvre-feu, peut-être même la loi martiale, au moins pour un petit moment. Il n’y aurait pas forcément là de quoi s’alarmer; ce sera même probablement nécessaire, non seulement pour éviter que des résistants pro-Kadhafi ne continuent à se battre, mais aussi pour maîtriser les tensions entre diverses factions et tribus au sein des rebelles.

La condition préalable à l’imposition de l’ordre sera pour les commandants rebelles de trouver un moyen de partager le pouvoir, en tout cas dans le court terme. Cela pourra se révéler ardu. Les «forces rebelles» sont constituées au moins d’une douzaine de factions, dont certaines se haïssent (il y a quelques semaines à peine, le principal commandant rebelle a été assassiné, presque certainement par un officier rival). On espère qu’ils se sont déjà mis d’accord sur la formule. Dans le cas contraire, il pourrait y avoir un sacré bazar.

Dégeler les actifs financiers

Au début du conflit, les nations occidentales ont gelé les actifs libyens (30 milliards de dollars rien qu’aux États-Unis), en attendant l’accession d’un nouveau régime. L’administration Obama a reconnu le Conseil national de transition (CNT) comme gouvernement légitime (ainsi que la plupart des pays occidentaux impliqués), et les responsables ont annoncé que le gel serait levé.

S’il y a une grande leçon à tirer de l’Irak d’après Saddam Hussein mais aussi de l’Afghanistan, du Printemps Arabe et de pratiquement tous les soulèvements politiques de cette ampleur dans l’histoire, c’est que les révolutions suscitent de grandes attentes—et que si ces attentes ne sont pas au moins en partie satisfaites, la tyrannie revient ou le chaos s’installe. L’une des manières d’éviter ce funeste destin est de créer des emplois, et l’un des moyens d’y parvenir consiste à financer des projets. Une grande partie de la Libye a besoin d’être reconstruite, ou construite tout court d’ailleurs. Il faut injecter de l’argent dans ce genre de projets le plus vite possible.

Les mots clés sont naturellement «le plus vite possible.» On ne peut qu’espérer qu’un quelconque mécanisme est prêt à fonctionner et à être mis en place rapidement, qui permettra de gérer, administrer et contrôler la trésorerie. Ce mécanisme n’aura pas besoin d’être parfait ni approuvé par le FMI. Dans un certain sens, il vaudrait mieux qu’il implique des réseaux d’autorité traditionnels ou familiers. Mais se contenter de larguer de l’argent est la recette infaillible de l’inflation, d’une corruption intense (une certaine corruption est quasiment inévitable, mais au-delà elle peut être ruineuse) et de l’absence de réel développement.

Une fois un mécanisme mis en place, l’argent devra être injecté dans des projets locaux, de préférence nombreux et de petite taille, après une consultation (rapide), voire sous le contrôle direct des gens qui savent quels genres d’amélioration sont nécessaires et réalisables. L’Irak peut servir ici d’exemple à ne pas suivre. Quand, après un certain temps, les États-Unis ont octroyé 18,5 milliards de dollars à la reconstruction économique de l’Irak, l’argent a été consacré à de grands projets et confié à des entreprises occidentales dont les gérants ne connaissaient rien à l’environnement local. Beaucoup d’argent a par exemple été dédié à la construction d’une nouvelle centrale électrique -mais il n’y avait pas de réseau pour faire parvenir l’électricité aux maisons. De grosses sommes ont été assignées à la construction d’une nouvelle station d’épuration -mais le contrat ne prévoyait pas d’installer les tuyaux pour transporter les eaux usées.

Aider à organiser rapidement des élections locales

Il serait naïf de croire que la Libye nouvelle va renaître sous forme de démocratie. Mais quel que soit le système politique qui émergera ou évoluera, il aura fort peu de chances de prendre le pouvoir pacifiquement à moins qu’une masse critique de la population ne sente que ce nouveau système est bien à elle et qu’elle a un intérêt à ce qu’il réussisse. Les plus graves erreurs des autorités d’occupation américaines en Irak (outre d’avoir toléré les pillards, démantelé l’armée et interdit aux membres du parti Baas d’occuper des postes au gouvernement) a peut-être été d’installer un premier ministre et de créer un système de comités électoraux compliqués pour mettre en place un parlement national. Il aurait mieux valu reconnaître la nature tribale et régionale de l’Irak et s’en servir comme base pour créer des forums afin d’élire des représentants locaux -en bref, de permettre au gouvernement de construire de façon plus «organique» en partant de la base.

On ne peut qu’espérer (et, une fois encore, si ce n’est pas le cas les choses ne vont pas tarder à dégénérer) que parmi les diplomates, les agents des renseignements et autres conseillers qui ont rencontré les rebelles ces dernières semaines ou ces derniers mois il y avait quelques personnes qui s’y connaissent un peu en structure sociale de la Libye—et que les hauts responsables les écoutent, ce qu’ils ne font probablement pas (et ce qui se comprend).

Un rôle pour la CIA?

Il tombe peut-être très bien que le général David Petraeus doive devenir directeur de la CIA le 6 septembre prochain. Lors des premiers mois de l’occupation irakienne, Petraeus, à l’époque commandant de la 101e division aéroportée, a fait dans le nord de l’Irak (tout particulièrement à Mossoul, capitale de la province de Ninawa) tout ce qui devrait être fait en Libye. Il a imposé la loi et l’ordre grâce à de grandes patrouilles, organisé des élections locales avec l’aide de chefs locaux, et financé des milliers de projets de reconstruction avec l’argent que Saddam Hussein avait amassé dans ses palais (cet argent, qui a pris la forme du Commander's Emergency Response Program, a aussi servi à des projets similaires organisés par beaucoup de commandants américains en Irak, et pas seulement par Petraeus).

Il est peu probable que la CIA de Petraeus soit impliquée dans la mise en place de ce genre de programmes en Libye (l’agence n’a ni de mandat clair, ni de disposition culturelle pour conduire des «opérations de stabilisation.» Et le Département d’État, qui se prépare à mettre en place une ambassade à Tripoli dès que la fumée se sera dissipée, va probablement insister pour prendre la tête des opérations dans ce domaine, à condition bien sûr que les États-Unis y jouent un rôle).

Cependant, la CIA peut (et elle le ferait si on lui disait de le faire, même si Petraeus n’était pas sur le point d’en devenir le directeur) conduire des opérations de renseignements pour aider à identifier où les fonds de stabilisation peuvent être injectés avec le meilleur profit. Dans tous les cas, étant donné qu’il va devenir haut fonctionnaire au même titre qu’un ministre, il serait idiot de ne pas profiter de son expérience dans le domaine (certains responsables de la Maison Blanche ne font pas totalement confiance à Petraeus et considèrent qu’il est un petit peu trop ambitieux—c’est l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas été nommé président des comités des états-majors. Mais ils feraient bien de passer à autre chose).

Il faut que cela reste international

Par-dessus tout (et je suis sûr que pour la Maison Blanche, c’est une condition fondamentale), quel que soit le type de gouvernement qui sera mis en place en Libye, et quels que soient les programmes de reconstruction qui seront proposés par les pays étrangers, les États-Unis ne seront pas en position de les diriger. Et ne devront surtout pas l’être. Le président Obama s’est engagé dans cette mission de façon résolue mais limitée, et on peut parier comme sur tout le reste en politique américaine que l’ampleur de son engagement restera en effet «résolue mais limitée.»

Dans sa déclaration de lundi, Obama a fait l’éloge de cette opération comme étant, entre autres choses, une démonstration de «ce que la communauté internationale est capable de réaliser quand nous faisons tous front ensemble.» Depuis la fin de la guerre froide, les Américains attendent des alliés qu’ils prennent leurs responsabilités, et les alliés se plaignent (parfois en toute mauvaise foi) du penchant dominateur des États-Unis. Tous ces signaux suggèrent qu’Obama est déterminé à ce que la Libye reste un théâtre -en temps de guerre comme en temps de paix, de conflit et de résolution de conflit- où les acteurs des deux côtés de l’Atlantique (et incluons-y les alliés arabes) verront leurs rêves se réaliser.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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