France

Idéologie: la mauvaise radicalité du PS

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.08.2011 à 5 h 49

L'université d'été du Parti socialiste se tient à La Rochelle du 26 au 28 août, l'occasion de s'interroger sur l'idéologie que porte aujourd'hui ce parti. Une dénonciation du capitalisme sur lequel il n'a pas de prise et l'utopie d'un rapport de force international plus favorable aux travailleurs.

François Hollande, Laurent Fabius, Ségolène Royal et Martine Aubry à La Rochelle en 2010  Stephane Mahe / Reuters

François Hollande, Laurent Fabius, Ségolène Royal et Martine Aubry à La Rochelle en 2010 Stephane Mahe / Reuters

Henri Weber, politique intellectuel ou intellectuel politique je ne sais trop, en tout cas député européen PS, garde de son long passé trotskiste l’ambition de comprendre «en grand» le sort fait aux hommes. Il le fait avec un réalisme croissant. Voilà le premier intérêt de son dernier livre (La Nouvelle Frontière). Il représente une vision du monde «construite». Il en est un second. Henri Weber est proche de Laurent Fabius lequel soutient, épaule, pousse Martine Aubry: voilà l’un des meilleurs textes pour comprendre l’arrière plan idéologique du programme de la première secrétaire du PS.

Le point de départ est large et clair. La social-démocratie, écrit Weber, est devant une nécessaire «refondation», la troisième de son histoire après celle des années 1920-30 qui l’a vue abandonner la «révolution violente» aux communistes et celle des années 1950-60 qui l’a vue  rompre avec les objectifs marxistes de direction de l’économie par l’Etat pour adopter, à Bad Godesberg, l’économie sociale de marché. Cette troisième refondation est rendue urgente par la transformation du capitalisme devenu mondialisé.

Henri Weber détaille ces mutations avec netteté. Il en liste les conséquences: l’individualisme et ses effets ravageurs sur le civisme, la civilité et la citoyenneté; le vieillissement; la crise de l’Etat providence et la nécessité d’individualiser les services publics; la glissade des médias dans le «compassionnel» et la starification du système politique. Autant d’évolutions radicales qui engendrent «une démocratie passive très différente de la société mobilisée dont la social-démocratie a besoin pour atteindre ses objectifs».

On avouera que le bilan est terrible: ce sont bien les fondements de la social-démocratie qui sont sapés, mis à terre, réduits en gravas. On partage ces raisons qui imposent la «refondation».

A partir de là, on s’attend à des réformes à la mesure de cet effondrement, à de sacrées remises en cause.

Lesquelles? Henri Weber explore les «nouvelles voies», essayées ailleurs : le Blairisme et le modèle scandinave. Le premier, le social-libéralisme, impose de «lâcher la bride aux entrepreneurs». Weber prend ses distances en énumérant les divergences entre le New Labour et le PS français: une vision française «plus défiante» du capitalisme et des marchés, une défense des aides sociales de l’Etat providence traditionnel, un engagement envers l’Europe et une distance avec l’ami américain.

Le second modèle, la Scandinavie, fait l’objet de louanges marquées mais est qualifié de «non transposable». «L’exemple suédois montre qu’on peut s’adapter à la mondialisation, la financiarisation, la nouvelle division internationale du travail, sans se résigner au retour du chômage de masse et de la précarité, sans réduire le pouvoir d’achat des salariés (…) sans démanteler non plus l’administration publique (…) sans altérer ce qui fait l’essence de la social-démocratie: assurer l’indépendance des travailleurs à l’égard du marché».

Cette phrase, au passage, règle son compte à Jean-Luc Mélenchon et à la gauche de la gauche laquelle condamne tout espoir de réformisme de la social-démocratie et en appelle au radicalisme. Cette partie du livre qui démolit implacablement les thèses de ses anciens amis, n’est pas la moins bien faite.

 Tout çà pour en arriver à la voie française qualifiée de «réformisme radical» et qui est vantée. Le bilan des années Jospin – croissance, emploi, comptes publics bien tenus -  est : «un compromis social défensif à la française par temps de forte crise». Le Projet socialiste pour 2012-2017 s’inscrit dans cette même ligne, explique l’auteur.

Nous sommes au cœur de la thèse et au fond de la pensée stratégique du PS de Martine Aubry :  au point de vue national, le socialisme français est sur de bonnes pistes d’un «l’Etat providence défensif» mais elles ne tiennent que si elles sont partagées à l’échelle européenne voire mondiale. Voilà le pari: ne changeons rien, ou pas grand chose, mais faisons venir les autres sur notre ligne de critique radicale du capitalisme mondialisé.

Weber donne les quatre piliers de sa refondation d’«une mondialisation humaniste».

- Il faut redéfinir l’internationalisme des débuts car les solutions ne sont plus nationales. «Les partis socialistes doivent élaborer une stratégie coopérative à l’échelle européenne et internationale. C’est le premier enjeu et sans doute le principal».

- Il faut inventer «l’éco-socialisme» qui, au delà de la question de l’environnement, vise à promouvoir une « société du bien-vivre où chaque individu pourrait accomplir les potentialités dont il est porteur ».

- Il faut un nouveau militantisme, l’ancien celui des «grands récits» étant relégué dans les oubliettes de l’histoire et dépassé dans des sociétés individualistes.

- Il faut de nouvelles alliances, la base traditionnelle du parti social-démocrate, le salariat, ayant «éclaté» avec la mondialisation et la fragmentation des productions.

Mais à l’examen concret des propositions,  la nouvelle social-démocratie wébérienne se résume  à un peu de protectionnisme (remplacer le libre échange par un «juste échange» très vaguement défini), des nouvelles régulations de la finance, une Europe réorientée vers plus de coopération  et une gouvernance mondiale refaite.

On reste sur sa faim. Est-ce donc tout? Toute cette  dénonciation  radicale des fondements de la social-démocratie pour en arriver à la relance du couple franco-allemand, à un «bien vivre» plan-plan et à l’interdiction faite les agences de notations de noter les dettes d’Etats ?

Plus avant, c’est la stratégie qui paraît vaine et fondamentalement erronée. Vaine car mettre tous ses espoirs dans le nouvel internationalisme est d’abord utopique: il faudra attendre que les 27 pays européens votent tous social-démocrate  pour que l’Union avance sur les pistes tracées  par Henri Weber protectionnistes et régulationnistes. Le moindre gouvernement de droite réticent dans un seul des pays membres peut bloquer le processus. En outre, même si le PS le nie, cette voie n’est pas très différente de celle tentée par Nicolas Sarkozy: il a subi constamment des revers, à commencer par les rebuffades coupables d’Angela Merkel.

Vaine donc et erronée. Les expériences scandinaves, dit Weber, ne sont «pas transposables». Et pourquoi? On aurait aimé une démonstration. Je pense personnellement l’inverse: ces modèles sont transposables dans leurs mesures et surtout dans leur esprit. En clair, la refondation possible et nécessaire passe d’abord par l’échelle nationale et non pas internationale. Mais encore faudrait-il avoir porté la critique sur les années Jospin et  sur cet «Etat défensif», qui n’est par parenthèses pas bien loin de l’Etat «protecteur» que va nous proposer Nicolas Sarkozy pour 2012.

La lecture d’un autre livre de cette rentrée en apporte la preuve par neuf. On conseille à Henri Weber de lire «Repenser l’Etat, pour une sociale-démocratie de l’innovation» de deux économistes Philippe Aghion et Alexandra Roulet (sortie le 15 septembre au Seuil).

Le point de départ est le même: les bouleversements du capitalisme mondialisé, le besoin d’Etat après l’échec de l’ultralibéralisme, les insuffisances de Tony Blair. Mais les solutions sont radicalement différentes.

Pour Philippe Aghion, «la mondialisation sonne le glas du modèle économique des Trente glorieuses, affirme le rôle de la puissance publique mais en la réinventant». Il propose «un Etat  qui mise sur l’innovation (…) investisseur, assureur, garant du contrat social et impartial». L’Etat d’Aghion est le contraire de l’Etat défensif de Weber et d’Aubry, il n’est qu’«offensif».

-Il doit promouvoir les idées: miser du l’école, les start-up, l’immigration choisie.

- Il est assureur des nouveaux risques : ceux du travail par l’employabilité, ceux de la conjoncture cyclique en prévoyant de ne pas sacrifier les investissements publics dans la recherche

- il met en place une réforme fiscale à la suédoise progressif qui encourage l’innovation

- il prévoit en tous lieux de pouvoir public, une nouvelle gouvernance, débarrassée du poids des lobbies et qui accepte l’évaluation

Le PS répliquera que ces mesures sont contenues dans son Projet. Philippe Aghion participe d’ailleurs à certains travaux des socialistes. Mais l’orientation est inverse: celle du PS est d’ajouter ces propositions à l’existant de son programme, celle des économistes est de refonder complètement l’Etat sur ces bases d’innovation. D’un côté un Etat beaucoup défensif et un peu offensif, en quelque sorte un nouveau «ni-ni», de l’autre une véritable révolution de l’Etat au XXIème siècle.

La radicalité du PS porte sur la  dénonciation d’un capitalisme sur lequel il n’a pas de prise. Elle repose sur l’idée traditionnelle française qu’il faut, qu’il faudrait, que la politique s’impose aux marchés et à l’économie. La radicalité des deux économistes ne part pas de l’utopie d’un rapport de force international plus favorable aux travailleurs, accepte le monde tel qu’il est, mais s’applique à une complète refondation de la politique au plan national. 

 Eric Le Boucher

 

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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