Monde

Libye: l'OTAN a changé de rôle

Daniel Vernet, mis à jour le 23.08.2011 à 5 h 30

Pour la première fois de son histoire, l'OTAN a pris partie dans une guerre civile et conduit le camp que l'organisation militaire a soutenu à la victoire.

Un soldat rebelle sur un pick-up chargé de munitions antiaériennes, en Libye. REUTERS/Yannis Behraki

Un soldat rebelle sur un pick-up chargé de munitions antiaériennes, en Libye. REUTERS/Yannis Behraki

On  ne versera pas des larmes, fussent-elles de crocodile, sur Mouammar Kadhafi. Après six mois de révolte et cinq mois d’intervention militaire internationale, les insurgés de Benghazi sont près d’installer un nouveau régime à Tripoli, dont on peut espérer qu’il sera démocratique. Ils le devront à leur courage, et notamment à celui des plus jeunes d’entre eux, mais aussi et surtout aux bombardements de l’OTAN, de plus en plus ciblés et de plus en plus efficaces, sur les positions des fidèles du «guide». On ne gagne pas une guerre par une intervention aérienne, disaient au cours de ces cinq derniers mois les sceptiques qui craignaient un enlisement. Certes, mais les avions de l’OTAN, ses hélicoptères, et les drones américains ont dégagé la voie de Tripoli aux forces du Conseil national de transition (CNT), quoi qu’on en dise à Bruxelles au siège de l’Alliance atlantique.

C’est la première fois de son histoire, qui remonte à 1949, que l’organisation militaire occidentale intervient dans une guerre civile. Non pour séparer les combattants mais pour soutenir un camp contre un autre. Soucieux de faire oublier ces gestes amicaux envers le colonel Kadhafi, Nicolas Sarkozy avait donné le ton en reconnaissant, le premier, le CNT comme seul représentant légitime du peuple libyen, alors que ses partenaires européens et américains en avaient à peine entendu parler.

Il y a un peu plus d’une décennie, en 1999, l’OTAN était déjà intervenue, par la voie aérienne, pour soutenir la population d’origine albanaise contre les Serbes et aider à chasser ces derniers du Kosovo. C’était aussi un conflit intérieur mais entre deux groupes «nationaux» qui se disputaient un même territoire. C’était la dernière étape du démantèlement de la Yougoslavie.

La situation en Libye n’est pas comparable. Malgré les différences d’appartenance tribale entre les premiers rebelles de Cyrénaïque et les clans qui constituaient la base du régime Kadhafi, il ne s’agit pas d’un conflit communautaire mais bien d’une guerre civile entre deux camps revendiquant le pouvoir sur l’ensemble du pays. Cette intervention de l’OTAN est donc sans précédent. L’organisation occidentale peut se prévaloir du soutien des Nations unies et de la Ligue arabe, ce qui, dans le cas d’un pays d’Afrique du nord, n’est pas négligeable. L’intervention a été explicitement autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU qui a adopté la résolution 1973 grâce à l’abstention de la Russie et de la Chine. Autre «première», la «responsabilité de protéger», qui a été introduite en 2005 dans la Charte des Nations unies, a été invoquée pour justifier le recours à la force. Les Occidentaux ont donné l’interprétation la plus étendue possible à la résolution 1973. Comme le disait le président américain Lyndon Johnson, à la fin des années 1960, à propos d’un texte qu’il avait arraché au Congrès pour lui permettre d’intensifier la guerre au Vietnam, «la résolution est comme la chemise de nuit de grand-mère; elle couvre tout».

La résolution de l’ONU sur la Libye était comme la chemise de nuit de grand-mère ; elle couvrait tout, dans le but de «protéger les populations civiles», sauf la présence permanente sur le terrain de forces étrangères. Ce qui n’interdisait pas formellement de livrer des armes aux rebelles – ce que la France a fait brièvement dans le sud libyen – ni d’avoir des forces spéciales à terre pour guider les bombardements et «former» les insurgés. La Russie et la Chine ont d’ailleurs protesté contre l’interprétation extensive que les Occidentaux ont donné à la résolution 1973, non sans une certaine dose d’hypocrisie, car toute l’habileté des diplomates occidentaux, et notamment français, à l’ONU, a été justement de trouver une rédaction qui ne leur lie pas les mains. Leurs collègues russes et chinois ne pouvaient pas être dupes.

Restent plusieurs questions:

-      L’OTAN, les Européens, voire les Américains, ne peuvent pas en rester là. Après avoir facilité la victoire de rebelles, ils ont maintenant le devoir de les aider à construire un Etat et de veiller à ce que le succès ne se change pas en revanche. Pour garantir la stabilité de la Libye, entre deux pays qui se débattent avec les conséquences du «printemps arabe», la Tunisie et l’Egypte, il n’est pas exclu que la coalition internationale soit amenée à y stationner des forces. Déjà, le ministre allemand de la défense, Thomas de Maizière, a laissé entendre que des soldats de la Bundeswehr pourraient participer à une force internationale. Ce qui peut paraître paradoxal puisque l’Allemagne s’est abstenue au Conseil de sécurité lors du vote de la résolution 1973. On dit à l’OTAN que c’est à l’ONU de prendre le relais mais l’ONU n’a d’autres forces que celles des pays membres et il sera difficile aux Occidentaux de se défausser entièrement sur des contingents africains, par exemple. En Bosnie, ils gèrent depuis seize ans un protectorat qui n’ose pas dire son nom. Ont-ils les moyens financiers et humains de multiplier ces situations?

-      Cette intervention de l’OTAN dans une guerre civile est une première mais est-ce vraiment un précédent? Autrement dit, sera-t-elle suivie d’autres, dans des conditions similaires? On pense bien sûr à la Syrie. S’il y a une «responsabilité de protéger» les populations civiles contre un pouvoir dictatorial et répressif, c’est certainement dans ce pays où l’action des forces de sécurité a fait plus en quelques semaines de 2000 morts parmi les manifestants, en grande majorité pacifiques. Or la prudence des dirigeants occidentaux vis-à-vis de Damas contraste avec l’activisme dont ils ont fait preuve – on pense surtout à Nicolas Sarkozy et David Cameron – dans le cas de la Libye.

Le contexte géopolitique est différent. La Syrie est voisine d’Israël. L’Iran est son allié. La Russie soutient un de ses clients et obligés. La Chine, soutenue par les trois pays émergents membres actuellement du Conseil de sécurité (Brésil, Inde, Afrique du sud), défend le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain. Loin d’être ici un précédent, la Libye est un repoussoir.

Pour ne pas être accusés de mener une politique du deux poids de mesure, les Occidentaux ne peuvent pas se contenter d’appeler au départ de Bachar el-Assad, comme viennent de le faire en chœur, Barack Obama, Nicolas Sarkozy, David Cameron et Angela Merkel. Les sanctions économiques, d’autant plus facilement détournées que les Russes et les Chinois n’y participeront pas, sans parler des Iraniens, suffiront-elles à le faire tomber? Si ce n’est pas le cas, ou bien les dirigeants occidentaux seront ridicules ou bien ils devront utiliser les moyens plus contraignants au risque d’être pris dans un engrenage qu’ils ne maitrisent pas.

L’Irak et l’Afghanistan incitent à sa réjouir avec modération de l’entrée dans Tripoli des «Libyens libres».

Daniel Vernet

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