Culture

Captain America et les cow-boys

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.08.2011 à 19 h 34

Le superhéros Captain America tout comme les héros de «Cowboys et envahisseurs» incarnent une certaine idée de l’Amérique salement malmenée par la réalité contemporaine, mais qui cherche à renaître et à se réaffirmer.

Captain America Affiche du film

Captain America Affiche du film

A une semaine d’écart sortent sur les écrans français deux superproductions hollywoodiennes, qui sont aussi deux symptômes d’un certain état de l’Amérique – ou du moins d’un «état d’esprit» de l’Amérique. Si des critiques se sont plu à saluer la «modestie» de Captain America, c’est à vrai dire un signal plus complexe – et pas du tout modeste – qu’émet cette adaptation d’une BD vieille de 70 ans sous la bannière des Studios Marvel. Il s’agit au contraire d’un travail assez sophistiqué de composition à partir d’éléments «à l’ancienne» et d’éléments contemporains. Définition des personnages, conception des décors, costumes et accessoires, péripéties spectaculaires diverses, résultent toutes de la recherche méticuleuse de combinaisons entre ancien et actuel. Un survol des commentaires inspirés par le film montre d’ailleurs un amusant éventail d’opinions, selon que leurs auteurs sont disponibles à cette recherche (perçue alors comme «originale» ou, donc, «modeste») ou au contraire exigent le pur cocktail de testostérone et d’effets spéciaux des films d’action d’aujourd’hui. Pourquoi ne pas s’être contenté, d’ailleurs, de cette recette de base?

C’est que la résurrection d’un héros septuagénaire, caricatural d’un nationalisme américain triomphaliste, prend ici un sens plus profond que le simple écumage des catalogues de super-héros par des sociétés de production en mal de personnages spectaculaires. Comme pur héros d’un film d’action des années 2010, Captain America, avec son costume ridicule et ses déclarations vibrantes à la gloire des USA n’était pas une bonne affaire. Mais il a d’autres qualités, ou plutôt un autre potentiel: il incarne une «idée de l’Amérique» salement malmenée par la réalité contemporaine, mais qui cherche à se réaffirmer.

On sait que le film obéit à un projet industriel, qui consiste à consacrer des longs-métrages à différents super-héros avant le «grand film» qui les réunira sous l’intitulé de leur brigade de sauveurs du monde libre, les Avengers. Les autres – Hulk, Ironman et Thor – avaient repris du service sans problème, avec des bonheurs divers (le premier Hulk d’Ang Lee était très beau). Avec Captain America, c’était plus ardu mais Hollywood compte suffisamment de scénaristes pour le customiser à la mode du jour. Ce n’est pas ce qu a été chosi, la dimension d’époque étant au contraire soulignée. Elle prend tout son sens dans le finale du film, qui voit le héros aillant survécu à un accident d’avion se réveiller aujourd’hui. Quand Samuel Jackson, le boss des Avengers, lui déclare «Voilà 70 ans que tu dors», la phrase sonne aussi comme un rappel à l’énergie conquérante supposée s’être forgée dans le feu de la guerre contre le nazisme.

Captain America, agent du Tea Party, et allié électoral de Michele Bachmann qui fait campagne en déclarant vouloir redonner à l’Amérique son pouvoir de domination? Pas plus que ça. La puissance de Hollywood est de ne pas se commettre à ce genre d’assujettissement, mais de «savoir», d’un savoir qui est celui de la machine de l’entertainment elle-même plus encore que de tel ou tel décideur (sans parler des «auteurs»), ce qui est susceptible de trouver un large écho dans le public. Ce message de nostalgie revancharde en fait clairement partie, et pas seulement aux Etats-Unis: le monde est plein de gens qui ont aimé idéaliser les USA, qui ont aimé savoir où étaient les gentils et qu’ils allaient venir sauver la veuve et l’orphelin bannière étoilée au vent – ou mieux, avec un bouclier invincible aux couleurs du Star Spangled Banner. Au vu du box office mondial du film, par ces temps d’incertitude cela marche toujours.

Si Captain America est, au sens strict, un film réactionnaire, Cowboys et envahisseurs est lui un film raciste. Et même, si on regarde bien, si on regarde à travers les explosions hightech et les rideaux de fumée nostalgiques de l’âge d’or du western, c’est un film raciste antichinois. Pas les pauvres coolies esclavagisés pour la construction des trains américains au 19e siècle, mais les Chinois riches et puissants d’aujourd’hui, ceux qui menacent la superpuissance de l’Amérique, notamment sa superpuissance financière. Il y a des Chinois dans le film? Non, c’est autre chose. Par définition, dans tout film d’extraterrestre fondé sur le caractère entièrement hostile de «ceux qui viennent d’ailleurs», l’ennemi, c’est l’étranger. Il convient donc de le montrer monstrueux, et d’une monstruosité dont le caractère agressif ne fait aucun doute. C’est le cas des Aliens de Cowboys et envahisseurs, visqueux et pleins de griffes et de dents tout comme il faut. Jusque là, rien de particulier. Mais ces étrangers font quelque chose de très inhabituel. Ils pompent (littéralement) l’or de l’Amérique. Tout comme les investisseurs chinois possèdent désormais de gigantesques créances sur la richesse américaine.

Face à quoi c’est à une union sacrée de la vieille Amérique qu’appelle le film: ranchers, bandits, sheriffs et indiens doivent surmonter leurs anciennes divisions pour affronter ensemble la menace venue du dehors. Cette fois le scénario du film trahit la BD d’origine, beaucoup plus récente et qui était dotée d’un message plus nuancé. Mais à nouveau l’invocation d’un passé mythifié, jadis alimenté par un grand genre hollywoodien (le western, le film de guerre), est convoqué pour faire vibrer une fibre nostalgique au nom d’une puissance menacée, sinon perdue, de l’Amérique. Que le réalisateur de Cowboys et envahisseurs, Jon Favreau ait aussi été celui des deux Ironman n’a rien de surprenant. On pourra en revanche s’étonner de retrouver Steven Spielberg, figure majeure de tendance opposée, celle de l’Alien amical emblématisé par E.T. comme producteur de ce film en même temps que de l’autre gros film d’extraterrestres sorti cet été, le sympathique Super-8, où la créature venue d’ailleurs est un être pacifique terrifié par l’hubris humaine.

Deux autres informations parues cet été laissent augurer de développement inédits dans ce combat à distance entre superpuissances d’aujourd’hui. Ils préfigurent un repartage des cartes. Stan Lee, l’inventeur de dizaine de superhéros américains (Spiderman, Hulk, Daredevil, les X-Men...) a annoncé qu’il allait créer le premier superhéro chinois. De son côté, la société qui détient les droits de centaines de films d’arts martiaux de la Shaw Brothers annonce la création d’une franchise de super-héros inspirés de ces films, pour les jeux vidéo.

Et les Européens? On verra bientôt si ce que Spielberg, toujours lui, aura fait de Tintin dans le film qui doit sortir à la fin de cette année. C’est à dire s’il rend au reporter du Petit XXe une juste place dans le concert des supernations, ou si le héro à la houppe a été phagocyté tout cru par super-Steven et ses pouvoirs de showman surdoués. 

Jean-Michel Frodon    

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Critique de cinéma
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