Monde

Les cinq grandes incertitudes de 2011

Foreign Policy, mis à jour le 22.08.2011 à 11 h 11

La fin de l'année s'annonce particulièrement incertaine sur le plan économique et géopolitique. La crise économique va-t-elle s'aggraver? La Chine va-t-elle craquer? Le Moyen-Orient va-t-il basculer dans la guerre? L'Union Européenne va-t-elle surmonter sa crise? Les Etats-Unis vont-ils renouer avec l'isolationnisme?

Une cartomancienne en Iran. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Une cartomancienne en Iran. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Si vous me ressemblez un tant soit peu, vous vous êtes sans doute intéressé à la récente chute des marchés boursiers. N'étant pas un spécialiste de la question (instinctivement, je dirais tout de même que ces importantes fluctuations traduisent un sentiment d'incertitude), je n'essaierai pas de décrypter l'évènement, ou de vous expliquer comment profiter de cette crise. (Si j'en étais capable, j'aurais écouté ma femme: il y a quelques semaines, elle m'avait conseillé de convertir nos fonds de pension en argent liquide ou en bons du trésor. Tant pis pour nous...)

Je demeure optimiste sur le long-terme quant à la place de l'Amérique dans le monde: d'une, les Etats-Unis conservent bon nombre d'atouts naturels;  de deux, la plupart des problèmes actuels sont auto-infligés (les guerres absurdes, l'inflation alimentée par la peur, un barème fiscal perverti, un trop-plein d'argent qui corrompt la classe politique, etc.). Lorsqu'on la compare à celle de nombre de pays, la situation géopolitique de l'Amérique est des plus stables. Son enseignement supérieur est de grande qualité; sa population est jeune et en croissance (relativement parlant; surtout lorsqu'on la compare à la plupart des pays d'Europe, à la Russie et au Japon). Si nous parvenons à remettre de l'ordre dans notre système politique et à adopter une meilleure stratégie, il n'y aura plus d'inquiétudes à avoir (mais le «si» est ici de taille).

C'est pourquoi - plutôt que de me lamenter sur mon portefeuille d'investissements - j'ai décidé de m'intéresser aux grandes incertitudes d'aujourd'hui; incertitudes qui façonneront peut-être les évènements des années à venir. Voici mes cinq grandes incertitudes de la fin de l'année 2011:

1. Économie mondiale: effondrement ou simple malaise?

Allons-nous au devant d'un nouvel effondrement économique de grande ampleur? A court comme à moyen terme, la question est bien évidemment de toute première importance. Mon collègue Dan Drezner a déjà imaginé un scénario catastrophe. Gardez bien à l'esprit qu'une crise économique alimenterait les courants politiques les plus toxiques aux quatre coins du globe. (En bon économiste, Dan a sorti un second scénario de sa manche - optimiste, celui là; en le lisant, vous saurez pourquoi  le président Kennedy avait pour habitude de dire qu'il regrettait de n'avoir jamais rencontré d'économiste manchot). L'alternative que j'entrevois n'est malheureusement pas celle d'une relance économique rapide. Il nous faudra nous contenter, au mieux, d'une modeste croissance. Mais au point où nous en sommes, nous pourrions ici nous estimer heureux. 

2. Virage stratégique et repli pour les Etats-Unis?

Nombre de personnes reconnaissent que les Etats-Unis se sont dispersés à l'international; qu'ils doivent réévaluer leurs engagements à l'étranger, ainsi que les stratégies utilisées pour protéger leurs alliés.  Il serait bon d'être encore moins impliqué en Europe, de mettre un terme définitif aux engagements militaires sans espoir en Irak et en Afghanistan, de revenir à une stratégie d'offshore balancing [politique visant à maintenir l'équilibre entre diverses puissances régionales sans intervention directe] dans le golfe Persique, et de rediriger - progressivement - notre attention vers l'Asie. Nous pourrions ainsi nous épargner plusieurs étapes coûteuses, dites de «construction d'une nation» (et ce notamment dans le monde musulman), et confier le fardeau de la sécurité régionale à nos alliés. Au fond, je pense que c'est exactement l'intention du président Obama, et je me demande pourquoi il n'a pas pris plus de mesures pour aller dans ce sens.

Un tel réajustement est-il possible sur le plan politique? La question reste ouverte. Nous avons effectué nombre d'opérations de contre-insurrection et de contre-terrorisme au cours des dix dernières années; le poids politique de l'électorat pro-COIN n'a cessé de grandir - et sans doute s'autoalimente-t-il. Nombre de conseillers politiques américains veulent encore voir les Etats-Unis diriger le reste du monde (du moins, tant qu'ils sont au pouvoir), sans oublier les néoconservateurs impénitents, qui ne demandent rien tant qu'à nous fourrer dans un nouveau pétrin. Et si Rick Perry - ou tout autre chrétien sioniste et va-t-en-guerre - s'installe à la Maison Blanche, tous les paris seront ouverts. L'Amérique pèse d'un poids certain dans les affaires du monde; la façon dont elle choisira d'utiliser cette puissance est donc - évidemment - de toute première importance, et s'avérera déterminante.

 3. La Chine va-t-elle craquer?

Ici, pas de surprises. Je m'en tiendrai aux questions que je me suis posées il y a un peu plus d'un an. La Chine va-t-elle poursuivre son ascension économique? Je pense que oui. Cette ascension va-t-elle être ralentie par le contexte économique international, par les divisions politiques, ou par les faux-pas de son gouvernement autoritariste? Les dirigeants chinois vont-ils parler doucement tout en construisant un nouvel arsenal de bâtons, ou décideront-ils de s'imposer prématurément, provoquant alors l'intervention d'une coalition de rééquilibrage?

 4. Union Européenne: l'entente, ou l'implosion?

Voilà un an que l'Union Européenne fait face à des problèmes sans précédent. Plusieurs analystes en sont même venus à se demander si l'euro pouvait survivre, et si l'avenir de l'UE n'était pas lui-même compromis. Les euro-optimistes soutiennent quant à eux que la crise forcera les pays de l'Union à renforcer leurs liens, et ce notamment en créant des institutions budgétaires européennes; institutions à même de prévenir les difficultés rencontrées depuis 2008. Je dois avouer faire partie des pessimistes: je ne crois pas à une rupture de l'Union, mais je pense que les beaux jours de l'unité européenne sont derrière nous. Ce n'est que mon intuition (une intuition certes - théoriquement - éclairée). Nul ne sait ce que l'avenir nous réserve - mais cet avenir sera d'une importance cruciale.

 5. Moyen-Orient: sous les pavés, les flammes?

Dernier point, et non le moindre: les évènements du le Moyen-Orient, qui sont chargés d'incertitudes - et nous laissent entrevoir l'avenir. La «solution des deux États» sera-t-elle enterrée pour de bon - ce qui transformerait le conflit israélo-palestinien en lutte pour les droits démocratiques? L'objectif dit des «deux États pour deux peuples», si longtemps considéré comme impossible à atteindre, deviendra-t-il réalité? Le «Printemps arabe» permettra-t-il l'émergence de gouvernements stables et relativement légitimes, ne serait-ce que dans quelques pays (notamment en Égypte et en Syrie)? Ne donnera-t-il naissance qu'à de longues luttes pour le pouvoir, à de nouvelles formes d'autoritarisme, ou à quelque chose de plus terrible encore? Et puis il y a l'Iran, dont l'importance et le pouvoir sont systématiquement exagérés, mais qui demeure un sujet potentiel d'inquiétude pour la quasi-totalité de la planète.

En un mot, la situation est pour le moins explosive, et il est difficile d'être optimiste sur le court terme. Ceci dit, les signes positifs ne manquent pas. Je pense notamment à la faible popularité d'al-Qaida (qui ne parvient pas à recruter en masse), et aux populations d'un grand nombre de pays du monde arabe, qui appellent de leurs vœux des gouvernements plus efficaces et plus représentatifs. Le mouvement  de protestation qui vient de naître en Israël pourrait lui aussi être un signe encourageant - s'il est suivi d'un débat plus large sur les effets toxiques que peut avoir l'occupation sur la population israélienne elle-même. Je ne sais pas comment la situation va évoluer, mais je suis sûr qu'elle aura de profondes répercussions sur le monde de demain.

Soit dit en passant, cette liste des «grandes incertitudes» ne mentionne pas la possibilité d'une nouvelle attaque terroriste. A mes yeux, al-Qaida et ses alliés ne sont pas d'une grande importance. Si un nouvel attentat d'envergure devait survenir, notre réaction sera à coup sûr démesurée (tout comme en 2001); mais ce serait alors notre erreur - et non leur victoire. Le terrorisme ne disparaitra jamais: il y aura toujours quelques extrémistes disposés à employer cette tactique pour servir leur cause. Non, le terrorisme ne disparaîtra jamais - mais les Etats-Unis (et l'espèce humaine) font aujourd'hui face à des dangers bien plus redoutables. Nous ne devons jamais l'oublier.

Stephen M. Walt

Traduit par Jean-Clément Nau

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