Monde

Des JMJ sous le signe de la crise

Henri Tincq

Aux Journées mondiales de la jeunesse catholique, réunies à Madrid en présence de Benoît XVI, deux millions de jeunes plaident pour que l’homme soit remis au centre de l’économie.

La foule de jeunes catholiques qui attend Benoït XVI au centre de Madrid. REUTERS/Andrea Comas

La foule de jeunes catholiques qui attend Benoït XVI au centre de Madrid. REUTERS/Andrea Comas

 Tous les trois ans, l’Eglise catholique sort de sa torpeur et de ses pesanteurs et se donne le grand frisson de la jeunesse et de l’émotion. Les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) vont attirer jusqu’à deux millions de personnes ce week-end des 20-21 août à Madrid, en présence du pape Benoît XVI. Les JMJ sont une sorte de festival international de la foi, parfois qualifié de «Woodstock chrétien», en référence au festival rock de 1969 dans l’Etat de New-York. Elles sont le fruit d’un coup de génie du pape Jean-Paul II qui les a créées en 1986. Le premier, il avait pressenti le besoin, chez les jeunes croyants, de se rassembler au-delà des frontières, de faire nombre et se manifester dans un monde sécularisé où ils sont très minoritaires, de communier dans la même ferveur et célébrer les valeurs qui leur sont chères de l’amour, de la fidélité, de l’engagement et du bonheur.

Les deux millions de participants aux journées de clôture de Madrid attestent de la vitalité et du succès de ces JMJ. Ces chiffres élevés s’inscrivent dans le sillage des manifestations-monstres précédentes: à Czestochowa en Pologne en 1991, avec un million de participants; à Manille aux Philippines en 1995, avec trois millions; à Paris en 1997, avec un million; à Rome en 2000, avec deux millions. Les derniers rassemblements de Toronto au Canada en 2002, de Cologne en Allemagne en 2005, de Sidney en Australie en 2008 avaient présenté des chiffres légèrement inférieurs. Mais qui pulvérisent toutefois les diagnostics souvent sombres sur la santé de l’Eglise catholique.

Une vitrine de la mondialisation du catholicisme

Les JMJ sont devenues la vitrine de la mondialisation du catholicisme. Si les Européens sont très majoritaires à Madrid, 193 pays sont représentés. Les jeunes Français sont 50.000, soit la troisième délégation après l’Espagne et l’Italie. Mais les Américains, les Brésiliens, les Mexicains, les Argentins se classent dans les dix premières nationalités les plus représentées en Espagne. Tous les continents sont là. Un millier d’Africains du Sud, un millier de Nigérians, un millier de Congolais ont pu bénéficier d’un soutien financier pour faire le voyage et acquitter les droits d’inscription. Les enseignements religieux des JMJ sont donnés en trente-cinq langues. Lors d’un chemin de croix vendredi soir dans les rues de Madrid, la croix a été portée par des délégués de pays en guerre ou victimes de récentes catastrophes naturelles.

Ces Journées de Madrid ont toutefois souffert du contexte de crise et de contestation sociale qui frappe durement l’Espagne. Crise économique d’abord qui, à la veille de l’arrivée du pape, a conduit des milliers de manifestants à la Puerta del sol, la place des «indignés» de Madrid, à l’appel d’une centaine d’organisations laïques et anticléricales, pour protester contre les dépenses engagées par l’Etat pour un rassemblement religieux. Les dépenses de sécurité, la mise à disposition d’équipements publics, les réductions de tarifs consenties dans les transports représenteraient un «cadeau» de cent millions d’euros aux JMJ, considéré comme insupportable dans la situation actuelle de l’Espagne: «La visite du pape, pas avec mes impôts», criaient les manifestants. Les organisateurs estiment à seulement cinquante millions d’euros le coût de l’événement et au double le bénéfice escompté pour l’économie espagnole.

Conflit entre la gauche et l'Eglise

Sans entrer dans cette querelle de chiffres, le pape Benoît XVI a aussi centré ses interventions sur la crise. Il sait que de très nombreux jeunes sont condamnés à la précarité et à l’absence d’avenir et de perspective. Il a multiplié les appels pour que les responsables politiques et financiers remettent «l’homme au centre de l’économie», luttent contre la corruption, la spéculation, les modèles «superficiels» de consommation et mettent en avant la protection de la planète. Il est venu aux JMJ pour proposer aux jeunes «des raisons d’espérer et de marcher», contribuer à «la construction d’une société où sont respectées la dignité humaine et une vraie fraternité».  

Une telle parole peut-elle être entendue en Espagne, où les prises de position du pape sur l’avortement et l’homosexualité et sa gestion des affaires de pédophilie sont violemment contestées? Une autre crise, politique celle-là, oppose dans ce pays l’Eglise catholique, arc-boutée sur sa tradition cléricale, mais dont l’influence s’est effondrée, et la gauche au pouvoir. Proche de la droite (Parti Populaire), la hiérarchie catholique s’est montrée l’adversaire le plus inflexible des lois autorisant la libéralisation de l’avortement et le mariage homosexuel. Appuyée sur des manifestations de rues, elle s’est démarquée de toutes les initiatives touchant à la famille, aux réformes de mœurs, à l’école catholique et l’éducation religieuse. Si les tensions avec le gouvernement Zapatero se sont apaisées ces derniers mois, l’Eglise espagnole et le pape comptaient bien sur ces JMJ de Madrid pour restaurer le prestige de l’Eglise, rappeler les racines et l’identité chrétiennes de l’Espagne, sa vocation à être l’une des premières dans le concert des nations catholiques.

Fête et prières

Malgré leurs vingt-cinq ans d’existence, les Journées mondiales de la jeunesse n’ont pas rempli les églises, ni les séminaires. Les taux de pratique religieuse des jeunes de 18 à 25 ans restent infimes dans tous les pays d’Europe. Un pays comme la France ne compte plus que 700 jeunes séminaristes, contre plus de 1.000 il y a encore dix ans. Alternant les temps d’enseignement et de célébration, de musique et de prières, les JMJ ont toutefois montré que la foi catholique pouvait se vivre autrement que dans des rites traditionnels et fastidieux. Elles restent une forme d’utopie mobilisatrice, fondée sur le désir des jeunes de se retrouver, à intervalles réguliers, pour manifester leurs croyances, prier, faire la fête, écouter des concerts de rock et… la parole du pape.

Fortes de leur histoire, les JMJ ont fait émerger une génération de jeunes croyants - la «génération Jean-Paul II» - décomplexés, enthousiastes, actifs, avides de formation religieuse, préférant, à une pratique régulière à l’église, des temps forts de rassemblement, de pèlerinage, de liturgie et de solidarité. Elles ont contribué à la naissance d’un catholicisme aujourd’hui plus démonstratif, parfois en marge des structures traditionnelles (paroisses, mouvements), prônant une «nouvelle évangélisation» du monde, agaçant souvent des chrétiens plus âgés qui préfèrent une foi plus discrète et enfouie.

Un sens du religieux «hors piste»

Leur succès n’est pas qu’un simple épiphénomène. Toutes les enquêtes sociologiques montrent un retour de l’intérêt, chez les jeunes, pour la religion. Non pas pour les pratiques traditionnelles ou pour les institutions religieuses qui ne suscitent qu’une confiance très limitée. Le discrédit dont a souffert l’Eglise catholique dans les affaires de pédophilie n’est pas de nature à opérer un redressement. Mais des jeunes, en nombre plus grand qu’autrefois, disent trouver de la force, du réconfort, des raisons de vivre dans une forme de spiritualité. Dans les réponses aux enquêtes (en particulier l’enquête décennale sur les «valeurs des Européens»), ils disent croire en un «Dieu personnel», une «transcendance», une «vie après la mort». C’est un «religieux» que les sociologues appellent «hors piste», parce totalement autonome des grandes institutions d’Eglise.

La permissivité progresse pour ce qui concerne la libre disposition de soi, à travers le choix de l’avortement, du divorce ou d’une orientation sexuelle. Mais une inflexion est marquée. Des valeurs nouvelles sont invoquées (fidélité), comme si la permissivité était allée trop loin, que se produisait une sorte de retour du balancier. On ne peut évoquer ce regain très relatif du sentiment religieux chez les jeunes sans rappeler l’effondrement des espérances politiques depuis la chute du communisme, le passage d’une modernité triomphante à une modernité désenchantée, le contexte de crise et de précarité, la réaction au matérialisme ambiant. Le succès des JMJ de Madrid s’inscrit dans cet effort de réévaluation des grands héritages.

Henri Tincq

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte