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Le bar gay (1/6): Pourquoi les bars gays et lesbiens sont importants

June Thomas, mis à jour le 29.08.2011 à 17 h 37

Le bar gay ou lesbien est un refuge pour les jeunes de la communauté, seul endroit où ils ont «la liberté d'être entièrement gay». Enquête sur une espèce en voie de disparition

Des gens fêtent la légalisation du mariage homosexuel à New York, dans le Stonewall Inn, le 25 juin 2011. REUTERS/Lucas Jackson

Des gens fêtent la légalisation du mariage homosexuel à New York, dans le Stonewall Inn, le 25 juin 2011. REUTERS/Lucas Jackson

Lorsque le vendredi 24 juin, le sénat de l’État de New York a légalisé à 33 voix contre 29 le mariage entre personnes de même sexe, les gays et lesbiens new-yorkais (et quelques militants hétéros) ont su exactement où aller fêter la nouvelle: au Stonewall Inn, le bar où, 42 ans plus tôt, le mouvement pour les droits des homosexuels était né.

Au milieu du formidable chaos des cracheurs de feu, des drag-queens et des demandes en mariage spontanées, de vieux couples homosexuels, main dans la main, se promenaient, admirant le spectacle. L’explosion de joie au Stonewall et dans les rues alentours célébrait les progrès accomplis. Mais avec l’avancée des droits des homosexuels, le bar gay, l’endroit où tout a commencé, ne va-t-il pas finir par être délaissé?

Je ne fréquente plus tellement les bars lesbiens. Je suis en couple depuis 14 ans avec quelqu’un qui boit peu. Les bars sont bruyants, ils ne s’animent que tard et ils sont remplis de gamines deux fois plus jeunes que moi. Ils me font me sentir vieille. Pourtant, j’ai mauvaise conscience à les abandonner.

Je me rappelle encore le frisson de peur et d’excitation que j’ai eu en m’y aventurant les premières fois, la jubilation de découvrir d’autres gays et lesbiennes dans toute leur diversité sordide, fabuleuse, lugubre et magnifique. C’est là que j’ai appris à danser des remix techno de 15 minutes sous des boules disco, à apprécier des numéros kitchissimes de travestis, et à respecter les filles qui assuraient au billard. Ces bars sont mon patrimoine culturel et politique.

En voie d'extinction?

Il y a bien longtemps, à la période sombre de la fin du 20e siècle, ils étaient les seuls lieux où les homosexuels pouvaient baisser la garde. Aujourd’hui, tout au moins dans les grandes villes, gays et lesbiennes se sentent à l’aise dans un tas de restaurants et bars hétéros. Mais avec la multiplication des options, que va-t-il advenir des vieilles institutions spécialisées?

En 2007, le magazine Entrepreneur a placé les bars gays sur la liste des commerces en voie d’extinction avec les disquaires et les cabines téléphoniques. Et ce n’est pas seulement parce que les homos fréquentent des établissements hétéros. Certains désertent carrément les bars, préférant trouver leurs partenaires sur le web ou via des applications de géolocalisation comme Grindr, Qrushr ou Scruff.

Entre 2005 et 2011, le nombre de clubs et bars gays et lesbiens recensés dans la base de données de Damron, l’éditeur de guides de voyage gays, a baissé de 12,5%, passant de 1.605 à 1.405. Est-ce à dire que, sous les effets conjugués de l’intégration au mainstream et de la technologie, les bars gays sont condamnés à disparaître?

Sans bar gay, pas de droits gays

Je reviendrai sur cette question dans un article ultérieur. Mais avant de s’interroger sur l’avenir, il est bon de se remémorer le passé, et ce que nous perdrions si le bar gay connaissait le sort de la machine à écrire. La nostalgie mal placée ne m’intéresse pas: je suis ravie de vivre à une époque où je n’ai pas à prétendre que ma copine est ma coloc, ni d’être obligée à un mariage de convenances. Je suis soulagée que, pour ma génération, les bars gays ne soient plus qu’une distraction parmi d’autres. Pourtant, leur disparition me touche beaucoup plus que celle du vidéo-club. Sans le bar homo, la culture et les droits homos n’existeraient peut-être pas.

Après tout, le mouvement de libération gay est le seul mouvement de défense des droits civiques à être né dans un bar. Les Gay Prides qui défilent chaque mois de juin dans tous les ghettos gays d’Amérique célèbrent les émeutes de Stonewall du 28 juin 1969 (il y a 42 ans), quand les clients d’un bar gay de Greenwich Village tenu par la mafia manifestèrent contre une descente de police.

Ce n’était pas la première fois que les homosexuels se révoltaient contre le harcèlement policier. Ce n’était pas non plus, comme nous le verrons, la première fois qu’une descente de police soulevait l’indignation. Les bars jouaient un rôle politique, car c’était là que les gays se rassemblaient.

Un refuge, «à l'abri des prédateurs»

Le bar gay a toujours été un refuge pour les homosexuels, un lieu où, comme l’a écrit Edmund White, les gays «peuvent se nourrir et s’accoupler à l’abri des prédateurs». Traditionnellement, c'était l’endroit où l’on pouvait échapper à l’air vicié du placard et tomber en toute sécurité le masque de l’hétérosexualité.

Pour les lesbiennes, c’était l’occasion d’enlever le déguisement qu’elles portaient à l’extérieur et de s’habiller comme bon leur semblait. C’était l’endroit où on se retrouvait, on bavardait, on rencontrait des amis et des partenaires potentiels. Bref, c’était notre paroisse, et les divas disco, nos pasteurs.

À l’inverse de celle des autres minorités, la culture queer ne s’apprend pas en famille. Les bars sont notre Talmud Torah, notre catéchisme, notre bal des débutantes. Comme l’écrivait Dick Leitsch, un des pionniers du militantisme, dans le magazine Gay de septembre 1970:

«Les bars gays […] enseignent et perpétuent l’éthique et les règles de la vie gay, ils transmettent les traditions et la culture. On y apprend à draguer, quoi.»

Le bar est l’endroit où trouver ses semblables. Un ami m’a raconté:

«Vers mes 20 ans, j’ai formé une sorte de famille de bar: des gens avec qui je discutais, buvais un coup, couchais parfois, bref avec qui je m’échappais du quotidien. Certes, c’était assez autodestructeur de finir bourré quatre soirs par semaine et de coucher avec beaucoup trop de mecs, mais je me sentais parmi les miens, ce qui ne m’était jamais arrivé.»

Une certaine intimité

Les bars ont beau être des lieux publics, ils offrent une certaine intimité. Encore aujourd’hui, pour beaucoup de jeunes, ils sont une étape importante sur le chemin du coming-out. Brett Thomas, le propriétaire du seul bar gay d’Iowa City, le Studio 13, décrit un mode opératoire qu’il voit se répéter chaque année dans cette ville universitaire:

«Un gamin encore dans le placard ne va pas directement aller aux réunions LGBT de sa fac. Il va d’abord venir ici pendant un spectacle de drag et s’installer dans un coin sombre, après être passé neuf fois de suite devant le bar.»

Pour un jeune solitaire et curieux, un de ces établissements peut être la porte d’accès à un monde radicalement nouveau.

Dans son célèbre livre The Great Good Place (1989), Ray Oldenburg fait l’apologie de ce qu’il appelle les «troisième lieux», qu’il définit comme «les cadres essentiels de la vie publique informelle». Ni la maison ni le bureau, le troisième lieu ressemble au salon de thé viennois, au café français ou au pub britannique, des endroits pour «se rassembler régulièrement, volontairement, informellement et joyeusement, hors du cadre du foyer ou du travail».

C’est une théorie que Howard Schultz, le PDG de Starbucks, aime citer pour justifier son empire. Mais elle permet également d’expliquer le rôle vital qu’ont joué les bars gays dans la culture gay. Oldenburg fait grand cas de ces lieux car, en facilitant le lien, ils encouragent la vie communautaire et assouvissent le besoin de communion des individus. Or, cette soif de trouver une communauté est particulièrement forte chez les homosexuels, souvent rejetés par leur famille ou mis à l’écart par leur collègues. Le troisième lieu est d’autant plus précieux que les lieux 1 et 2 sont homophobes.

Pas très différents des bars hétéros

Alors, à quoi ressemblent ces endroits sûrs et communautaires? En fait, les bars gay et lesbien lambda ne sont pas vraiment différents des bars hétéros lambda. Simplement, il y a plus de drapeaux arc-en-ciel, et les toilettes ne sont utilisées que d’un côté. Dans un bar gay, le juke-box proposera peut-être plus de chanteuses sans nom de famille et de bpm. Dans un bar lesbien, il est assez probable de trouver quantité de photos en noir et blanc de femmes à la mâchoire carrée. À cause des spectacles de drag, les bars gays sont plus susceptibles qu’un bar classique de proposer une scène, même rudimentaire, et les poches des clients de regorger de billets d’un dollar pour le pourboire des queens.

Les bars homos, comme les hétéros, connaissent diverses déclinaisons: les chics, les dansants, les bars de quartier. C’est le barman qui donne le ton, avec son look. À New York, par exemple, les barmen ont généralement des tatouages et le crâne rasé dans l’East Village, ils sont minces et chauves dans le West Village et tous muscles dehors dans Chelsea. Le barman gay porte un marcel même au plus fort de l’hiver, et doit sa place derrière le bar plus à ses biceps qu’à ses cocktails.

Dans les troquets, il y a moins de chair dénudée des deux côtés du comptoir: le tee-shirt, voire les manches longues, sont de rigueur chez le personnel. Il peut être particulièrement délicat de distinguer un bar de quartier hétéro d’un bar de quartier gay. Le signe le plus distinctif est que dans un établissement homosexuel, les nouveaux venus sont plus souvent accueillis par un baiser. Il y a aussi plus de lecture à disposition (des guides de la Gay Pride, des prospectus pour des associations caritatives, des plans de la scène gay d’autres villes), même si personne n’y touche.

La liberté d'être entièrement gay

La principale différence, bien sûr, c’est la façon dont les couples se forment. Tous les clients ne se classent pas nécessairement à 6 sur l’échelle de Kinsey, mais se faire aborder par une personne du même sexe ne doit pas les gêner. Une amie m’a dit qu’elle fréquentait les bars lesbiens «pour être sûre que la femme que je drague soit du même bord. Si elle est hétéro, tant pis pour elle, elle est sur mon territoire: elle connaissait le risque en venant dans un bar goudou».

Le bonheur de pouvoir flirter en toute liberté, de danser sans retenue, d’avoir des gestes affectueux sans craindre pour sa vie nous est toujours refusé au dehors. Encore aujourd’hui, alors qu’un couple du même sexe peut se marier dans cinq (bientôt six) États, plus le District of Columbia, il existe peu de bars non-communautaires où deux jeunes gays peuvent sceller leur mariage d’un baiser sans s’attirer des menaces, voire pire.

Ces établissements offrent depuis longtemps, de façon aussi fondamentale que subtile, ce que l’activiste Urvashi Vaid a appelé «la liberté d’être entièrement gay». Même à New York, dit-elle, «si j’allais à Staten Island, voire dans certains coins de l’Upper East Side, et que je devenais câline avec ma copine, ce qu’un couple hétéro ferait sans même y penser (je parle de s’embrasser, de se tenir la main, de se prendre dans les bras, des gestes que les hétéros font au quotidien), ce serait mal vu. Les gens détourneraient les yeux.»

Bryan, un jeune homosexuel, m’a dit que dans les bars hétéros, il ne commandait pas la même chose (il s’abstient de demander un trait de St-Germain dans son gin tonic, par exemple) et il se relaxait moins facilement. Dans les bars hétéros très sexués où l’on vient pour draguer, Bryan craint de gaffer sous l’effet de l’alcool.

Non pas qu’il tenterait quoi que ce soit, mais il a peur qu’un hétéro interprète mal un geste ou un commentaire de sa part, et s’en prenne violemment à lui. Pour les homos, remarque Urvashi Vaid, «l’aptitude à être soi-même en public est toujours partielle et limitée». Les bars gays assouplissent ce carcan.

Un environnement pas toujours très positif

Avoir fait du bar le cœur de la communauté a un prix. Un débit de boisson n’est pas toujours un environnement très positif. Le bruit rendant la conversation difficile, le physique est valorisé à outrance, et avec lui la superficialité et la futilité. (Mais ce n’est pas spécifique aux établissements homosexuels.) Et puis, il y a l’alcool. Les bars ont beau se présenter comme des sanctuaires, ils sont là pour pousser à la consommation, ce qui peut avoir des effets ravageurs.

Dans son livre Stonewall, Martin Duberman décrit l’atmosphère du Kooky’s, un bar lesbien de Manhattan des années 1960:

«[Kooky] dirigeait son établissement en véritable despote, elle traitait ses clientes lesbiennes comme des moins que rien, au-delà du mépris. Ça ne la gênait pas d’attraper le verre d’une femme assise au bar et de lui faire boire de force. "Cul sec, cul sec!" grognait-elle. […] Puis Kooky se tournait vers la barmaid et aboyait: "Elle en reprend un!"»

Sans compter que ces bars ne sont pas toujours si sûrs que ça: rien qu’au mois d’octobre 2010, deux agressions brutales ont eu lieu dans des établissements de Greenwich Village.

J’aimerais que nos troquets soient plus comme ceux en Espagne, des lieux de sociabilité plus que de boisson, pourtant je reste sensible aux relents de bière et aux charmes tamisés de nos bars. Bien sûr, c’est merveilleux de pouvoir sortir où l’on veut plutôt que d’être cantonné dans nos rues et nos bars. Mais si le bar gay disparaît, où apprendra-t-on à danser? Où prendra-t-on conscience qu’on n’est pas seul? Où ira-t-on pour se sentir normal?

June Thomas

Traduit par Florence Curet

June Thomas
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