Monde

Il y a 20 ans, le putsch de Moscou

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 18.08.2011 à 17 h 27

Le putsch communiste avorté de 1991, qui sur le moment avait été considéré comme une victoire de la liberté sur le communisme, n'a malheureusement pas permis d'ancrer la démocratie dans le pays.

Barricades devant la maison blanche à Moscou REUTERS

Barricades devant la maison blanche à Moscou REUTERS

Vingt ans après l’échec du putsch du 19 août 1991 fomenté par  les «durs»du gouvernement soviétique soutenus par le parti communiste pour déposer Mikhaïl Gorbatchev, coupable selon eux de trahir les intérêts du pays, de nombreux russes jugent aujourd'hui que la défaite des putschistes n'a pas été au final une victoire de la démocratie et du peuple russe.

«Le peuple russe n’était pas mûr et ne l'est toujours pas pour une démocratie à l’occidentale». C’est l’amère constatation qu’avait faite au mois d'août 1991 et encore 20 ans plus tard Larissa Lenskaïa qui était il y a 20 ans conseiller municipal de Moscou. Elle était alors responsable des relations entre l’administration et la société civile  et en particulier de la transmission aux représentants des cultes des édifices religieux confisqués pendant la période soviétique. Elle a vécu  le putsch de l’intérieur dans sa mairie du quartier de Dzerjinski. Elle se remémore le trouble des fonctionnaires  incapables de prendre la moindre décision, le désordre généralisé, l’absence totale de directives venues d’en haut, l’atmosphère électrique qui régnait dans la capitale. Récit d'un témoin privilégié de ce qui avait été alors considéré, à tort, comme une victoire décisive de la démocratie sur le communisme et l'éveil du peuple russe.

«J’avais passé des vacances divines à Paris. Le 19, premier jour de reprise du travail encore toute à mon émerveillement je m’apprêtais à rejoindre mon bureau lorsque mon adjoint, Victor Droguinski ,m’appelle au téléphone: «tu as préparé quelques vêtements pour un petit séjour à Lefortovo» (prison du KGB) demande-t-il?  Abasourdie par ces propos je reste sans voix, comprenant que je ne suis pas au courant  des évènements il ajoute: «tu n’as pas écouté les informations semble-t-il. En deux mots, un comité pour l’état d’urgence formé de membres du gouvernement vient de déposer Gorbatchev». A peine le téléphone raccroché, j’allume la télévision: aucune nouvelle sur la première chaine, un concert sur la seconde …

Je me précipite dans la rue et saute dans un trolleybus pour rejoindre au plus vite  mon bureau situé dans l’arrondissement de Dzerjinski dont je suis élue dans le tram les gens l’oreille collée au transistor tentent de comprendre les évènements. Lorsque enfin  j’arrive à la mairie de l’arrondissement, il y a foule sur les marches, des personnes de tous âges, pour la plupart des communistes qui n’apprécient guère les réformes de Gorbatchev et sont venus  aux nouvelles.

A mon arrivée des cris peu aimables à mon endroit  fusent de la foule «voilà la vipère démocrate», «on va lui faire la peau», «maintenant elle va aller faire ses réformes  prison» crie un homme qui brandit le  drapeau soviétique. Sans  me laisser impressionner, je me précipite à l'intérieur du bâtiment, toutes les portes sont ouvertes dans les bureaux, mes collègues sont totalement désemparés... la peur se lit sur les visages. On me raconte qu’au siège du comité d’arrondissement du parti communiste qui est à l’étage au -dessous, certains députés se cachent sous les tables. Il faut dire que la situation  est particulièrement angoissante. Aucune  information ne filtre ni du gouvernement, ni du parti, personne ne sait où se trouve Gorbatchev. N’avons  aucune directive simplement deux déclarations une du maire de Moscou Popovet une de Boris Elstsine condamnant les évènements.

Pour moi, notre devoir était de soutenir les autorités légitimes et de faire échec aux putschistes. Je propose de faire des tracts que nous irons ensuite distribuer et coller dans toutes les cours d'immeubles pour expliquer  la situation réelle à la population qui n’a que la propagande officielle. Mes collègues sont hésitants, certains ont peur, d'autres, communistes convaincus, sont opposés à la libéralisation et ne seraient pas mécontents de la victoire des putschistes. Par chance, je trouve du papier et  me dirige vers les locaux du comité d’arrondissement du parti où je suis sûre de trouver le matériel. Comme je m'y attendais, il n'y a personne. Ils sont tous rentrés se cacher chez eux. Heureusement, la secrétaire est de garde et accepte en maugréant de m'aider.

Un peu plus tard des commerçants du quartier passent à la mairie pour demander ce qu’ils doivent faire je leur recommande d’acheter de la nourriture, des boissons, des médicaments de première nécessité et de les apporter à la maison blanche (la résidence du président russe).

Dans la soirée j’apprends par un député qui revient du parlement que les chars apparus quelques heures plutôt dans les rues de la capitale se dirigent vers   la Maison Blanche ou sont amassés plusieurs milliers de personnes. Je prends alors une décision, qui encore maintenant m’empêche parfois de dormir. Je téléphone au service de la voirie et ordonne d’envoyer et de parquer horizontalement sur le boulevard qui mène à La maison blanche un camion-citerne plein d’eau  pour empêcher la progression des tanks. C’est alors que le drame survient un tankiste en tentant de contourner le camion-citerne happe trois jeunes  qui sont littéralement broyés. Après ce drame l’ensemble des tankistes refusent d’aller plus loin arguant qu’ils ne tireront pas sur le peuple. «Il s’agit de problèmes politiques et c’est aux politiques pas à nous de les résoudre» expliquent-ils.

Dans la soirée, je repasse chez moi pour voir mon fils et préparer ses papiers. je lui dis que s'il n’a aucune nouvelle de moi pendant deux jours il doit aller à l’ambassade de France et expliquer que la section communiste de Pantin avec laquelle l’arrondissement Dzerjinski est en relation est prête à les accueillir lui et sa famille en cas de difficulté.

Vers 20 heures, je retourne au bureau, nous sommes trois angoissés, sans informations, le téléphone a été coupé quelques heures.Tout à coup quelqu’un sonne à la porte, c’est Vladimir l’un des responsables du KGB local qui se trouve juste en face de la mairie. Je le reçois par une plaisanterie: «si vous me mettez en prison soyez sympa mettez-moi à Lefortovo, c’est tout de même plus propre que Boutiyrka (prison des droits communs) et en attendant allez nous cherchez à manger on meurt littéralement de faim.»«Je cours chercher  de la nourriture» rétorque-t-il  provoquant un grand éclat de rire nerveux.

 Le lendemain, la situation était enfin claire, les putschistes avaient perdu la partie... mais le peuple ne l’avait pas gagnée.

Le 21 août à Moscou, un meeting monstre était organisé pour soutenir Gorbatchev et surtout Eltsine qui apparaissait comme le héros du jour, avait tenu bon contre les putschistes et sauvé la démocratie et ne manquait pas une occasion pour montrer son mépris pour le président. Devant cette foule en délire scandant «Eltsine Eltsine , Eltsine», j’ai compris alors, moi la démocrate  que le peuple russe n’était pas mûr pour une démocratie à l’occidentale et vingt ans plus tard malheureusement mon opinion n’a pas changé.»

L'opinion de Larissa est partagée par une écrasante majorité de russes. Selon un sondage effectué le 16 aôut 2011 par l’institut Levada, seuls 10% des Russes pensent que l’échec du coup d’état a été une victoire de la démocratie.

Nathalie ouvaroff

Nathalie Ouvaroff
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