France

Dr Bonnemaison: ange ou démon?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.08.2011 à 17 h 45

Poursuivi pour avoir empoisonné quatre de ses patients le médecin urgentiste bayonnais devient un symbole de la croisade pour l’euthanasie «active».

La balance de la justice représentée devant l'Assemblée Nationale   Charles Platiau / Reuters

La balance de la justice représentée devant l'Assemblée Nationale Charles Platiau / Reuters

Pour l’heure interdit d’exercice médical, le Dr Nicolas Bonnemaison, 50 ans, ira-t-il demain en prison? Le parquet de Bayonne a, le 16 août, annoncé avoir interjeté appel contre la remise en liberté de l'urgentiste par le juge des libertés. Soupçonné d'euthanasie active le médecin avait été mis en examen quatre jours auparavant pour «empoisonnement» d’au moins quatre de ses patients. Il encourt la peine de réclusion à perpétuité. Le parquet justifie sa décision en invoquant la «gravité des faits» et le «trouble causé à l’ordre public». La cour d'appel de Pau, qui sera saisie de l'affaire, dispose d'un délai de deux mois pour statuer.

S’il devait être placé sous mandat de dépôt le médecin ne manquerait pas d’apparaître pour beaucoup comme la victime d’une forme d’acharnement des opposants à la dépénalisation de la pratique de l’euthanasie active et au «droit de mourir dans la dignité». L’urgentiste bénéficie de nombreux soutiens depuis que les faits qui lui sont reprochés ont été rendus publics. Alors que le procureur-adjoint de Bayonne rappelait que la justice avait été saisie par des personnels hospitaliers «dont le métier est de s'occuper jour et nuit de personnes en fin de vie», entre trois et quatre cents personnes (dont beaucoup portaient une blouse blanche) se sont rassemblées, le 16 août, dans le hall de l'hôpital de Bayonne pour soutenir le Dr Bonnemaison. Localement une pétition en ce sens aurait déjà réuni 700 signatures.

Plusieurs de ses confrères ont tenu à témoigner publiquement des «très hautes qualités morales, humaines et professionnelles» de ce médecin qui, selon eux, était «énormément estimé» au sein de l'hôpital bayonnais. Le Dr Bonnemaison est d’autre part fortement soutenu sur internet via une pétition (mesopinions.com) et une page Facebook («Soutien à Nicolas Bonnemaison Urgentiste soupçonné d'euthanasie active»). Evoquant les soutiens dont bénéficie aujourd’hui le médecin urgentiste le procureur-adjoint s'est quant à lui élevé contre «certains arguments» et «raccourcis» qui, selon lui, «ne correspondent pas à la réalité du dossier».

Quelle qu’en soient les suites l’affaire Bonnemaison apparaît d’ores et déjà comme une première dans le paysage français. Les affaires précédentes ayant opposé partisans et adversaires de l’euthanasie active n’avaient pas, comme celle-ci, directement impliqué un médecin en exercice revendiquant l’injection de curare (sous forme de Norcuron) chez des personnes âgées qu’il avait prises en charge. Les acteurs principaux avaient été soit des personnes souffrant de pathologies graves et irréversibles soit de leurs proches (affaires Humbert ou Sébire). Une infirmière avaient aussi été poursuivies et condamnée (affaire Malèvre). La jurisprudence conserve aussi en mémoire le procès tenu en 2007 devant les assises de la Dordogne du Dr Laurence Tramois reconnu coupable d’avoir prescrit une injection de chlorure de potassium chez une malade souffrant d’un cancer ayant atteint une phase terminale. Ce médecin avait été condamné à un an de prison avec sursis, sans inscription au casier, ce qui lui permettait de continuer d'exercer la médecine. Ce procès avait été l’occasion de dénoncer la pratique du recours aux «cocktails lytiques» chez des personnes en fin de vie.

Or c’est précisément contre cette pratique qu’entend lutter la loi Leonetti de 2005 relative «aux droits des malades et à la fin de vie». En définissant les conditions acceptables d’un «laisser mourir» ce texte répondait à la même logique humaniste que celle des  soins palliatifs; il permettait ainsi de rompre avec celle –devenue collectivement insupportable- de l’«acharnement thérapeutique» (ou «obstination déraisonnable»). Il facilitait la tâche des soignants des personnes en fin de vie et répondait aussi largement aux attentes de leurs proches. Pour autant il maintenait le tabou médico-légal: l’injection de substances directement létales (l’«euthanasie active») demeurait prohibée.

C’est donc dans ce contexte que survient l’affaire Bonnemaison. L’urgentiste bayonnais a violé les principales dispositions de la loi Leonetti. Il aurait agi de manière solitaire («dans le secret de sa conscience» diront ses défenseurs) et non collégiale. Il aurait administré sciemment une substance dont il savait qu’elle entraînerait une mort assez rapide par paralysie des muscles respiratoires. Tout indique d’autre part que ces personnes n’avaient pas sollicité une telle fin et que leurs proches n’avaient pas donné leur aval à une telle possibilité.

Informés des premiers éléments du dossier les responsables des organisations médicales directement concernées ont, à la différence de ses collègues les plus proches, tenu à prendre d’emblée leurs distances d’avec Dr Bonnemaison. C’est le cas de l'Association des médecins urgentistes de France et de Samu-Urgences de France. C’est aussi le cas de la Société française d’accompagnement et de soin palliatifs. Tous rappellent l’importance qui doit être accordée aux termes de la loi en vigueur. Comme toujours diplomate le Dr  Régis Aubry (CHU de Besançon) président de l’Observatoire national de la fin de vie souligne la dangerosité inhérente à la confusion pouvant régner, chez un médecin en exercice, entre «convictions» et «certitudes».

Quant à savoir si l’affaire Bonnemaison sera de nature à faire «avancer» le débat sur l’euthanasie le Dr Aubry précise, dans Le Monde que l’urgence réclame quelques précisions sémantiques. «Ce qui fait débat, c'est la question de savoir si l'on ouvre la possibilité de mettre fin à la vie d'une personne qui le demande - c'est un débat sur la liberté ou non de choisir sa mort. Ce qui ne fait pas débat, c'est le fait de décider à la place d'autrui de sa propre mort, et surtout pour des personnes en situation de grande vulnérabilité, souligne-t-il. Autant le premier débat est légitime et doit être nourri, en dehors des affaires médiatiques, par des études et des réflexions approfondies - c'est justement la mission de l'Observatoire national de la fin de vie. Autant le second ne me paraît absolument pas légitime dans un Etat démocratique: le jour où l'on s'autoriserait à abréger la vie de personnes qui n'ont rien demandé, au motif qu'elles sont vulnérables, fragiles ou en fin de vie, il me semble que nous aurions beaucoup à craindre pour l'avenir.» 

Or, pour l’heure, l'Observatoire national de la fin de vie peine à dire ce qu’il en est précisément de la «réalité des pratiques euthanasiques et des prises en charge de la fin de vie». Jusqu’à quand faudra-t-il compter avec une telle impuissance? Cette situation autorise toutes les approximations militantes, tous les propos collectifs sinon toutes les dérives personnelles. Et chaque affaire de cette nature laisse ainsi  libre cours à des affrontements d’autant plus stériles qu’ils se nourrissent de convictions philosophiques et/ou religieuses que l’on ne retrouve pas dans l’actuelle cartographie politique française.  Régional de l’étape bayonnaise, par ailleurs candidat à la candidature socialiste à l’élection présidentielle, Jean-Michel Baylet  (président du Parti radical de gauche) réclame depuis peu «une loi pour encadrer le droit de mourir dans la dignité, fondée sur le respect du principe de laïcité».

Au lendemain de l’Assomption 2011 nous en sommes donc à ce stade: les fruits d’une instruction médiatique d’une affaire sans réel précédent. Le Dr Nicolas Bonnemaison est-il ou non largement dépassé par la polémique qu’il a déclenchée et qu’il va durablement alimenter? Imaginait-il, en préparant ses mortelles injections de Norcuron, que l’on en viendrait bientôt à lui imposer de choisir entre deux personnages: celui de l’ange et celui du démon? 

 Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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