Economie

Je suis un enfant de la dette

Vincent Glad, mis à jour le 18.08.2011 à 15 h 09

Nos enfants paieront, qu'ils disaient. Pas de chance, je suis l'un d'eux.

Euro destruction/Makusram via Flickr License by

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Je suis né en 1985 et je n'ai connu aucun budget en équilibre. La dernière fois que l'Etat français a voté et exécuté un budget équilibré remonte à 1974 et personne ne m'en avait jamais parlé avant que Standard & Poor's se charge de ma formation économique accélérée.

J'avais 7 ans quand le Traité de Maastricht a été signé en 1992, instituant des critères de convergence dont la limitation du déficit à 3% du PIB. La France ne respectera pas ses engagements en 1993, 1994, 1995, 1996, 1997, 2002, 2003, 2004, 2009, 2010 et 2011. Pour le jeune garçon que j'étais, ces 3% ne servaient de toute façon à rien. Ils étaient un peu comme les Apports journaliers recommandés sur la tranche de mon paquet de céréales. En me resservant un deuxième bol et après un bref calcul, je savais que j'allais exploser mes AJR avant la fin de la journée. Mais comme il ne se passait jamais rien une fois la barre des 2.200 calories franchies, je continuais à me resservir des Choco Pops.

Les méchants, c'était Bruxelles

Les 3% de Maastricht étaient «recommandés» à la France, mais au nom d'un certain art de vivre, je comprenais qu'il fallait parfois savoir s'affranchir des règles. Les méchants, c'était Bruxelles. Les gentils qui finissaient toujours par remporter la mise après négociation, c'était nous. La Coupe du Monde 98 et le retour de la croissance des années Jospin viendraient nous donner raison. La France keynésienne qui gagne.

Épisodiquement, des rabats-joie venus de la droite libérale rappelaient les vertus d'une stricte discipline budgétaire. Ils manquaient d'argument et resservaient à chaque fois la même antienne: «Ce sont nos enfants qui paieront». Je ne voyais pas en quoi j'étais concerné par ce «fardeau». J'avais bien conscience que Chirac n'allait pas éternellement nous sauver la mise à Bruxelles, mais on en trouverait bien un autre d'ici là. La faillite n'était pas possible, pourquoi s'encombrer du diktat bruxellois? La France n'est pas l'Argentine, c'était du bon sens. Au pire, on ferait des gosses pour se débarrasser de la dette.

DSK fait tourner le Béluga

J'étais par contre sensible à un argument, celui de la «réduction des déficits». Ils ne servait à rien de faire du catastrophisme et d'annoncer la fin du calendrier Maya de la dette française. Par contre, dépenser moins les bonnes années pour réduire cette masse informe qu'on appelait le déficit et qu'on nous décrivait comme «abyssal», pourquoi pas. Je ne voyais pas pourquoi quiconque m'imposerait de ne pas dépasser les 2.200 calories par jour mais tenter certains jours de grâce de manger 5 fruits et légumes, je sentais l'effort légitime. Réduire les déficits, c'était chic et DSK pouvait le faire même avec les 35h. La gauche caviar avait fière allure quand elle faisait tourner le Béluga pour les générations futures.

Ce que je n'avais pas compris avant que Standard & Poor's me l'explique, c'est que «réduire les déficits» ne veut pas dire «réduire la dette». J'avais toujours pensé qu'à peu de chose près déficit = dette. Les deux étant jugés «abyssal», il ne pouvait y avoir de sensible différence. Mais la dette est l'«enfant» du déficit et réduire les déficits pour les fixer à 3% ne signifie pas récupérer de l'argent mais juste qu'on en perd moins. Depuis 25 ans, on m'avait donc caché la vérité: on ne bouchait jamais le trou. Et moi qui pensait que la doublette Jospin-DSK valait bien Zidane-Djorkaeff, je me sentais trahi. La gauche n'avait pas fait de miracles.

Je n'en veux à personne

Aucun économiste sur les plateaux télé n'avait donc réussi à m'expliquer que la dette, ce n'était pas qu'une affaire d'enfants du XXIe siècle mais qu'il existait aussi un scénario dans lequel le petit épicier d'Athènes me foutait dans la merde pour mon prêt étudiant en bossant de son côté au black. L'euro nous avait rendu interdépendants et tata Merkel ne serait pas toujours là pour alimenter ma banque en lignes de crédit.

Je suis un enfant de la dette, un de ces enfants fantasmés des années 90, sombres personnages de science-fiction, devenus une réalité en 2011. Franchement, je n'ai pas envie de payer, surtout que ça tombe super mal à quelques mois de la sortie de l'iPhone 5. Mais je n'en veux à personne. C'était cool les gars. Balladur, Chirac et Raffarin me manquent déjà, Juppé était le «meilleur d'entre nous», regrets éternels pour Jospin, Villepin était beau gosse et Sarkozy est bientôt papa alors je lui pardonne. À votre place, j'aurais pas fait mieux. J'ai beau chercher, je ne vois pas bien où couper dans les dépenses de l'État, et s'il vous plaît arrêtez de toucher à la Sécu et aux retraites. On peut taxer les riches mais est-ce qu'il y en aura assez pour payer les 1.646 milliards d'euros de la dette? Plus je regarde les vidéos d'Arnaud Lagardère sur YouTube et plus j'en doute.

Je suis un enfant de la dette. Mes enfants seront des petits-enfants de la dette. Mes petits-enfants ne survivront sans doute pas à l'explosion d'une centrale ITER. À défaut, je leur expliquerai que de mon temps, la France gagnait la Coupe du Monde et avait un triple A. Good old days.

Vincent Glad

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Journaliste
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