Economie

Eurobonds, euro fort et euro faible

Etienne Wasmer, mis à jour le 18.08.2011 à 16 h 52

Perte de souveraineté des pays en difficulté ou constitution d'un euro fort autour de l'Allemagne, les deux douloureux scénarios pour sortir de la crise.

A Lisbone, en juillet 2011. REUTERS/Rafael Marchante

A Lisbone, en juillet 2011. REUTERS/Rafael Marchante

L'on parle souvent, en cette période tumultueuse des eurobonds, ces obligations permettant aux Etats européens d'emprunter avec une garantie collective de la zone Euro. Ce mécanisme permettrait de diminuer considérablement la prime de risque de défaut des pays comme l'Irlande, la Grèce, le Portugal, et plus récemment l'Espagne et l'Italie, et les aiderait donc à redevenir solvables, en réduisant d'autant la charge d'intérêt.

Evidemment, les autres pays plus vertueux de la zone Euro assumeraient un risque de défaut: cela ne peut pas se faire sans de très larges garanties et compensations. Et on a vu dans le passé que les pactes de stabilité ne suffisaient pas, loin de là, à garantir la vertu budgétaire. Du coup, le débat sur cette question à tendance à s'enliser. Le discours sur le «plus d'Europe et de fédéralisme» fait recette: c'est le plus d'Europe qui, selon certains commentateurs, permettrait de régler la question du contrôle réciproque des Etats. L'idée implicite ou explicite est que tout le monde doit avancer au même rythme. C'est la position tenue par exemple par le ministre belge des finances Didier Reynders, fin connaisseur de l'Europe et des marchés financiers, dans un article du Monde daté du 9 août. C'est implicitement cette idée de convergence de l'ensemble des pays de l'Union qui s'est imposée le 16 août lors du sommet franco-allemand.

Nicolas Sarkozy plaiderait lui en privé, selon le Canard Enchaîné, pour une Europe à deux vitesses: fédérale à 17 (donc dans la zone Euro) et confédérale à 27 (lorsque toute l'Union est concernée): des cercles concentriques donc. L'idée est séduisante sur le papier et peut être un objectif à horizon de deux ou trois ans.

Le problème immédiat, c'est que les secousses sismiques des marchés financiers ont des fréquences hebdomadaires ou journalières, alors que le processus politique européen s'étend sur des mois. A seul titre d'exemple, la ratification du FESF (le fond européen de solidarité doté de 440 milliards d'euros pour venir en aide aux petits pays ou aux banques) n'a pas encore démarré et au mieux ne sera achevé que fin septembre. Une idée qui pourrait relancer le débat est la suivante: l'idée serait d'avancer à la carte, par des abandons par certains pays défaillants de leur souveraineté. Cela se ferait à titre temporaire, cela serait consenti librement, en échange de l'appartenance au club des pays pouvant émettre des obligations couvertes par la signature du club des pays cotés AAA.

Le club des AAA serait seul décisionnaire quant à l'acceptation d'un nouvel état bénéficiant de sa signature, et les contreparties exigées, l'abandon de souveraineté budgétaire, seraient proportionnelles à la décote actuelle du pays candidat. Cela impliquerait par exemple, dans le cas de la Grèce, que le ministre des finances grec pourrait être «backé» par un vice-ministre choisi par le club des AAA ou par le Conseil Européen. Bien sûr, les souverainistes des différents pays crieraient au scandale.

Mais le choix du pays serait simple - et en ces temps troublés, il faut impérativement de la simplicité!: d'un côté une perte de souveraineté partielle et temporaire et la signature européenne et donc 300 points de base de moins pour les obligations d'Etat, ou rester dans la situation actuelle, avec souveraineté totale et charges financières lourdes voire ingérables. L''analyse coûts-bénéfices appliquée à la politique, en quelque sorte. La perte de souveraineté temporaire est par ailleurs une punition tellement forte pour un gouvernement qu'elle constituera un aiguillon puissant à rester dans le club des AAA ou à y revenir et donc à mettre en place une politique budgétaire rigoureuse. Il y a dix jours, cela aurait été de la pure politique-fiction, mais les évènements vont si vite en ce moment! Un deuxième scénario, plus catastrophique, est le suivant: non pas la sortie de la Grèce et du Portugal de l'euro: c'est impensable car dès les premiers signes de cette sortie, les épargnants, anticipant la dévaluation de 30% à venir, retireraient leur épargne vers l'étranger, ce qui conduirait au chaos bancaire, dans le pays et par contrecoup dans toute l'Europe.

Mais il existe une autre possibilité, appelons la la solution 2: la sortie des «vertueux» eux-mêmes de l'euro: l'Allemagne, les Pays-Bas, et peut-être la France, qui créeraient de facto un nouvel euro: l'eurofort, qui aurait un fort goût de Deutschmark, de Florin et de Franc Luxembourgeois (allez, cela ressemblerait même presqu'au club des 6 pays fondateurs de l'Europe, avec la Belgique et la France mais sans l'Italie?). Le taux de change entre l'euro(-faible) et l'eurofort fluctuerait librement. Sans doute entre 0.6 et 0.8 dès le début, si l'on pense qu'une dévaluation de 30% des pays qui sortiraient de la monnaie commune serait plausible. Cela allègerait la charge de la dette des pays de l'euro-faible. Cela provoquerait un séisme politique. Cela déferait 50 années de politique commune en Europe, cela renforcerait le sentiment d'aigreur de la part du Sud et de supériorité de la part du Nord.

L'avantage, pourrait-on dire ironiquement, c'est que la BCE resterait à Francfort et n'aurait pas besoin de déménager dans un bâtiment plus grand; et qu'il y aurait bien sûr un nouveau site à trouver pour la périphérie à monnaie faible: Porto, Naples ou Dublin? Tout compte fait, l'abandon de souveraineté à la carte et librement consenti (solution 1) semble être de loin la meilleure des solutions. La solution 2 est l'épouvantail (ou, en théorie de la négociation, le point de menace). Au passage, on pourra noter que la menace n'est pas uniquement pour les pays du Sud. L'Allemagne, exportatrice, bénéficie d'un euro plus faible qu'en l'absence des pays de la périphérie. Dans le scénario 2, tout le monde y perd: les vertueux qui exporteront moins, les moins vertueux qui paieront plus cher leur dette nationale.

Etienne Wasmer

 

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