Economie

Couper dans le budget du Pentagone n'est pas risqué

Fred Kaplan, mis à jour le 21.08.2011 à 16 h 18

Des restrictions budgétaires dans l'armée américaine sont nécessaires. Menaceront-elles la sécurité des États-Unis? Pas si les priorités sont clairement définies.

Leon Panetta, secrétaire à la Défense, remercie les troupes servant sur le front afghan au Camp Dwyer, en juillet 2011. REUTERS/Paul J. Richards

Leon Panetta, secrétaire à la Défense, remercie les troupes servant sur le front afghan au Camp Dwyer, en juillet 2011. REUTERS/Paul J. Richards

Voici quelques chiffres pour vous aider à décider s'il est vraiment dangereux de tailler à nouveau dans le budget militaire américain —comme l'accord sur le plafond de la dette (et d'autres politiques fiscales) pourrait rapidement l'exiger.

En 1985 [PDF], lors de la Guerre froide et à l'apogée de la course aux armements du président Ronald Reagan [PDF], le budget du Pentagone (ajusté à l'inflation, afin de pouvoir le chiffrer en dollars actuels) s'élevait à 574 milliards de dollars (402 milliards d'euros).

Aujourd'hui, le budget du Pentagone tel qu'il est examiné pour l'année prochainesans compter le coût des guerres en Afghanistan et en Irak— s'élève à 553 milliards de dollars, soit à peine 3% de moins (en comptant le coût de ces guerres, on arrive à 671 milliards, c'est-à-dire 17% de plus qu'à l'acmé de la Guerre froide, soit une somme d'argent 17% plus importante que la somme la plus importante jamais dépensée en un an par les États-Unis pour leur armée depuis la guerre de Corée).

Les États-Unis ont-ils encore un ennemi de leur trempe?

Laissons de côté les détails précis de ces budgets (nous y reviendrons dans un instant). La principale question qui se pose est la suivante: à une époque où les États-Unis n'ont à affronter aucun ennemi jouissant d'une puissance militaire comparable, comment se fait-il qu'ils aient besoin de dépenser autant d'argent que lorsque l'Union Soviétique était debout, que la Guerre froide ne cessait de s'enflammer, que la frontière entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest était truffée de garnisons armées jusqu'aux dents et que la course aux armements nucléaires devenait de plus en plus folle?

Oui, ils ont toujours des ennemis, mais le combat ne se fait pas par des vagues de divisions blindées, des armadas de chasseurs-bombardiers, ou de gigantesques porte-avions capables de déployer en haute mer d'importants corps expéditionnaires —et leurs menaces ne requièrent pas non plus ce genre de dispositifs militaires (du moins, pas autant que le requéraient les menaces antérieures).

En réalité, certaines des armes conçues pour les menaces actuelles coûtent moins cher qu'avant. Par exemple, les «bombes intelligentes» guidées par laser, utilisées pendant la Guerre du Golfe de 1991, coûtaient 250.000 dollars pièce —tandis que les bombes encore plus intelligentes guidées par GPS, utilisées aujourd'hui en Afghanistan, coûtent 20.000 dollars chacune (14.000 euros), soit moins d'un dixième du prix.

Les militaires, mieux payés qu'à l'époque de Reagan

Et, oui, les militaires sont mieux payés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient à l'époque de Reagan —et c'est bien normal, car nombre d'entre eux sont partis plusieurs fois au combat, et en sont parfois revenus avec des blessures très graves (et chères à soigner). Mais quand on regarde le pourcentage du budget militaire global, les coûts du personnel sont quasiment identiques —23% [PDF] au milieu des années 1980, 26% [PDF] aujourd'hui. Si vous incluez le coût des guerres en Afghanistan et en Irak, les pourcentages sont exactement les mêmes: 23% (c'est le cas, globalement, parce que l'armée américaine actuelle compte un nombre de postes actifs bien moins important).

Ensuite, comme les guerres (ou, du moins, l'implication directe des États-Unis dans ces guerres) se restreignent, les coûts de personnel vont probablement diminuer à leur tour. À l'heure actuelle, on peut parfaitement se demander si les troupes qui ne sont pas sur le champ de bataille doivent toujours percevoir les primes et les hausses de salaires devenues coutumières ces dix dernières années, tout particulièrement dans une économie stagnante offrant moins d'alternatives professionnelles aux jeunes hommes et femmes envisageant un passage dans les forces armées.

On peut, aussi, parfaitement se demander si nous avons toujours besoin d'autant d'effectifs. Selon quelle probabilité les Etats-Unis vont-ils devoir s'engager dans un important combat terrestre, dans une bataille navale majeure, ou même dans une guerre aérienne à cause d'un conflit de territoire, à relativement court terme?

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Un calcul différent des risques

De toute évidence, l'avenir est incertain, mais il n'a rien d'un impondérable. Par nature et en partie, les budgets impliquent une gestion des risques. Les budgets de la Défense demandent de calculer différemment les risques; les conséquences d'un désastre pouvant être catastrophiques pour toute une nation, cela vaut la peine de débourser davantage pour éviter des désastres, même ceux qui n'ont qu'une très faible probabilité de se réaliser. Mais combien cela vaut-il la peine de payer? Et où s'arrêtera la liste des catastrophes improbables que les États-Unis veulent couvrir? Et de combien exactement ont-ils besoin, d'ailleurs, pour couvrir de telles contingences?

«L'infini» ne peut être la réponse à aucune de ces questions. Mais depuis un demi-siècle, personne ne les a globalement ni systématiquement posées. Ces deux dernières années, Robert Gates en a posé quelques-unes et s'est fondamentalement attelé à y répondre en termes de systèmes d'armements spécifiques, en particulier celui de l'avion de chasse F-22 et des véhicules ultra-perfectionnés du programme Future Combat Systems.

Mais pour toute une variété de raisons (certaines politiques, certaines capricieuses, et d'autres tout simplement parce que même un secrétaire de la Défense ne peut pas mettre un nombre illimité d’œufs dans son panier), il n'a pas réussi à appliquer ces protocoles aux grandes questions des opérations ou des missions militaires, ni à jouer sur la dimension et la structure générales des forces terrestres, aériennes et navales.

Quelques coupes ciblées

Le remplaçant de Gates, Leon Panetta, se retrouve peut-être aujourd'hui avec un panier d’œufs pourris, mais il ne peut pas faire grand-chose d'autre que de les avaler en se pinçant le nez. Panetta a déclaré, dans une lettre envoyée aux forces armées et à son cabinet, que «des coupes à tous les niveaux dans le budget de la défense» —qui pourraient être ordonnées si le Congrès, d'ici la fin de l'année, n'arrive pas à trouver un accord lors des secondes discussions sur le plafond de la dette— «causeraient un tort très grave à notre sécurité, nos troupes et leurs familles, et à notre capacité à défendre la nation» (c'est nous qui soulignons).

Si c'est exact, il devrait commencer, avec son cabinet, à plancher sur quelques coupes ciblées. Voici certaines des questions qu'ils pourraient se poser: l'Armée de terre a-t-elle réellement besoin de ses 570.000 actifs? L'Armée de l'air a-t-elle réellement besoin d'accroître sa flotte de F-35 furtifs (ce qui représente 11 milliards de dollars pour 43 avions, rien que pour l'an prochain)? La Marine a-t-elle réellement besoin de quatre milliards de dollars supplémentaires pour se doter de deux autres sous-marins de classe Virginia, ou de son milliard d’acompte pour un nouveau porte-avion? Et avons-nous vraiment besoin d'acheter de nouvelles armes nucléaires ou d'«améliorer» l'arsenal existant, ce qui représentera 100 milliards de dollars pour les dix prochaines années? (Le président Obama s'est engagé sur cette somme, en partie, pour que le Sénat ratifie le nouveau traité START avec les Russes, mais soyons sérieux deux minutes... Ce traité permet aux États-Unis et à la Russie de conserver 1500 ogives nucléaires longue portée. Qui va oser prétendre qu'en descendant à 500, ou même à 200, la sécurité nationale va s'en trouver menacée?).

Des réalités administratives doivent être admises

En réalité, tous les programmes sociaux n'aident pas réellement des gens dans le besoin —et tous les programmes militaires n'aident pas réellement la défense nationale. Nombreux sont ceux qui dérivent d'impératifs institutionnels (par exemple, le fait que, jusqu'à récemment, l'Armée de l'air était dirigée par des pilotes de chasse), de jeux entre contractants (par exemple, la tendance qu'ont les fabricants d'armes à distribuer leurs contrats de sous-traitance au maximum de circonscriptions parlementaires possible), et de stratégies bureaucratiques (le jeu de graissage de patte mutuel, ayant cours depuis le milieu des années 1960, et qui consiste à répartir, à parts précisément égales, le budget de la défense entre l'Armée de terre, l'Armée de l'air et la Marine).

On ne peut probablement pas faire grand-chose pour modifier ces faits de base sans jeter tout le Pentagone, le Congrès, et même le monde des contractants militaires, dans un chaos sans nom —et donc causer bien plus d'ennuis que cela en mérite (changer la règle de répartition du budget, par exemple, ranimerait très probablement la guerre interservices —qui avait vraiment tout d'une guerre, à l'exception peut-être des tirs d'artillerie— qui dominait les politiques militaires durant toutes les années 1950).

Mais si ces réalités ne peuvent être changées, elles devraient, au moins, être admises —ce qui permettrait de comprendre, fondamentalement, que le département de la Défense est autant une bureaucratie que n'importe quelle autre agence fédérale, et de démystifier le mantra prétendant que le programme X, Y, ou Z, ou la mission Q, R, ou T, ne peuvent être rognés ou abandonnés sans que cela ne cause de tort grave à la «sécurité nationale». L'affirmation est peut-être vraie, mais le temps est venu de commencer à définir certaines priorités, et à demander des justifications.

Fred Kaplan

Traduit par Peggy Sastre

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