France

L'affaire Bonnemaison ou les méandres du «droit de mourir»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 16.08.2011 à 5 h 35

Un médecin français est accusé d’euthanasie active par «empoisonnement». Polémiques médiatiques inédites. Eléments d’un dossier sans précédent.

Manifestation contre l'euthanasie devant le Sénat à Paris REUTERS/Jacky Naegelen

Manifestation contre l'euthanasie devant le Sénat à Paris REUTERS/Jacky Naegelen

Quelle belle affaire, en l’espèce, que la présomption d’innocence! Présomption ou pas il  y a bel et bien aujourd’hui une «affaire Bonnemaison», du nom de ce médecin attaché aux urgences de l’hôpital de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) soupçonné -après dénonciation d’agents de son service- d'euthanasie active sur plusieurs de ses patients. Mis en examen le 12 août pour «empoisonnement» sur «des personnes particulièrement vulnérables» le Dr Nicolas Bonnemaison, 50 ans, a été remis en liberté sous contrôle judiciaire. Le parquet a aussitôt fait appel de cette décision. Pour l’heure ce médecin est soumis à un contrôle judiciaire et ne peut plus exercer sa profession.  Il encourt une peine de réclusion criminelle à perpétuité.

Il est reproché au Dr Bonnemaison d'avoir pratiqué des injections de «substances ayant entraîné le décès immédiat» d'au moins quatre personnes âgées qu’il avait prises en charge dans son service hospitalier. Ces décès sont survenus au cours des cinq derniers mois, le dernier concernant une femme de 92 ans, morte le 3 août. Jugée a priori fort complexe l’affaire a été confiée à deux juges d'instruction. Le médecin a d’ores et déjà reconnu avoir eu recours à des substances curarisantes pouvant provoquer assez rapidement la mort par paralysie des muscles de la fonction respiratoire.

Le procès de l'euthanasie

Présomption d’innocence?  L’avocat du Dr Bonnemaison a publiquement fait savoir que son client «ne regrettait pas son geste». «Il et a préféré prendre le problème [de l'euthanasie] à bras le corps (…) il n'a pas démenti les faits, il a expliqué les circonstances de décisions prises face à sa conscience pour abréger les souffrances de personnes qui allaient décéder dans les minutes suivantes, a-t-il affirmé. La notion d'assassinat est complètement absurde.» Et de soutenir que ce médecin ne serait, ici, qu’un «bouc émissaire» et que la pratique de l’euthanasie existait «dans tous les hôpitaux».

Le vice-procureur de Bayonne a quant à lui précisé qu’aucune des quatre familles concernées n'avait, jusqu’à présent  porté plainte. Il a aussi rappelé que la loi Leonetti de 2005 relative «aux droits des malades et à la fin de vie» dispose en substance que la dépénalisation de pratiques hier condamnées réclamait deux préalables: la personne (ou sa famille) doit avoir donné un consentement éclairé et que la décision doit avoir été prise collectivement par une équipe de soignants (jamais de manière solitaire).

Fait majeur: les deux associations de médecins spécialistes de l’urgence ( l'Association des médecins urgentistes de France  et Samu-Urgences de France) ont choisi de ne pas soutenir de manière inconditionnelle le Dr Bonnemaison. Les deux présidents –les Dr Patrick Pelloux et Marc Giroud rappellent leur attachement à la loi Leonetti. Ils expliquent que «l’arrestation de leur collègue» est certes  «un évènement d’une gravité majeure» mais  qu’ils font «confiance  à la justice» pour «comprendre ce qui s’est passé».

Présomption d’innocence? Le Dr Bonnemaison est (depuis sa mise en examen pour empoisonnement) unanimement décrit par ses proches comme un professionnel à la fois compétent et souffrant de «failles psychologiques».  Il aurait notamment été très marqué par le suicide en 1987 de son père, Jean Bonnemaison, chirurgien renommé qui souffrait de psychose maniaco-dépressive. Les proches du Dr Nicolas Bonnemaison évoquent  à la fois son «parcours professionnel  bien rempli» et  une «vie personnelle plus sombre».

Une affaire d'une dimension inédite

L’affaire Bonnemaison apparaît ainsi, dès maintenant, comme radicalement différente de toutes celles qui depuis plus d’une décennie rythment en France les controverses sur les conditions de la fin de vie et les pratiques médicales pouvant ou non y être associées. Elle voit notamment des médecins évoquer d’emblée les insuffisances criantes dont peuvent souffrir –entre autres- les spécialistes des urgences en matière de soins préventifs et de médecine du travail. On peut utilement, sur ce thème, se reporter au texte des Drs Pelloux et Giroud ainsi qu’au blog du Dr Jean-Daniel Flaysakier, journaliste médical à France Télévisions 

Cette nouvelle affaire française d’euthanasie commence d’autre part à prendre une dimension rapide et inédite sur internet. Depuis la mise en examen pour empoisonnement une pétition de soutien au médecin de Bayonne a été mise en ligne (www.mesopinions.com), adressée à Xavier Bertrand  ministre de la Santé. On observe d’autre part une mobilisation d’internautes via Facebook,  un groupe (et une page) intitulés «Soutien à Nicolas Bonnemaison, urgentiste soupçonné d'euthanasie active».  Autre étonnante «première»: l’attaque - en piqué éditorial- du quotidien Libération contre Le Parisien. Le premier (dans un éditorial daté du 15 août) condamne le second pour («en une», circonstance plus qu’aggravante) avoir osé accuser le Dr Bonnemaison d’avoir «tué au moins quatre patients».  Libération (qui en l’espèce fait sa une sur «Euthanasie, un débat toujours à vif») dénonce «l’appétence morbide des médias les portant souvent, avant même d’en savoir davantage, à pointer du doigt un médecin urgentiste décrit comme fragile psychologiquement (…) ». Et Libération de saisir cette occasion pour défendre ouvertement «la reconnaissance législative de l’aide active à mourir».

Libération: «(…) nous devrions exiger de l’Etat qu’il respecte un principe de neutralité morale en autorisant chacun à vivre et à mourir selon ses propres conceptions philosophiques. Et ce n’est certainement pas au nom de la dignité - concept dangereux car réversible - qu’il convient de mener ce combat mais beaucoup plus simplement en celui de la liberté. » Où l’on voit émerger sous de nouveaux visages, les vieilles lignes de fracture d’une opposition radicale qui, sur les frontières de la fin de vie, oppose les tenants  de la libre pensée à ceux défendant une conception revisitée, à la fois chrétienne et médicale, de la fin de vie. Le fait, que cette conception soit transcrite dans la loi française depuis 2005 n’a en rien réduit, ici, l’intensité et la radicalité des oppositions portées par les oriflammes des deux camps en présence: celui des «soins palliatifs» contre celui du «droit de mourir dans la dignité» qui renvoie à celui du «droit au suicide médicalement assisté».

Résumons: d’un côté on laisse au corps médical le pouvoir de décision sur la chronologie des derniers évènements. De l’autre on entend réduire le pouvoir médical au strict minimum. «Mourir quand je veux ; comme je veux», en somme. Ce sujet (éminemment citoyen) sera-t-il inscrit au rang des priorités de la prochaine élection présidentielle ?

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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