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Sociologie du nom de bateau: l'exemple de Cavalaire

Henry Michel, mis à jour le 17.08.2011 à 15 h 21

Où notre enquêteur fait du data-journalisme détendu pour analyser les 240 noms de bateaux collectés sur le port de Cavalaire et mieux comprendre la sociologie de leurs propriétaires.

Des vacanciers au port de Cavalaire, un samedi de juillet 2011. Henry Michel

Des vacanciers au port de Cavalaire, un samedi de juillet 2011. Henry Michel

Résumé de la partie 1: Comment nomme-t-on son bateau? Quelle histoire inconsciente de leur port d'attache les noms de ces navires, mis bout à bout, reconstituent-ils ? Après une pénible marche sous le port de Cavalaire en plein dimanche d’après déjeuner, je relève 240 noms de bateaux et m’apprête à débriefer sur la terrasse de la «Rhumerie». Nous avons également appris que les marins étaient superstitieux quand il s’agit de changer de nom de bateau.

***

Alors que je termine mon deuxième pastis, je peaufine le dernier tableau excel de résultats en songeant à la mode du data-journalisme, qui fleurit sur internet depuis un ou deux ans.

Quelque chose me déçoit dans ces articles en général: les gens ne sont pas détendus. Pour défendre le blason de cette nouvelle pratique, qui se veut scientifique, les jeunes journalistes en charge de ces articles tentent de revêtir un rigorisme assez glaçant.

Avez-vous remarqué que la plupart de ces études révèlent toujours un résultat intéressant? J’aimerais tant un jour lire une enquête menant à une conclusion d’échec, lire sous la plume de l’auteur «finalement, le relevé de nos données donne lieu à des résultats ni intéressants, ni réellement signifiants pour nous permettre de conclure quelque chose de pertinent ou de retweetable». J’adorerais.

En commandant un troisième pastis, je me met à rêver d’un data journalisme détendu, à l’aise, pour essayer. On essaye, on compte, on secoue, on bidouille, et si ça ne marche pas, on n’essaie pas de retourner l’objet dans tous les sens, on aura essayé. Ca serait bien.

A partir des résultats reçus, j’ai pu regrouper les différents noms de bateaux en sous-ensembles afin de les ordonner. J’ai pu distinguer les groupes principaux suivants :

  • Termes évoquant la marine («A fleur d’eau», «écume des jours», «corail»)
  • Prénoms et combinaisons de prénoms (exemple: «Francis II», «Irène», «Noémie», «Michel III»)
  • Termes évoquant un animal, même marin («Exocet», «Seagull», «Orca»)
  • Destinations lointaines («Mangareva», «Maya», «Key Largo», «Santa Cruz»)
  • Termes évoquant l’évasion, la liberté et la jouissance («Dream», «Enjoy», «No Limit», «Utopie»)
  • Diminutifs («Titi», «Loulou», «Papou»)
  • Termes faisant référence à la région, sa géographie, etc («Cap d’Agde», «Escalet», «Toulon»)

D’autres groupes plus mineurs ont été créés: divinités, évocation de puissance, termes liés à l’astronomie, à la musique, à la géométrie.

A partir de ces regroupements, les résultats sont les suivants –je ne garde ici que les résultats supérieurs à 3,5% de l’ensemble des bateaux.

  • Prénoms et Mix de Prénoms: 35,10 % (85 navires)
  • Termes évoquant la marine: 13,40 % (32 navires)
  • Termes évoquant l’évasion, la liberté et la jouissance: 9,60 % (23 navires)
  • Destinations lointaines: 7,9% (19 navires)
  • Diminutifs: 5,40% (13 navires)
  • Animaux: 5% (12 navires)
  • Environnement local: 4,50% (11 navires)
  • Divinités: 3,70% (9 navires)

Un gros tiers de nos plaisanciers mouillant dans le port de Cavalaire nomment donc leurs navires par des prénoms, et c’est objectivement la pratique la plus courante.

Prénoms féminins ou masculins?

  • Mix de prénoms: 44% (37 navires)
  • Féminins: 40,5% (34 navires)
  • Masculins: 15,5% (13 navires)

Intéressant. La tendance de nommage de bateau, totalisant prêt de 37 navires sur 240, est la combinaison de deux prénoms. Exemple de noms de ce sous ensemble: Verojacque, Meleo, Adrimax, Majuflo, Alexandrine, Marmax, Patmick…

Astuce du néologisme –sans référence aucune, on peut se douter que les prénoms mélangés en l’occurrence soient les prénoms du couple propriétaire, ou beaucoup plus probablement les prénoms des enfants et/ou petits-enfants du propriétaire. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Je me permets de sortir de mon objectivité pour déclarer que je trouve cela très moche, et extrêmement décevant.

Si j’avais un bateau –même un Zodiac, je l’appelerais Thunder of The Seas III ou Exterminator. Ou un truc évoquant la liberté et le plaisir –un de mes noms préférés des bateaux du port étant Topless 3. Pourtant, Dieu sait que j’aime mes enfants.

Mais à y réfléchir, un début d’explication nait dans ma tête. Et l’étude d’un port plus fortuné pourrait la confirmer. Cavalaire est un port plutôt populaire. Le prix de ses emplacements et de l’entretien des navires est incomparable par exemple avec le port de Cannes ou de St Tropez. Il s’adresse à des CSP plus humaines.

On imagine ces plaisanciers retraités, chefs d’entreprises, cadres supérieurs ou professions libérales. On n’est pas encore chez les millionnaires. Vous avez deux gamins. Un bateau tel qu’on les voit à Cavalaire vous coute –allez– entre 40.000 et 240.000 euros. Plus l’emplacement, environs 1.000 euros par mois. Plus l’entretien, le carburant… L’ensemble saigne un peu la famille.

Si vous êtes local, tous les weekends vous venez chérir l’embarcation, la nettoyer, la faire belle. Vous insistez pour sortir la famille. Au début ils sont contents. Après ils s’emmerdent un peu. Le poulet prend la chaleur. C’est un investissement. C’est une passion couteuse. Votre femme vous admirait mais au final, elle se demande si le golf n’est pas un truc moins envahissant. Ce bateau devient un truc important. Votre fille a un peu la gerbe, ça vous agace car elle ne profite pas du paysage.

Avec tout cela, on comprend bien que vous ne pouvez pas, en plus, vous permettre d’appeler le rafiot Topless ou Extreme Fucker of the Oceans. Vous l’appelez Ludithomas, même si Thomas se tape un peu la honte et ne vous adresse pas la parole depuis les deux dernières virées au large de l’Escalet, parce qu’il préférait être à Pampelone avec sa copine hollandaise croisée le deuxième soir au Cacabaria.

Je suis sûr que sur St Tropez et les gros Yacht étrangers, et même français, cette tendance disparaît complètement. Hors bateaux loués aux fortunes, les propriétaires sont plus détendus. Ils ont un crew. Ils ne l’utilisent que 15 jours par ans. Les gamins ont une Xbox inside. Toutes les hollandaises du Cacabaria sont sur le deck. Le poulet est à la température idéale. Votre femme ne peut pas grimacer, parce qu’elle a 19 ans et croque la vie, ou si ce n’est pas le cas, ne veut pas faire péter au vent marin son lift tout récent. Là, vous n’avez pas la pression. Votre bateau peut s’appeler «Holy MotherFucker III» et personne ne viendra vous embêter.

A noter la tendance «soft» de ces noms cavalairois: les désirs d’évasion n’apparaissent qu’en troisième, après les noms liés à la marine et dénués de toute fantaisie. Et plus surprenant, les noms évoquant la majesté ou la puissance («Challenger», «Viking», «Show king»), ne sont qu’au nombre de 5 dans tout le port. Aucun King.

Triste réalité. Mignonne, mais triste. Si telle mode avait existé au XVe siècle, et que Christophe Colomb avait du payer ses caravelles, elles ne se seraient pas appelées Santa Maria et compagnie. Ses deux fils s’appelant Don Diego Jacques et Fernando, quel navire au nom horrible aurait découvert l’Amérique? Le Fernaque II? Jacquando? Fergo III?

Je regarde encore cette liste de prénoms. Je décompose les mix de prénoms, quand j’y parviens. Ils peuvent encore nous parler. On peut encore les secouer, leur faire dire quelque chose. Même si l’on n’y parvient pas, il faut essayer. Je tente le data journalisme détendu.

Je relève tous les prénoms des bateaux, et consulte sur Internet l’année de référence (l’année pendant laquelle ils ont été les plus populaires) de chacun d’entre eux. Exemple: Enzo, c’est très 2005. Je parviens à isoler 76 prénoms. Je vire les prénoms tout le temps à la mode: Marie et Anne.

Je crée ensuite des sous-groupes par décennies. Les résultats sont les suivants.

50's

7

60's

4

70's

17

80's

17

90's

16

2000's

15

Nous avons donc la répartition des années de naissance les plus statistiquement «probables» des personnes ayant donné leur prénom aux navires. Mais rien ne nous dit si ces personnes étaient les plaisanciers ou les enfants des plaisanciers.

Pour affiner la donne, je parle d’un postulat: il est peu probable que les propriétaires de ces bateaux soient plus jeunes que 25 ans et plus vieux que 75 ans. Cela me paraît raisonnable comme limite.

Ainsi, le propriétaire ne peut être né, selon mon postulat, qu’entre 1936 et 1986. Si je tombe sur des prénoms postérieurs à 1986, ce sont au minimum les enfants.

L’âge moyen de la paternité étant entre 28 et 33 ans (selon 1er, 2e ou 3e enfant), j’arrondis à 30 et  peux donc réaffecter les navires au tranches d’âge des propriétaires parents. Ce qui nous donne:

C’est ça, le datajournalisme détendu. On est tranquille, en terrasse, chemise ouverte, on n’est pas terrifié par les chiffres. On va pas se laisser faire. On fait un postulat étrange, on secoue les nombres, on regarde. On prend ou on prend pas. Moi je prend, parce que la réflexion est saine et logique.

Donc selon le croisement année des prénoms / noms des bateaux, en prenant pour postulat que le plaisancier moyen a entre 25 et 75 ans, et que l’âge moyen de paternité est arrondi à 30 ans, ET SI l’on part du principe que les prénoms inscrits sur le navire du plaisancier sont forcément son prénom, celui de son épouse ou de sa progéniture, si TOUT CELA est recevable, on peut conclure –de manière toujours détendue– que ENVIRON 42% des plaisanciers cavalairois sont âgés de 31 à 41 ans, et ENVIRON 26%  de 41 à 51 ans.[1]

Pendant ce temps, Cavalaire n’a pas bougé. Un bateau quitte lentement le port, trainant derrière lui un maigre et silencieux sillage.

Le sillage du bateau a un rôle important dans les superstitions liées au nom. L’âme et le nom du bateau seraient symbolisés par ce sillage, sous la forme d’un serpent, le Macoui, qui reste accroché au navire toute sa vie durant. Lorsque l’on rebaptise un bateau, il faut «tuer le Macoui» associé au bateau précédent.

Pour ce faire, lors de la première sortie, on verse du champagne à l’arrière du bateau, pour enivrer la bête, puis on coupe le sillage 3 fois, en manœuvrant le bateau en cercle, ou en demandant à un bateau ami de le faire.

Les macouis font encore la sieste dans le clapotis du port lorsque que je referme mon ordinateur. Si j’avais porté un imperméable, j’en aurais relevé le col d’un air mystérieux et satisfait, pour quitter avec classe ce port blanchi par la chaleur. Enquête close.

Henry Michel

[1] Je laisse en suspens les 80’s, car nous nous trouvons à la croisée de deux répartitions possibles : ils peuvent représenter un échantillon de très jeunes plaisanciers âgés de 25 à30 ans, ou une proportion d’enfants ou de petits enfants d’une population âgée de 50 à 60 ans. Trop de mystère dans cette décennie. Si je devais me mouiller, je choisirais la deuxième théorie, ce qui hisserait la population des 50-60 ans à 31% des plaisanciers, ce qui me paraît beaucoup plus réaliste que les maigres 9% auxquels on a actuellement affaire. Retour à l'article.

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