Life

Comment nomme-t-on un bateau?

Henry Michel, mis à jour le 17.08.2011 à 14 h 35

Enquête à Cavalaire dans le Sud de la France pour comprendre quelle histoire inconsciente de leur port d'attache les noms de ses navires reconstituent, quelle histoire collective, quels idéaux communs ils reflètent.

Des bateaux au port de Cavalaire, un samedi de juillet 2011. Henry Michel

Des bateaux au port de Cavalaire, un samedi de juillet 2011. Henry Michel

Pour tout homme de plume, qu'il soit blogueur ou simple journaliste, il est de ces enquêtes de terrain qui requièrent, au-delà d'un sens aigu de l'observation, une abnégation héroïque face aux éléments extérieurs.

C'est la réflexion que je me suis faite en me garant un samedi de juillet, à 15 heures, aux abords du port de Cavalaire (83240), sous une température avoisinant les 40 degrés. Le soleil touchait le port. Pour Slate, j'ai l'intention de me consacrer à la visite d’un port de ma belle région Paca et lire l'âme de l’endroit avec la malice d'une vieille gitane. En guise de lignes de la main, les noms de bateaux de plaisance qui y résident à l'année ou pour quelques jours.

Comment nomme-t-on son bateau? Quelle histoire inconsciente de leur port d'attache les noms de ces navires, mis bout à bout, reconstituent-ils? Quelle histoire collective, quels idéaux communs reflètent-ils? Autant de questions auxquelles je m'apprêtais bien à répondre en short et claquettes. 

A 15h, un samedi, sur le port de Cavalaire, pas de touriste. Une ville fantôme, ou presque, écrasée sous la chaleur et la torpeur des départs à la plage. Une jeunesse absente, se reposant sûrement de sa nuit endiablée à la discothèque la plus célèbre de la ville, le Cacabaria, ou pour les plus glamour, dans une boite de St Tropez.

La seule star de Cavalaire

Séparée d'une vingtaine de kilomètres de sa grande sœur, Cavalaire n'en partage ni le destin, ni la clientèle. Ici, pas de stars –ou une: Vincent Lagaf', figure immédiatement associée à la ville, pour ses actions médiatiques et rayonnantes à travers toute la France (ou, au moins, la France qui lit Var-Matin).

L'animateur, humoriste et chanteur parle souvent de sa ville en interview. Passionné de Jet Ski, il attira les projecteurs sur la station balnéaire par le biais de nombreux faits d'armes, comme la création du Cavalaire Jet Games, le championnat du monde de la discipline, ou le nettoyage à mains nues de la forêt de Cavalaire. Pour illustration, cet article de Var-Matin, dans lequel l'animateur souligne l'aspect universel et apolitique de son action:

«La finalité de tout ça, c'est aussi de fédérer les bonnes volontés et que les gens soient plus respectueux de leur environnement. Mais attention, moi je suis tout sauf écolo!»

La plus belle anecdote sur l'animateur que j'ai pu dénicher vient de Jacques, un plaisancier.

«Il a une maison sur une colline dans les hauteurs de Cavalaire. Lorsqu'il y a une coupure de courant, c'est la seule maison qui reste allumée.»

Dans le silence de la place du port, un léger tumulte attire mon attention. Quatre touristes se sont risqués à une pétanque en plein soleil. Ce sont les premiers êtres vivants que je rencontre –sans leurs cris, Cavalaire aurait pu tout autant sembler sortir d'un holocauste nucléaire.

Quoi que si un pays ennemi voulait attaquer la France, cela me surprendrait que Cavalaire soit considéré comme un point névralgique de l'hexagone –ou peut-être viserait-il précisément Lagaf'– l'attaque viendrait d'un ennemi de l'humour populaire, probablement. 

Recensement des bateaux

Je parcours les allées du port. Une organisation est nécessaire. Partir d'une extrémité, rejoindre l'autre, emprunter chacun des 23 pontons dans toute leur longueur, dire bonjour aux gens, regarder rapidement les noms des navires, les noter. Personne ne viendra me déranger pendant l'opération. Mais un recensement en plein soleil, c'est long.

En France, tout bateau de plus de 7 mètres ou de 22 chevaux de puissance administrative doit posséder un nom, en plus de son immatriculation. Ces deux données, inscrites mais non inventoriées, figurent dans un document nommé acte de francisation. La francisation (le nom) s'adresse aux douanes, l'immatriculation aux affaires maritimes.

Il existe quelques règles concernant le marquage du nom sur le navire, assez ennuyeuses pour qu'elles me soient immédiatement sorties de ma tête après qu'un gentil plaisancier me les a expliquées pendant ma visite. J'étais obnubilé par sa fille de 16 ans qui mangeait un sandwich sur le ponton en me regardant, et devait mesurer trois mètres de haut. 

Une des choses que j'ai retenues est que depuis peu, le nom du bateau et son immatriculation doivent être également inscrits à l'intérieur de la cabine. Pour mieux identifier le navire en cas d'avarie ou d'accident. De mon souvenir vague, je me rappelle avoir été déçu du manque rigueur ou de règles vraiment contraignantes concernant le baptême d'un navire. Il n'y a par exemple aucun dépôt de nom.

Tous les bateaux du port de Cavalaire pourraient s'appeler Titi 3 en toute légalité. J'ai d'ailleurs relevé pendant mon recensement plusieurs noms identiques. Les plaisanciers évitent cependant de le faire –moins par orgueil que pour éviter, comme cela peut arriver, d'être confondu par les douanes avec un bateau homonyme activement recherché.

Usages et superstitions

Sur le choix du nom de bateau, aucun interdit. La seule contrainte dont j'ai pu entendre parler est une contrainte d'usage, et concerne l’article avant le nom: il est communément à proscrire, sauf pour les adjectifs. Ainsi, vous ne devriez pas appeler votre navire La Baleine, mais Baleine. En revanche, vous pouvez l'appeler Le Lourdaud.

Mais comme cela est un usage, il n'y a pas pour autant de sanctions si vous ne vous y pliez pas. J'ai pu voir pendant mon recensement des bateaux portant en toute impunité, voire avec insolence, des noms comportant des articles, comme Le Rescator ou L'Ange de Mer. 

Si les règles administratives sont si relâchées, c'est parce qu'un autre corpus de règles, bien plus effrayant et complexe, a déjà de quoi donner bien du fil à retordre aux marins du dimanche: la superstition. On connaissait le goût des marins pour les lapins, les femmes, les cordes et autres interdits lexicaux pendant les navigations. Les noms de bateaux n'échappent pas à cette prudence qu'un non-marin pourrait qualifier d'exagérée.

Une des pires superstitions concerne justement les noms de navires. Ou plutôt le changement de nom de navire: cela ne se fait pas. Et porte malheur.

Et plusieurs millénaires de marine ont charrié avec eux de terribles récits narrant les périls qui surviendraient à quiconque rebaptiserait son bateau sans précautions. Coques brisées, disparitions, accumulation de catastrophes.

Les exemples de ce siècle sont nombreux –ne citons que le France / Norway / Blue  Lady  et ses déboires variés, ou plus récemment le Sovereign of the Seas, qui pour avoir par accident porté le nom d'un bateau tiers pendant sa construction, connut une succession d'échecs ne faisant que retarder son inauguration.  

Mon goût pour le recensement arrive à ses extrémités au bout d'une heure de marche sous les différents pontons. 240 bateaux. Assez pour une étude. Cela me suffira. Je m'attable au bar dansant «la Rhumerie» qui fait face au port, sort mon ordinateur en m'efforçant de ne pas susciter de jalousies, rentre les résultats dans un tableur et crée des sous-ensembles thématiques. Le résultat tombe comme un couperet.

Henry Michel

Henry Michel
Henry Michel (32 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte