Monde

Iran et al-Qaida, unis contre l'ennemi commun

Barbara Slavin, mis à jour le 15.08.2011 à 15 h 50

A priori, une collaboration entre islamistes chiites (l'Iran) et islamistes sunnites (al-Qaida), qui se considèrent les uns et les autres comme des hérétiques, semble impossible. Et pourtant, le vieil adage «l'ennemi de mon ennemi est mon ami»... a toujours du vrai.

Quand Oussama ben Laden s'entrainait à la Kalachnikov

Quand Oussama ben Laden s'entrainait à la Kalachnikov

Malgré les gros titres alarmistes, il n'y avait pas de quoi être choqué par la révélation par le Trésor américain, le 28 juillet dernier, du nom d'un Syrien installé en Iran qui servirait d'intermédiaire à al-Qaida pour l'envoi d'hommes et d'argent.

L'Iran entretient des liens avec les membres de ce qui est devenu al-Qaida depuis le début des années 1990, quand l'un et l'autre étaient présents au Soudan. Ce que l'on sait moins, c'est que les États-Unis ont manqué plusieurs occasions de jouer sur leurs divisions et d'arrêter des responsables de l'organisation et des parents d'Oussama ben Laden.

Avec une idéologie sunnite qui considère les chiites comme plus méprisables que des apostats, Al-Qaida n'est pas l'allié le plus naturel pour l'unique théocratie chiite de la planète. Les responsables iraniens se sont donc offusqués des déclarations du Trésor américain, l'un d'eux faisant même valoir, sous couvert d'anonymat, que la République islamique combattait Al-Qaida en Irak, en Afghanistan et au Pakistan. Pour autant, les dirigeants iraniens partagent avec le groupe terroriste la même haine des États-Unis et d'Israël, et la même rancune à l'encontre de l'Occident.

Du Soudan au Liban

L'union tactique s'est créée à Khartoum, à l'époque où la capitale soudanaise accueillait à bras ouverts les islamistes et les agents des États voyous, Ben Laden y compris, ainsi que les membres du Hezbollah, protégé libanais de l'Iran, et des éléments de l'unité d'élite Al-Qods des Gardiens de la Révolution. Selon la Commission du 11-Septembre, l'Iran et Al-Qaida ont collaboré dans les années 1990:

«Un accord informel de coopération visant à se soutenir – ne serait-ce qu'au moyen d'entraînements – dans le cadre des actions menées en priorité contre Israël et les États-Unis. Peu après, des agents et des instructeurs d'Al-Qaida se sont rendus en Iran pour recevoir une formation sur les explosifs.»

Les recrues d'Al-Qaida ont également fait halte dans la plaine de la Bekaa, au Liban, où ils ont «montré un vif intérêt pour l'usage des voitures piégées» auprès des formateurs du Hezbollah, ajoute le rapport de la Commission. Par ailleurs, entre octobre 2000 et février 2001, huit des dix «gros bras» arabes qui ont pris le contrôle des avions le 11 septembre avaient fait une étape en Iran pour rejoindre l'Afghanistan. La commission n'a cependant «pas trouvé de preuve que l'Iran ou le Hezbollah ait été au courant des préparatifs de ce qui allait devenir les attaques du 11-Septembre.»

Brève alliance américano-iranienne face aux talibans

Comparée au reste du Moyen-Orient, l'Iran s'est montré compatissant après les attentats. Le pays, alors sous la présidence de Mohammad Khatami, y a vu l'occasion de réchauffer ses relations avec les États-Unis et de venir à bout d'un ennemi commun qui hébergeait Al-Qaida, les talibans, contre lesquels la République islamique avait failli entrer en guerre en 1998. La force Al-Qods a ainsi indirectement aidé les troupes américaines à renverser les talibans en 2001, en apportant son aide à l'Alliance du Nord afghane.

En outre, les services de sécurité iraniens ont attrapé et extradé nombre de membres d'Al-Qaida qui s'étaient réfugiés en Iran après avoir fui l'Afghanistan. Mais, dans le même temps, Téhéran a retenu sur son sol, «en détention à l'hôtel», plusieurs enfants de Ben Laden et plusieurs responsables de l'organisation, dont Saïf al-Adel, alors numéro trois.

Roberto Toscano, ambassadeur d'Italie en Iran de 2003 à 2008, a déclaré qu'un diplomate iranien lui avait confié que Téhéran espérait utiliser ces détenus comme monnaie d'échange, ainsi que pour se prémunir d'une attaque d'Al-Qaida en Iran. La République islamique espérait surtout, m'a expliqué Toscano dans un courrier électronique, pouvoir échanger ces membres d'Al-Qaida contre des chefs des Moudjahidines du peuple iranien (OMPI), une organisation d'opposants au régime iranien à qui Saddam Hussein avait apporté sa protection et qui comptait plusieurs milliers de disciples sur une base irakienne du nom de camp d'Ashraf.

Les Etats-Unis tourne le dos à l'Iran

Après l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, l'Iran proposa donc d'échanger ses «invités» contre des responsables de l'OMPI. Selon l'ex-vice-secrétaire d'État Richard Armitage, le gouvernement Bush refusa car les faucons du Pentagone Paul Wolfowitz et Douglas Feith voulaient essayer de se servir des membres de cette organisation contre l'Iran. À la même époque, Washington rejeta également une offre de négociation iranienne [PDF] qui prévoyait «des opérations décisives contre toute entité terroriste (notamment Al-Qaida) présente sur le territoire iranien».

Inscrits sur la liste des organisations terroristes du Département d'État américain depuis 1997, les Moudjahidines du peuple iranien sont des marxistes-islamistes qui ont perpétré des attentats contre les Américains en Iran avant la révolution de 1979, et contre les responsables iraniens ensuite. Ils ne jouissent pas d'un grand soutien au sein de la population iranienne, car ils ont pris le parti de l'Irak pendant la guerre Iran-Irak de 1980-1988.

Bien que Barack Obama ait maintenu l'OMPI sur la liste terroriste – ce malgré le lobbying de certains anciens responsables politiques américains payés pour parler au nom de l'organisation – l'Iran n'a pas pardonné à Washington d'être revenu sur son engagement de déclarer combattants ennemis les membres de l'OMPI en Irak.

Au lieu de cela, les États-Unis ont placé les résidents du camp d'Ashraf sous leur protection, laquelle est devenue la responsabilité de l'Irak dans le cadre de l'accord de 2008 sur le statut des forces américaines. Les diplomates américains tentent néanmoins de trouver d'autres camps d'accueil pour ces hôtes encombrants, mais en vain pour l'instant puisque l'OMPI interdit à ses membres d'accepter le statut de réfugié.

Rapprochement de circonstance

Au regard de cette imbrication d'enjeux, et vu les sanctions de plus en plus sévères que les États-Unis imposent à un Iran nucléarisé, on ne s'étonnera pas que Téhéran hésite à couper tous les ponts avec Al-Qaida. Le pays se trouve dans un environnement instable, où l'ennemi de son ennemi peut se révéler précieux, à défaut d'être un ami.

Même s'il a échoué à récupérer des responsables de l'OMPI, l'Iran semble ainsi avoir utilisé ses «jetons Al-Qaida» pour obtenir la libération, en mars 2010, d'un diplomate iranien capturé quinze mois plus tôt au Pakistan par des djihadistes sunnites. Selon l'Associated Press, l'Iran a en effet accepté d'accorder plus de liberté de mouvement à Saïf al-Adel, et lui a même permis de se rendre au Pakistan pour reprendre contact avec les chefs d'Al-Qaida qui s'y trouvent. Vers la même époque, Téhéran a autorisé l'une des filles de ben Laden, Iman, à rejoindre sa mère à Damas. Le sous-secrétaire au Trésor américain, David Cohen, a ainsi déclaré:

«En révélant l'accord secret entre l'Iran et Al-Qaida, qui permet à ce dernier de faire transiter des fonds et des agents par le territoire iranien, nous mettons une fois de plus en lumière la façon dont l'Iran soutient activement le terrorisme.»

Cependant, si les spécialistes du renseignement américain croient tout à fait possible que l'organisation terroriste puisse faire passer, via l'Iran, de l'argent et des hommes entre le Moyen-Orient et l'Afghanistan-Pakistan, ils pensent aussi que cela ne constitue pas une alliance formelle et que l'administration Obama ne devrait pas la surestimer.

Un accord monté en épingle

«Quand le sous-secrétaire parle "d'accord secret", ce n'est peut-être pas le terme approprié», juge Paul Pillar, ancien analyste de la CIA pour le Proche-Orient et l'Asie du Sud sous l'ère Bush. Pour lui, c'est une «façon orientée» de décrire les liens entre Al-Qaida et l'Iran.

Ce choix des mots, outre qu'il fournit du grain à moudre à la presse, pourrait refléter la frustration des États-Unis de ne pas réussir à résoudre le problème du nucléaire iranien, mais aussi leur colère face aux récentes attaques contre les troupes américaines en Irak qui, selon Washington, auraient été commises avec des armes iraniennes. Les États-Unis cherchent par ailleurs à couper les vivres d'Al-Qaida au Koweït et au Qatar, sachant que deux des membres présumés de l'organisation terroriste désignés par le Trésor se trouvent au Qatar, et un au Koweït.

À supposer que la Maison Blanche soit sur la même ligne que son sous-secrétaire au Trésor, la démarche est peut-être aussi destinée à apaiser les partisans de la manière forte en Iran, avance Paul Pillar. Alors que l'élection présidentielle approche, «l'administration ne veut pas sembler fléchir face à Téhéran», estime-t-il.

Cette rhétorique risque toutefois de fournir de nouvelles armes aux faucons et d'accroître la pression pour une intervention militaire, si le gouvernement ne veut pas paraître faible. Après tout, le gouvernement Bush a plaidé pour la guerre en Irak avec les trois mêmes arguments qu'Obama soulève face à l'Iran: armes de destruction massive, soutien du terrorisme et violation des droits de l'homme. Paul Pillar prévient:

«Cette petite musique met dans un certain état d'esprit. On peut croire qu'on gagne du temps [pour une solution diplomatique], mais il pourrait y avoir un effet boomerang.»

Barbara Slavin

Traduit par Chloé Leleu

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