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Pourquoi le roller derby est-il un sport (presque) exclusivement féminin?

Cédric Nithard, mis à jour le 21.08.2011 à 21 h 28

Depuis deux ans, les équipes de roller derby se multiplient en France. Malgré l'absence de structure fédérale et de championnat, on en compte aujourd'hui une trentaine. Et hormis la Quad Guard de Toulouse ce sont toutes des ligues féminines.

La Detroit Derby Girls Travel Team contre The Chicago Outfit Syndicate à Détroit, le 2 avril 2011. REUTERS/Eric Thayer

La Detroit Derby Girls Travel Team contre The Chicago Outfit Syndicate à Détroit, le 2 avril 2011. REUTERS/Eric Thayer

Elles pourraient être les cousines de Tank Girl, elles sont tatouées, boivent de la bière, aiment le rock et la castagne. Elles vont vous parler de quads Riedell, de jams autour d'un rink au milieu d'un pack.

Elles, se sont les nanas du derby. Un sport créé aux Etats-Unis dans les années 30 d'abord comme un marathon avec des équipes mixtes puis sous sa forme actuelle dans les années 40 avant de disparaitre dans les eighties.

A l'aube des années 00, un escroc texan flaire le filon filles sexy + roller + baston= argent. Notre homme s'imaginait sans doute monter une troupe d'une vingtaine de nanas et tourner de rade en rade avec un petit spectacle. Personne ne s'accorde sur ce qui s'est exactement passé, mais «Devil Dan» a rapidement filé d'Austin, laissant le bébé aux filles qu'il avait recrutées comme capitaines d'équipes.

Elles décident alors de récupérer le roller derby à leur manière et de véhiculer une image libérée. Un acte fondateur et féministe. Depuis, les derbistes texanes ont fait des émules dans les principaux Etats américains et sont les fers de lance de la vague féministe troisième génération, entre le Do It Yourself punk et la pin-up attitude.

Le French roller derby

En France, quatre ligues (Paris, Toulouse, Bordeaux et Montpellier) sont classées dans l'European Interleague. Une sélection française vient de voir le jour pour disputer les championnats du Monde en décembre à Toronto. Le derby français est en pleine expansion. Fin juin, les Death Pouffes de Montpellier organisaient leur premier match face aux Nothing Toulouse. Succès populaire avec près de 500 spectateurs et des filles venues d'autres villes prêtent à se lancer dans la création d'un club.

Si la télé par le biais de reportages, comme celui de Tracks en 2004, et Internet ont donné le goût du derby aux précurseurs, c'est le film Bliss (2009) de Drew Barrymore qui attira massivement les moins alternatives des filles. Une comédie avec des filles libérées, où le groupe revêt une importance familiale et émancipatrice. Un révélation pour beaucoup de filles qui du jour au lendemain se mettent aux patins, créent ou cherchent un club dans leur ville.

C'est cet esprit que l'on retrouve dans les ligues comme le détaille Stéphanie aka Thelma Fightful des Death Pouffes:

«C'est une bonne bande de copines qui n'hésitent pas à prendre des coups pour les autres et à en donner. Il y a une solidarité incroyable. On est toutes dans la même culture rock, pin-up. On n'est pas des filles comme les autres, c'est ce qui se dit. On n'est pas des chochottes. Quand on est en dehors, en civil, c'est autre chose.» 

Il n'y a pas un modèle de derbiste: grande gueule, introvertie, la vingtaine, la quarantaine, hétéro, lesbienne, infirmière, tatoueuse... Elles ont en commun d'être un poil casse-cou et d'aimer se retrouver.

Look poussé et acceptation du corps

La plupart des filles qui pratiquent le roller derby apprécient l'univers des pin-up : des tenues légères, des poses sexy, des noms évocateurs... Dans les années 40 et 50, pin-up et derbistes veulent sortir la femme du foyer en assumant et montrant leur corps. 

Et comme la pin-up, la derbiste actuelle fait attention à son look. Car malgré son côté punk, elle est très mode et soigne son image: collant ou résilles, maquillages de circonstance, mini jupe ou mini short, accessoires. Le roller derby est sans doute le seul sport collectif permettant la personnalisation et la féminisation des tenues.

Au foot féminin par exemple, les seuls éléments de personnalisation pour les joueuses restent les serre-têtes et les ongles. Cette liberté pour les derbistes est un élément important pour beaucoup de filles dans leur choix de pratiquer le roller derby.

En ajoutant aux vertus du derby l'acceptation de son corps. Toutes les morphologies sont les bienvenues et chacune à son utilité dans le pack: de la fluette jammeuse (attaquante) qui fera jouer sa vivacité à la gironde blockeuse (défenseur) dont le nom suffit à comprendre le rôle.

L'unique ligue masculine

Toulouse possède sa ligue masculine avec la Quad Guard pas toujours bien perçue par les filles comme l'explique Nicolas, président et entraineur des Nothing Toulouse, également membre des Quad Guard sous le blase de Bravehurt: 

«Il y a des filles qui nous trouvent pathétiques car elles revendiquent un sport féminin et féministe. Ce n'est soi disant pas notre place car nous n'avons rien à revendiquer. Nous pratiquons juste un sport qui nous plait.»

Et de justifier sa pratique par la définition du roller derby:

«Le roller derby ce n'est pas des filles qui se castagnent en faisant du roller. C'est une course en roller avec des contacts réglementés qui se gagne aux points.»

Ce particularisme sportif évite aux spectateurs de se poser la question comme au foot de savoir si cela va plus vite, si c'est plus technique... D'autant que contrairement au football, les hommes qui pratiquent le derby sont la version bis. Les femmes restent les vedettes de ce sport.

Même si par les règles, contrairement à ce que pense le public néophyte, on n'assiste pas à des échanges de châtaignes, les filles y vont sans retenue. Coups d'épaule, petits coups en douce et autres filouteries du patin, les filles, sans doute plus que les garçons, savent y faire avec malice et plaisir.

Les garçons ne font pas partie du mythe

Les garçons pourront faire ce qu'ils veulent, il leur manquera toujours la part fantasmatique que procure les filles du derby. Résilles, tatouages, mini-short cela fait toujours son effet sur les spectateurs masculins amateurs de pin-up et de filles décomplexées.

Ainsi, Yann venu au match des Death Pouffes: 

«Si c'étaient des hommes j'y serais peut-être allé mais pour voir un sport brutal. Là avec les filles, il y a un spectacle sportif et sexy.»

N'allez pas croire pour autant que le public est constitué de mecs venus se rincer l'oeil. Il y a autant de filles que de garçons qui ont tous en commun d'apprécier les cultures alternatives.

Les curieux viennent souvent voir un spectacle sexy et repartent en ayant découvert un sport.

Pierre, l'entraîneur des Montpelliéraines, reste lucide: 

«Le derby est un sport typiquement féminin. Tu vas voir du basket, du hand ou du volley, ce sont des sports classiques. Cela n'entraine pas autant d'engouement. Les filles sont combatives. Elles se mettent sur la gueule autant que les mecs dans certains sports donc cela véhicule une autre image de la femme. Et, il ne faut pas se le cacher, c'est agréable pour le public de voir des nanas patiner en collant.»

Entre sport défouloir et engagement féministe, les filles du derby français s'apprêtent à exploser à la face du pays. Engagées sur la voie de leurs cousines américaines, elles sont les exemples de la pratique d'un autre sport féminin: rude et sexy. Mais avant tout un sport.

Cédric Nithard

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