Economie

L'inflation un poison qui soulage... à faible dose

Gilles Bridier, mis à jour le 14.08.2011 à 13 h 07

Quand l'argent perd de sa valeur, la définition de l'inflation, cela permet au débiteur de s'acquitter plus facilement de ses dettes. Une solution miracle pour un monde surendetté?

Roupies   Enny Nuraheni / Reuters

Roupies Enny Nuraheni / Reuters

On avait perçu comme un parfum de provocation lorsqu'Olivier Blanchard, chef économiste du Fonds monétaire international (FMI), avait proposé en février 2010 de «repenser soigneusement les avantages et les coûts de l’inflation». Il suggérait d’abandonner «la cible actuelle de 2%» pour passer à 4%. Mais il ne s’agissait pas de l’élucubration d’un économiste solitaire; deux autres spécialistes du Fonds, Giovanni dell’Aricia et Paolo Mauro, avaient cosigné le texte de cette proposition. Dix-huit mois plus tard,  on s’aperçoit que le monde occidental a franchi le pas. Un peu tard toutefois, si on suit la logique d’Olivier Blanchard.

Une véritable transgression pour diminuer la dette

Il ne s’agit pas, pour ces économistes, de laisser le laxisme s’installer car «une inflation faible et stable doit rester un objectif majeur de politique monétaire». Mais les autorités doivent se ménager des marges de manœuvre pour enrayer les crises : «Si avant la crise les taux moyens d'inflation avaient été plus élevés (…), les autorités auraient eu une plus grande latitude pour relâcher leur politique monétaire pendant la crise, ce qui se serait traduit par une dégradation moindre des finances publiques.»

Et les économistes de souligner: «si la croissance économique reprenait rapidement, il faudrait en profiter pour réduire substantiellement la charge de la dette par rapport au PIB». Tel est aujourd’hui le problème posé aux Etats européens et aux Etats-Unis, confrontés à un mur de dettes et aux intérêts qui les asphyxient. Bien que la croissance économique ne soit pas au rendez-vous, la réduction de la charge de la dette est devenue prioritaire. D’où le retour souhaité parfois de l’inflation notamment dans la zone euro, pourtant contraire à la religion de la Banque centrale européenne (BCE).

L’inflation consiste à faire baisser la valeur de la monnaie. Ainsi, dans la durée, la valeur réelle d’une créance diminue-t-elle par rapport à sa valeur nominale. C’est une façon pour les Etats d’alléger le poids de la dette. D’après le FMI, une inflation de 6% pendant cinq ans éroderait de près d’un quart les ratios de la dette. Par exemple, une dette publique représentant 86% du PIB d’un pays n’en pèserait plus de quelque 66% au bout de cette période. Mais tous les spécialistes ne prêtent pas tant de vertu à l’inflation. Nicolas Bouzou, du Cercle des économistes, remarque que, aujourd’hui, une partie de la rémunération de la dette publique est indexée sur l’inflation. Ce qui en limite les effets supposés.

L’épargne sacrifiée

 Pour les épargnants, les effets de l'inflation sont dévastateurs. Sauf à trouver pour les sommes placées des taux de rémunération égaux ou supérieurs à l’inflation, l’épargne se déprécie. Même chose pour les retraités et autres rentiers, dont les pensions sont progressivement grignotées par l’inflation. Les Français ont bien compris cette mécanique: dans un sondage Ifop de juin 2008, la lutte contre l’inflation était considérée comme la troisième priorité de l’Etat en matière économique, derrière la lutte contre le chômage et le soutien à la consommation. Les craintes s’exprimaient dès avant la crise. En fait, mieux vaut être endetté en période inflationniste. Car selon une logique symétrique, la valeur relative d’une dette baisse en période d’inflation même si montant reste identique, car la monnaie perd progressivement de sa valeur.

Ainsi, l’inflation pose-t-elle un problème politique évident aux gouvernements, surtout vis-à-vis des épargnants et retraités, à une époque où le nombre de seniors augmente et va continuer de croître. Les personnes de plus de 60 ans ne sont pas les seules concernées. Les pouvoirs publics n’ont eu de cesse d’inciter la Français à se constituer une épargne de précaution, épargne retraite destinée à compléter des pensions qui n’atteindront plus dans l’avenir les montants d’antan. Si, dans le même temps et alors que les fonds placés en bourse ont fondu, les sommes investies en assurance vie et autre Livret A subissaient aussi une érosion, la perte de confiance serait grande dans l’opinion publique.

 Inflation modérée: le butoir des 2% est enfoncé

C’est pourtant bien le scénario actuel. Certes, il ne s’agit pas d’inflation à deux chiffres comme à la fin des années 70. Mais le butoir des 2% qui constituait une barrière infranchissable notamment pour la BCE jusqu’à présent, est bel et bien enfoncé. Selon une estimation d’Eurostat, le taux d’inflation annuel de la zone euro se serait établit à 2,7% en juin 2011 (pour l’ensemble de l’Union européenne, le taux d'inflation sur douze mois en juin était même de 3,1%); comparativement, il était de 1,5% en juin 2010. En juillet 2011, le taux d’inflation sur douze mois est évalué à 2,5%.  Jean-Claude Trichet, gardien du temple à la tête de la BCE, affiche un réalisme presque transgressif: «Les risques pour les perspectives d’inflation à moyen terme sont orientés à la hausse», a t-il déclaré avant l’été, admettant la probabilité que l’inflation demeure au-dessus de 2% dans les mois qui viennent. Ces propos confirmaient les prévisions de la BCE, en juin, d’une inflation comprise entre 2,5% et 2,7% en 2011 – prévisions corroborées à la mi-juillet par un panel de 50 experts européens.

Comme si l’inflation ne faisait plus peur. Préconisant de lâcher un peu de lest, Kenneth Rogoff, économiste passé lui-aussi par le FMI, invite les gouvernements à ne pas «mener les guerres des années 70» et à s’affranchir des dogmes contre l’inflation. Jacques Attali dédramatise aussi: «si elle est faible, elle n’est pas l’ennemi absolu». Même Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, le concède: Nous savons que des risques subsistent de connaître plusieurs mois de taux d’inflation excessifs en raison du coût des matières premières et de l’énergie».

Quand le remède peut devenir poison…

La zone euro n’est pas un cas isolé. Les Etats-Unis sont également entrés dans un cycle un peu plus inflationniste . La Réserve fédérale juge le mouvement «passager» . Mais pour certains économistes, c’est un de leviers incontournables pour résorber une partie de la dette américaine. De toute façon, on voit mal, compte tenu des prix de l’énergie et des matières premières agricoles, comment l’inflation pourrait être contenue en-dessous de 2%. Finalement, l’inflation sous-jacente – qui fait abstraction de ces deux facteurs d’inflation – n’est pas encore si élevée. Elle se situerait à 1,7% dans la zone euro.

Mais il n’est guère possible d’aller beaucoup plus loin. Cette perspective pourrait être envisagée si le niveau des salaires devait suivre. Mais le chômage est plus lent à se résorber que prévu, et l’Europe a besoin de retrouver des marges de compétitivité pour relancer la machine industrielle. Difficile, dans ces conditions, d’alourdir le coût du travail. Or, sans hausses des salaires, l’inflation équivaut à une perte immédiate de pouvoir d’achat, donc à un recul de la consommation qui est le moteur de la croissance. Une croissance bien fragile: par exemple en France, la stagnation du PIB au deuxième trimestre  laisse peu de chance d’atteindre les 2% escomptés par le gouvernement. Or, si elle devait pénaliser la croissance, l’inflation aurait un résultat inverse à l’objectif poursuivi en obligeant à recourir un peu plus à l’emprunt. Pas simple!

L’inflation n’est tout de même pas une solution miracle pour faire s’évaporer la dette: elle peut y contribuer si elle est modérée, mais ce n’est qu’un outil parmi d’autres qui ne saurait remplacer pour les Etats la nécessité de réduire les dépenses et d’augmenter les recettes. Mais selon quelles modalités? Les réponses des politiques contiennent tous les ingrédients pour que la crise économique se transforme, comme c’est déjà le cas notamment en Grèce, en crise sociale.

Gilles Bridier

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Journaliste
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