FranceEconomie

Les réformes en vrille

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.04.2009 à 17 h 19

La France retrouve l'immobilisme.

Dans toutes ses décisions, Nicolas Sarkozy est accusé d'avoir deux objectifs cachés : le libéralisme et l'autoritarisme. En toutes occasions, disent ses détracteurs,  il veut favoriser les riches et assoir son pouvoir personnel. Les réformes ne sont plus examinées en tant que telles mais pour ce qu'elles vont dans le sens de ce «complot sarkoziste».

La réforme de l'hôpital public de Roselyne Bachelot en est le dernier exemple. Le texte a fait l'objet de longs travaux de concertation préalable avec les organisations médicales. Puis tout à coup, un «appel» de 25 grands professeurs de médecine très réputés dans leurs spécialités  réclame son retrait. «Depuis la grande réforme menée en 1958, écrivent ces 25 professeurs, la médecine française est devenue «la meilleure du monde». Cinquante ans plus tard, le gouvernement Sarkozy propose une réforme qui porte en elle la disparition de cette médecine hospitalière au profit d'une médecine mercantile.  Le maître-mot n'est plus la santé mais la rentabilité. La préoccupation centrale n'est plus le malade mais le compte d'exploitation de l'hôpital».

Plus précisément, il est reproché à la réforme gouvernementale d'importer les critères des entreprises dans l'hôpital et de donner tous les pouvoirs au directeur de l'établissement, nommé par une agence régionale dont le président est nommé au Conseil des ministres. Les médecins s'inquiètent d'avoir pour supérieur une personne qui «pourra n'avoir aucune compétence en médecine ou en santé». Dans le même temps, concluent les 25 médecins, on organise «des suppressions massives et injustifiées d'emplois d'infirmières et d'aides-soignants. L'hôpital public doit être réformé. Mais certainement pas de cette manière».

Cet appel a reçu immédiatement le soutien de plusieurs syndicats et il est suivi d'une manifestation «pour le retrait du texte», le 28 avril. La mayonnaise anti-Bachelot-Sarko a pris. L'Appel  «fonctionne» pour créer la paralysie alors que tout le monde reconnaît la nécessité des réformes en France et les 25 le disent eux-mêmes à propos de l'hôpital. Mais cet appel  est très habile pour recréer une nouvelle ligne de défense solide sur le thème : «une réforme ? Oui, mais pas celle là !».

Roselyne Bachelot, comme estomaquée, a répondu que ces 25 professeurs «n'avaient pas lu le texte de sa réforme et qu'ils la caricaturent». Point par point, elle se défend et réplique qu'il n'y a pas eu de suppressions d'emplois au contraire, les effectifs du système hospitalier ont cru de 25 000 personnes l'an passé. Que l'hôpital sera dirigé par un directoire où le corps médical et celui des infirmières seront majoritaires, un médecin étant vice-président. Peine perdue, la ministre n'est plus entendue. Elle est en bute à des obstacles classiques, le corporatisme des professeurs et la désinformation des oppositions syndicales ou politiques, qui se trouvent revivifiés dans l'anti-Sarkozysme.

Les réformes oui, les siennes non!

La crise vient justifier intellectuellement le regain de l'immobilisme. Elle prend le président Sarkozy à contre-pied. Quand les entreprises réduisent les effectifs, il est devenu difficile de promettre de  «travailler plus pour gagner plus». Ses avancées libérales apparaissent anachroniques : la rigidité du marché du travail permet aujourd'hui de ralentir les effets dévastateurs de la récession sur le chômage. La lourdeur des dépenses publiques, les plus élevées de l'OCDE, servent de gros « stabilisateur automatique» et freinent le plongeon de la croissance.

Bref, le modèle socialisto-étatiste français fait preuve de vertu alors que le modèle anglo-saxon est lui déconsidéré du fait de la crise financière. Pourquoi poursuivre des réformes qui visent la libéralisation, la souplesse, la privatisation et la diminution de l'Etat alors que les autres pays, Etats-Unis en tête, ont pris le chemin exactement inverse? Et que la Grande-Bretagne nationalise ses banques?

Nicolas Sarkozy, en outre, donne crédit au blocage par sa personnalité. Il est coupable d'accorder trop d'importance à la communication et à la rapidité plus qu'à la profondeur. Surtout, le message au départ de l'extrême-gauche du «président des riches» et de «despote» passe progressivement dans l'opinion. Nicolas Sarkozy a trop d'amis milliardaires, il aime trop les montres et les vacances de luxe, il veut s'occuper de tout et il ne laisse pas de marge de manœuvre à ses ministres et ses administrations. Il aime trop les provocations et son goût pour la bagarre le dessert.

Quand il fustige les chercheurs «qui ne trouvent pas», il met le feu aux poudres de la réforme si délicate de l'université et de la recherche. Les étudiants, les premiers à pâtir de la misère universitaire, se mettent en grève perlée aux côtés des enseignants-chercheurs. Les universités françaises se bloquent.  Nicolas Sarkozy est devenu le premier obstacle à ses propres réformes.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte