Sports

Le si dramatique Lewis Hamilton

Yannick Cochennec, mis à jour le 20.08.2011 à 15 h 03

Le pilote de grand prix le plus spectaculaire, peut-être le plus talentueux et en tout cas le plus controversé fait un bien fou au sport automobile en général et à la Formule 1 en particulier devenue une gigantesque machine commerciale empesée.

Lewis Hamilton dans le paddock  Max Rossi / Reuters

Lewis Hamilton dans le paddock Max Rossi / Reuters

Depuis le 31 juillet, le championnat du monde de Formule 1 a pris ses quartiers d’été jusqu’à la reprise, prévue le 28 août, lors du très attendu Grand Prix de Belgique sur le sensationnel circuit de Spa-Francorchamps, probablement le plus spectaculaire de la saison. Cette trêve est récente dans un championnat du monde qui, jusque-là, ne faisait jamais relâche aussi longtemps. Elle paraît même incongrue pour le fan jamais prêt à décélérer.

A plus de la moitié du championnat, l’Allemand Sebastian Vettel, qui devance son partenaire de Red Bull, l’Australien Mark Webber, de 85 points, a pratiquement titre gagné pour la deuxième année consécutive. Le titre des constructeurs a de bonnes chances aussi de tomber dans l’escarcelle de l’équipe autrichienne de Red Bull. L’accession aux places d’honneur paraît être le seul véritable enjeu des huit Grands Prix restants, jusqu’au dernier programmé au Brésil le 27 novembre.

Pourtant, malgré ce suspense étouffé par la domination métronomique de Vettel, cette saison reste captivante et elle le doit en grande partie à un seul homme: Lewis Hamilton, actuellement 3e au classement.

Autant de défenseurs que de détracteurs

Si je dis que Hamilton est le meilleur pilote du plateau, il est probable que je me ferais reprendre et peut-être même insulter, à commencer par les inconditionnels de Fernando Alonso qui le vomissent pour une bonne partie d’entre eux. Hamilton a autant de défenseurs que de détracteurs. Je me contenterais donc d’affirmer qu’il est le pilote qui anime le plus le grand cirque de la Formule 1 où les clowns blancs, trop corsetés par les règlements intérieurs de leurs écuries, ont tendance à être un peu trop nombreux.

Depuis le début du championnat, en Australie, fin mars, Hamilton, âgé de 26 ans, est, comme souvent, dans tous les bons et les mauvais coups. Vainqueur en Chine et en Allemagne, il a remporté deux des courses les plus passionnantes. A Shanghai, au 52e des 56 tours, dans un virage abordé à 270km/h, l’Anglais s’est montré magistral pour dépasser Vettel. Au Nürburgring, il a carrément dévoré tous ses rivaux au terme de dépassements souvent vertigineux d’audace. A contrario, à Monaco et au Canada, Hamilton s’est attiré les foudres de la critique.

«Complètement fou»

En Principauté, seulement 9e après les qualifications, il s’est élancé passablement énervé et deux fois, il s’est retrouvé au contact de ses adversaires. D’abord de Felipe Massa dans une manœuvre très risquée qui lui coûta un drive-through, c’est-à-dire une sanction d’un passage par les stands en vitesse réduite histoire de le pénaliser de nombreuses secondes. Ensuite de Maldonado qu’il expédia dans le rail. Dans les deux cas, il imputa cyniquement la responsabilité des accidents à ses deux concurrents avant une embardée finale devant les journalistes: «En six courses, j’ai été convoqué cinq fois chez les commissaires. C’est une vaste plaisanterie!» Et quand on lui demanda s’il comprenait toutes ses convocations, il usa d’une étonnante formule : «Peut-être parce que je suis noir...» 

Restait le «meilleur» à venir à Montréal. Après avoir envoyé Webber en tête-à-queue sur une piste rendue glissante par de fortes pluies, il est parti dans le mur en voulant effacer son coéquipier Button, surpris peut-être par l’agressivité de son compagnon de paddock qui aurait normalement dû se montrer plus prudent dans des conditions aussi dantesques. Cette faute due à sa fougue valut à Hamilton les commentaires peu amènes d’anciennes légendes comme Niki Lauda qui le qualifia de «complètement fou». «On ne peut pas être autorisé à conduire comme cela où alors il y aura un mort un jour», ajouta l’ancien champion du monde. De son côté, Emerson Fittipaldi lui donna des coups d’encensoir et de bâton: «Je considère que Lewis est un très grand pilote. Il a été champion du monde, mais parfois, il est trop agressif lors de ses dépassements.»

«Ne doublez jamais Hamilton!»

Le dernier Grand Prix avant les vacances, celui de Budapest, a été un juste résumé de la saison agitée de Lewis Hamilton. Il mena la course brillamment, fit un tête-à-queue, écopa encore d’un nouveau drive-through, mais parvint à terminer 4e en revenant comme un mort-de-faim sur ceux qui le précédaient et le virent débouler dans leurs rétroviseurs avant d’apercevoir subitement son aileron arrière. Après un nouveau dépassement plein d’ardeur de Lewis Hamilton qui venait de repasser devant une voiture qui avait eu le toupet de lui brûler la politesse quelques minutes plus tôt, l’un des commentateurs de la BBC s’exclama avec un joli sens de la formule: «Ne doublez jamais Hamilton! C’est lui donner l’occasion de vous doubler à nouveau

Le culot a souvent été la signature de cet enragé de Lewis Hamilton. A 10 ans, déjà, il s’était permis se venir s’adresser à Ron Dennis, alors patron tout puissant de McLaren, lors d’une remise de prix à laquelle il participait pour s’être distingué en karting. «Un jour, j’aimerais bien être pilote et j’aimerais courir pour McLaren», avait lancé le petit Lewis, prénommé ainsi par son père, Anthony, originaire de l’île de Grenade, en hommage à Carl Lewis, autre héros de la vitesse. Quelques mois plus tard, Lewis gagna une compétition organisée par McLaren et, en 1997, Ron Dennis fit signer au père, sans le sou, un contrat d’exclusivité de dix ans qui déboucha sur le grand moment tant attendu: la première saison de Lewis en F1 chez McLaren en 2007, au côté de Fernando Alonso, double champion du monde en titre nouvellement recruté par l’écurie anglaise.

Sacre invraisemblable de 2008

Compte tenu de son absence d’expérience, et face à l’aura d’Alonso, Hamilton aurait dû rester à sa place chez McLaren : la deuxième. Mais là encore, bien aidé par Ron Dennis, qui le favorisa clairement, il alla très vite en besogne, donnant une sorte de coup d’épaule à son coéquipier espagnol qui ne s’attendait pas à être bousculé ainsi par ce débutant qui, en quelques semaines, devint une star de la F1.

Il mit, il est vrai, la gomme d’entrée: troisième lors de son premier Grand Prix, en Australie, quatre fois deuxième dans les quatre suivants et enfin vainqueur au sixième, à Montréal, et enfin plus jeune leader de l’histoire du championnat du monde, à 22 ans ans. Il échoua même de justesse dans la conquête du titre suprême dès sa première année, étant devancé, comme Fernando Alonso, d’un misérable point par le Finlandais Kimi Raikkonen.

Ce tout petit point qui fut à son bénéfice la saison suivante pour lui permettre de devenir le plus jeune champion de l’histoire, à 23 ans, au terme d’un invraisemblable Grand Prix du Brésil -le dernier de l’année- où il s’arrogea, dans le tout dernier virage, la 5e place qu’il devait impérativement décrocher pour être sacré. Inoubliable dénouement puisque Felippe Massa, vainqueur de ce Grand Prix du Brésil, était champion du monde quand il franchit la ligne avant d’être dépossédé de sa couronne quelques secondes plus tard lorsque Hamilton dépassa Timo Glock dans les ultimes hectomètres pour passer du 6e au 5e rang.

Comme Senna ou Mansell

Chez Hamilton, il y a, on le voit, cette capacité, à la fois positive et négative, à créer du drame presque en permanence. Trop de talent, trop d’impudence, trop de soufre comme lors du Grand Prix d’Australie en 2009 où il fut accusé d’avoir induit en erreur les commissaires en prétendant que Jarno Trulli l’avait dépassé alors que la voiture de sécurité neutralisait la course (après enquête de la Fédération internationale, Hamilton fut disqualifié de sa 3e place et Dave Ryan, le directeur sportif de McLaren, qui l’aurait poussé à mentir, licencié). Les plus spécialistes n’ont pas oublié non plus ce titre européen de karting conquis en 2000, en dehors des règles de sécurité à cause d’une main plâtrée qu’il prenait soin de cacher. Ayant découvert la tricherie, les commissaires sportifs lui avaient alors interdit de poursuivre la compétition, mais Ron Dennis s’était interposé et Hamilton avait pu courir pour gagner le titre, à la fureur de ses rivaux.

Cette tendance borderline l’a rendu impopulaire auprès de beaucoup de puristes qui n’ont de cesse de le harceler de critiques, mais elle rend aussi Hamilton très attrayant en élargissant notamment le simple cercle des aficionados de la F1 (en Grande-Bretagne, les audiences avaient bondi de 50% lors de son arrivée en 2007). Quand il est en piste, on se dit que tout est possible, le pire et souvent le meilleur, à la manière d’Ayrton Senna ou de Nigel Mansell, deux pilotes aux caractères bouillonnants qui n’avaient pas non plus l’habitude de se laisser rouler sur les pieds quitte à s’imposer parfois par la force sur la piste. Mais après tout, n’est-ce pas ce que l’on attend aussi devant un Grand Prix de F1? Des dérapages, des embardées et des sorties de piste qu’elles soient sur le circuit ou en dehors.

Pour «tuer» l’ennui qui peut parfois le ronger, le sport professionnel a besoin de ces «bad boys» capables à la fois de vous révulser et de vous enchanter comme Wayne Rooney aujourd’hui ou John McEnroe hier. Tout le monde sait que Sebastian Vettel, sauf un grave accident que personne ne souhaite, sera champion du monde, mais il y a un coureur qui vous fait oublier ce scénario déjà écrit à l’avance: Lewis Hamilton que l’on retrouvera avec impatience, en Belgique, où il s’était imposé en 2010, égal à lui-même, après avoir fait un petit tour dans le bac à gravier et avoir perdu un bout de son aileron en tapant dans un mur.

Yannick Cochennec

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