France

Les raisons de la colère

François Hollande, mis à jour le 22.04.2009 à 17 h 55

L'absence de dialogue social et l'affaiblissement du syndicalisme expliquent en grande partie les manifestations du désespoir des salariés.

Séquestration de cadres dirigeants, saccages de lieux officiels, occupations d'usines... Chacun trouvera matière à commentaires. Inexcusable, compréhensible, attendue, espérée ou redoutée, cette violence sociale est surtout révélatrice d'un échec national. Tous les pays développés, et notamment nos plus proches voisins, sont touchés par la crise. Et celle-ci est dure, implacable, cynique... Le chômage croît vertigineusement, les entreprises se restructurent hâtivement pour retrouver, dès demain, leurs profits d'hier, les patrons continuent de se rémunérer par tous moyens, comme si de rien n'était, les délocalisations s'accélèrent toujours plus loin. Et les gouvernements, au-delà des proclamations officielles, laissent filer leurs déficits comme pour mieux dissimuler leur impuissance. Oui, il y a partout des raisons de la colère.

Et pourtant, c'est en France qu'elle est susceptible de dégénérer le plus vite. Déjà qu'en temps de relative prospérité, la grève, le blocage, le conflit sont les formes les plus courantes — alors qu'elles devraient être les recours ultimes — de la confrontation sociale, en période de crise, tout est à craindre. Non pas l'émeute ou la révolution — laissons cela aux spécialistes du XIXe siècle — mais les manifestations du désespoir. Celles des travailleurs sans travail, des ouvriers sans ouvrage, des employés sans emploi. Celles des «rien à perdre», cette cohorte humaine à qui l'on a ôté bien plus que le travail, mais le statut, l'identité et la dignité.

Voilà ce qu'il en coûte à un pays comme le nôtre d'avoir autant affaibli le syndicalisme, d'avoir réduit la négociation sociale à une peau de chagrin, d'avoir méconnu la légitimité de l'action collective, d'avoir laissé les délégués du personnel sous la menace de la sanction ou de la mise à l'écart. D'avoir aussi permis que la moitié des entreprises ne compte pas de représentation syndicale, d'avoir refusé tout financement public des grandes confédérations, d'avoir amoindri la portée des élections prudhommales, espérant la désuétude de l'institution. D'avoir confiné le paritarisme à un partage des places plutôt que des responsabilités, d'avoir nié le fait majoritaire, de crainte de recomposer le paysage syndical français autour des plus grandes centrales. Bref, d'avoir fait le pari de l'individualisation des rapports sociaux atténuée par la sainte alliance du paternalisme et de l'étatisme.

Le patronat français n'est pas une victime — comme il voudrait le faire apparaître — mais le premier responsable de cet assèchement du dialogue social. Le Medef s'est transformé en lobby pour ne pas dire en parti. Qu'il défende les intérêts des entreprises, c'est bien le moins. Mais qu'il prenne alors, en leur nom, ses responsabilités. Or, il avoue son incapacité à normaliser — je n'ose pas dire moraliser — les hautes rémunérations, les stocks-options et autres retraites chapeaux. Il fuit devant toute discussion sur le partage de l'effort, alors même que les Français et leurs entreprises subissent une crise majeure. Il exige toujours et encore des baisses d'impôts et de cotisations, en refusant toute contrepartie. Il se méfie de l'Etat en lui demandant toujours plus pour offrir toujours moins à la négociation.

Que sont devenus les grands accords interprofessionnels d'antan? Même les discussions de branches sont devenues exceptionnelles. Tout est renvoyé vers l'entreprise elle-même où il ne se passe le plus souvent rien ou si peu. A force de manquer au dialogue, de déserter les lieux du compromis, c'est la force qui parle. Celle des rapports économiques. Celle des rapports humains aussi. Ils peuvent, les uns contre les autres, se révéler explosifs.

Et que dire de la propension des pouvoirs publics, notamment depuis deux ans, à s'ériger en recours universel, en pompier maladroit, en acteur de dernier ressort, en médiateur de tout et en régulateur de rien!

C'est le Chef de l'Etat qui, s'enorgueillissant encore récemment de faire la tournée des usines, constate désormais navré leur fermeture. C'est lui qui voulait réhabiliter le travail et le voit s'évaporer. C'est toujours lui qui prétendait que l'Etat pouvait tout et qui découvre, aujourd'hui, qu'il n'en peut mais.

Alors, cessons de gémir sur la pauvreté du dialogue social. Cette situation a été voulue, entretenue, délibérée. Et, aujourd'hui, il y a urgence à sortir de l'impasse du mutisme et de l'indifférence. Dans ce moment de crise du capitalisme, de contestation des patrons, de doute sur les valeurs de l'entreprise, de risque de violence, la planche de salut est le syndicalisme lui-même.

C'est avec des syndicats forts, responsables et unis que le pays retrouvera le chemin du compromis, de la négociation et du partage. C'est l'une des leçons les moins malheureuses de la crise à la veille du 1er mai.

François Hollande

Image de une: manifestation des salariés de Continental à Sarreguemines le 31 mars 2009. Vincent Kessler / Reuters

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