France

Eté 2011, l’affaire de la baie des cochons bretons

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.08.2011 à 5 h 52

Hydrogène (sulfuré). Algues (vertes et bretonnes). Sangliers (cadavres de). Plages (interdite). Un thriller estival à la française.

Une laie avec ses marcassins REUTERS/Chris Helgren

Une laie avec ses marcassins REUTERS/Chris Helgren

Il y eut la récente tragédie norvégienne. On put alors rechercher avec l’inspecteur Harry Hole de Jo Nesbø   -l’un des auteurs favoris d’Eva Joly-  les racines schizophréniques de ce si gentil et si petit peuple dont l’un des enfants nous donna le Kon Tiki. Aujourd’hui l’heure est à une autre tragédie estivale, hexagonale celle là, concernant l’hécatombe de sangliers bretons. Plus de cent quarante dépêches d’agences depuis la fin juillet; plus encore de sujets radios ou télévisés; des unes nationales et régionales à n’en plus finir. Et pour finir la décision gouvernementale de faire fermer les plages envahies d’algues vertes. Une étonnante saga sur fond de principe de précaution et de mauvaise conscience environnementale plus ou moins collective.

Dernières informations en date: la mairie de Saint-Nazaire a, le 12 août, interdit au public plusieurs de ses plages (celles situées entre «la petit Vallée» et «la pointe de Chemoulin»)  et ce «par mesure de sécurité». Un autre site avait préalablement été fermé pour les mêmes raisons: la plage de Saint-Maurice de Morieux (Côte d'Armor), près de Saint-Brieuc. Derniers symptômes en date d’une étonnante saga sur fond de principe de précaution et de mauvaise conscience environnementale plus ou moins collective.  Les responsables de la station balnéaire de Grandcamp-Maisy, entre Utah et Omaha Beach (Calvados), hauts lieux de mémoire du Débarquement nourrissent depuis quelques jours de vives inquiétudes quant à des interdictions imminentes pour des raisons similaires.

Pourquoi et comment en est-on arrivé là? A cause, pour l’essentiel  des porcins! Expliquons-nous en élargissons les jumelles interrogatives.Parce que comme les porcs, les sangliers sont nos cousins germains anatomiques et qu’on en fait néanmoins du pâté et des civets? Parce qu’ils prolifèrent, détruisent nos maïs et se rapprochent du cœur de nos villes? Parce que nous gardons la nostalgie d’une époque où, dans de profondes forêts, les plus mâles des humains le chassaient au pieu? Toujours est-il que le sanglier n’est jamais longtemps absent de nos colonnes, de nos écrans. Il peut aussi venir hanter les plus hautes enceintes de justice. Ainsi la Cour de cassation jugea-t-elle, au sortir de l’hiver dernier, que le conducteur d’un engin automobile n’était pas nécessairement coupable lors d’un accident résultant de l’émergence inopinée de l’un de ces ongulés non ruminants sur le macadam routier. L’affaire est désormais inscrite dans le marbre de la jurisprudence tricolore (Cass. Civ 2, 17.2.2011, N° 350).

En avril un sanglier (d’une soixantaine de kilogrammes) sème la panique dans un centre commercial proche de Nancy (Meurthe-et-Moselle). Il dévaste une partie d'un hypermarché avant de se réfugier dans un salon de coiffure. Clients tétanisés. Vétérinaire et fusil à seringue hypodermique avant une probable euthanasie. Avril toujours, centre de Rouen: un  sanglier adulte est découvert, errant, dans une cour attenante aux cuisines du lycée Jeanne d'Arc. Les cuisiniers ont aussitôt fermé les grilles de la cour pour le capturer. L'animal a été endormi avant d’être abattu par un lieutenant de louveterie appelé par l'Office nationale des forêts.

Etaient-ce là des prodromes? Le drame survient en juillet. C’est d’abord la découverte des cadavres de cinq marcassins, puis de laies et de mâles, tous dans la vase près de la plage Saint-Maurice à Morieux (Côtes d'Armor). Pourquoi? Nul ne sait mais certains suspectent bien vite les trop célèbres algues vertes et leurs émissions d’hydrogène sulfuré. Puis, bientôt, d’autres cadavres. Trente-six au total, au même endroit. La puissance publique dit bientôt que tout sera mis en œuvre pour que la vérité soit faite. Des autopsies sont pratiquées, leurs résultats contestés. Et les défenseurs de l’environnement  de dénoncer l’aveuglement volontaire de la même puissance vis-à-vis de ces algues toxiques.

Les esprits s'échauffent d'autant plus que le phénomène dure depuis des années. Près de 32.000 m3 d'algues vertes ont été ramassés sur les plages bretonnes au 18 juillet, soit un peu plus qu'à la même période l'an dernier (28.271 m3 à la mi-juillet 2010), selon la préfecture de région, rapporte alors l’Agence France Presse (AFP). Début juillet, la préfecture des Côtes d'Armor avait assuré que les deux premiers marcassins avaient succombé à un «étouffement dû à une présence de vase dans les voies aériennes supérieures», écartant l'effet des gaz toxiques émis par les algues en putréfaction. La plage a néanmoins été fermée.

L’association Eau et Rivières de Bretagne s’empare très vite de l’affaire. «Pourquoi, demande-t-elle, l'embouchure du Gouessant est-elle le seul site du littoral français concerné par de telles mortalités d'animaux, habitués d'ailleurs à fouiller le sol pour se nourrir?» Pour elle, les conclusions de l'autopsie des deux premiers marcassins ne sont pas significatives et la mort des autres animaux en devient «de plus en plus suspecte

«On nous a fait le même coup pour le cheval soit disant embourbé et asphyxié dans la vase  en 2009 à Saint-Michel-en-Grève, s'énerve André Ollivro, président de l'association Sauvegarde du Penthièvre  cité par l’AFP. Le cheval était en réalité mort des suites d'un œdème pulmonaire lié au dégagement d'hydrogène sulfuré (H2S , ou sulfure d’hydrogène) comme l'a montré l'autopsie faite à la demande du cavalier.» Et de rappeler que la décomposition d'algues vertes produit de la vase et que quand les animaux furètent, ils respirent tous les gaz dangereux (méthane, hydrogène sulfuré, ammoniaque...) dégagés lors de la putréfaction. «Qu'on ne nous dise pas que ces animaux sont morts étouffés!», s'indigne Yves-Marie Le Lay, président de l'association Sauvegarde du Tregor. Pour lui il n’ya aucun doute à avoir quant à la toxicité de la vase. «Lorsqu'on s'approche en marchant, on ouvre des petits trous par où sort de l'hydrogène sulfuré assure-t-il. Après les sangliers, j'ai peur que demain ce soient des enfants

«On ne veut pas attendre un accident dramatique» dit encore Michel Guillemot, président de l'association Haltes aux Marées vertes qui réclame l'intervention de l'armée pour nettoyer les plages souillées. Et en pleine polémique naissante un rassemblement se tient à Binic (Côtes d'Armor) à l’occasion du deuxième anniversaire de la mort de Thierry Morfoisse, un chauffeur qui transportait des algues vertes. L’homme est officiellement décédé d'un arrêt cardiaque mais sa famille reste persuadée qu'il a été intoxiqué par les gaz mortels. Un dossier est en cours d'instruction.

Le rationnel de l’affaire est connu, bien étudié par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail (Anses) qui –préscience?- avait publié début juillet ses recommandations sur ce sujet. Et les responsables de l’Anses de rappeler  qu’il existe depuis février 2010 un «plan national de lutte contre les algues vertes» et que face à ce phénomène (qui touche «chaque été depuis plus de trente ans des segments du littoral français») l’essentiel est de … procéder au ramassage et au traitement des algues dès lors que leur présence «ne peut être évitée». Ramassage mécanique de préférence et «dans un délai ne dépassant pas les 48 heures après échouage, avec balisage des chantiers de ramassage» et équipement du personnel en détecteurs individuels portatifs de sulfure d’hydrogène.   

«Une fois échoués sur les plages, ces dépôts massifs d’algues entraînent des dégagements importants de gaz lors de leur putréfaction, notamment de sulfured’hydrogène, qui peuvent être à l’origine de nuisances olfactives et de troubles sanitaires pour les promeneurs et les riverains des plages» reconnaissait l’Anes début juillet, oubliant alors malencontreusement les sangliers.

Fin juillet la préfecture des Côtes-d'Armor est chargée de calmer les inquiétudes de l’opinion et la colère grandissante des défenseurs de l’environnement. Ces derniers n’ont guère apprécié que les services préfectoraux évoquent la piste de cyanobactéries dont des taux anormalement élevés avaient été retrouvés après analyse d’une retenue d’eau proche du site où étaient morts les sangliers. Aussi publie-t-on un nouveau communiqué :

«A ce stade d'investigation, les résultats (ndlr, après autopsie) ne permettent pas d'identifier clairement les causes du décès. En effet, les animaux présentent des tableaux cliniques différents, dont la présence de vase dans les voies aériennes supérieures et des états pulmonaires divers. Les analyses concernant la présence éventuelle d'hydrogène sulfuré seront effectuées dans un laboratoire spécialisé à Strasbourg tandis que les analyses toxicologiques auront lieu à Lyon. A cette fin, les tissus et prélèvements sur les cadavres seront acheminés mardi 26 juillet au matin par camions réfrigérés. Les résultats de ces analyses seront communiqués dès réception.»

Pour sa part l’association Sauvegarde du Penthièvre fait procéder, sous contrôle d’un huissier de justice de Lamballe, à des prélèvements d'eau, de vase et de sable ensuite acheminés au laboratoire départemental d'analyses, à Ploufragan, près de Saint-Brieuc. Editorial du Monde daté du 28 juillet intitulé «Algues vertes: l'insupportable déni» où un parallèle est fait avec l’amiante. La  ministre de l'Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet s’impatiente, précise que c’est elle qui a demandé «des analyses très précises» sur les sangliers, rappelle que «certains soupçonnent les algues vertes»  mais que «des bruits ont couru sur des possibilités d’empoisonnement». A Rennes le groupe des élus Europe Ecologie-Les Verts au conseil régional de Bretagne donne de la voix. Il veut que «la population soit informée des risques encourus» et juge inacceptable que trois semaines après la découverte des premiers cadavres on ne connaisse pas la vérité.

Et pour ne rien simplifier Eva Joly se déplace en terre bretonne tandis que des représentants agricoles des Côtes d'Armor prennent la parole pour récuser tout lien entre les algues vertes et la mort des sangliers allant jusqu’à dénoncer une «manipulation» de la part des défenseurs de l'environnement. «Des algues vertes, il y en a depuis 40 ans. Là, ça ressemble  à un empoisonnement: quand les animaux sont empoisonnés, ils cherchent à s'abreuver et ils finissent là, sur la plage» fait ainsi valoir le président de la Chambre départementale d'agriculture.

Enfin, dans la nuit du 5 au 6 août, nouveau communiqué de la préfecture des Côtes-d’Armor: les dernières analyses officielles confirment bel et bien la responsabilité de l'hydrogène sulfuré émis par les algues vertes et écartent la présence de poisons et de cyanobactéries pour expliquer l'hécatombe. Pour Eau et rivières de Bretagne le dossier est clos. L’association dit toutefois attendre les enseignements que tirera le gouvernement «face à cette menace pour la santé des hommes et pour la faune». Réponse le 9 août date à laquelle la ministre de l'Ecologie ordonne la fermeture effective des plages où les algues vertes ne pourraient pas être ramassées toutes les vingt-quatre heures. Nathalie Kosciusko-Morizet souligne également alors la nécessité de réduire les rejets azotés agricoles qui favorisent la prolifération des algues. «Un jour il faut que ça s'arrête. Ca fait 20 ou 30 ans que ça dure» a-t-elle déclaré. «Un jour»?

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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