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Les antioxydants, ça ne marche pas

Kent Sepkowitz, mis à jour le 12.08.2011 à 11 h 53

Mais personne ne veut l'entendre!

Grenades en Jordanie Muhammad Hamed / Reuters

Grenades en Jordanie Muhammad Hamed / Reuters

Peu de remèdes médicaux ont meilleure réputation que les compléments alimentaires, vitamines et autres gélules qu’on désigne collectivement sous la dénomination «antioxydants». Voilà enfin la promesse d’une meilleure santé cardiaque, d’une immunité renforcée, d’un teint éclatant. Et ce n’est pas tout, ils soulagent les symptômes du cancer, de l’arthrite et agissent même contre coups de cafard, nous dit-on. Et puisque c’est entièrement naturel, comment ne pas être séduit?

La course aux antioxydants est bien lancée. Mais il y a, comme qui dirait, un petit problème: nous n’avons aucune preuve que ces derniers sont bénéfiques. (Quoique, si vous êtes un rat de laboratoire, il y a de l’espoir.) En fait, comme l’expliquait, l’an dernier, Emily Anthes sur Slate.com, les données les plus fiables dont nous disposons montrent que les antioxydants sont dangereux (risque de décès plus élevé, rien de moins!).

Mais dites-donc, on ne va quand même pas laisser quelques preuves nous contrarier? Surtout dans le cas présent: les antioxydants sont plébiscités comme participant d’une bonne hygiène de vie par des stars américaines élancées au parfait équilibre karmique, soutenues par les quatre – très compétents – cavaliers de la médecine alternative, les Drs Weil , Oz, Null, et Chopra. Le pouvoir de séduction de cette alliance (sexe! médecins! gélules!) est énorme. Pour l’apprécier, il suffit de prendre l’exemple de la grenade.

Autrefois un fruit assez rare, demandant une certaine patience pour le consommer, on trouve désormais des produits dérivés de la grenade dans les rayons de bon nombre de magasins d’alimentation. De quoi se refaire une jeunesse grâce à ses vertus antioxydantes.

Quels bienfaits?

Comme nous n’en savons finalement pas grand-chose, ce n’est pas compliqué d’affirmer que les antioxydants sont fabuleux (même si on sait qu’ils sont principalement commercialisés pour leurs propriétés de conservation de la nourriture – et que les conservateurs n’ont généralement rien de bon pour la santé).

Les antioxydants sont sortis de l’ombre en 1940. Un physicien-chimiste, dénommé Denham Harman, décide alors d’expliquer le vieillissement d’un point de vue biochimique. (Au début de sa carrière, il avait travaillé chez Shell dans la branche Lubrifiants, un domaine où les problèmes de détérioration chimique dus aux «radicaux libres» étaient répandus.) Au milieu des années 50, Harman formule une théorie selon laquelle ces radicaux libres, qui entamaient les profits de l’industrie pétrolière, pouvaient simplement et entièrement expliquer le phénomène de vieillissement. Mieux, avait-il avancé, leurs effets pourraient être diminués par des nutriments appelés antioxydants.

Les «radicaux libres»

Commençons par examiner ce qu’est au juste un radical libre. Ce terme ne fait pas référence à un impétueux politicard indépendant. Non, c’est un électron non apparié, perdu et gravitant autour d’un noyau atomique. Les électrons doivent forcément se déplacer en couple. Aussi, un électron privé de sa moitié se jette-t-il goulument dans les bras du premier électron venu, quelle que soit sa nature ou sa destination. De l’ADN, de l’ARN  ou une mitochondrie…, la chasse est ouverte. Parfois, le «croisement» dégrade sérieusement les cellules, ce qui résulte (selon cette théorie) en une détérioration progressive et irréversible. Ce qui se matérialise chez nous par des rides, des chaires flasques et des articulations grinçantes.

Dans cette logique, le rôle des antioxydants est simple: le but est qu’ils s’accrochent aux électrons vagabonds pour prévenir les dégâts causés chez l’homme. L’observation de Harman était étayée par les théories –nouvelles à l’époque– sur la gestion de l’exposition aux radiations nucléaires, un sujet qui préoccupait largement les esprits dans les années 50. La radiation avait un effet connu: celui d’abîmer les tissus (nous assimilons la dégradation des tissus au vieillissement).

Parmi les remèdes qui semblaient atténuer cet effet, il y avait les antioxydants tels que la mélatonine, l’acétylcystéine et la pentoxiphylline. C’est ainsi qu’est née la frénésie des antioxydants! Qu’importe si les agressions et l’usure de la vie quotidienne sont d’une infime ampleur comparées aux dégâts causés par des radiations nucléaires. Si cela (pouvait peut-être) marche(r) pour les rayons gamma, imaginez tout le pouvoir bénéfique des antioxydants sur une tendinite au coude.

Pas qu’inutiles, mauvais!

Si seulement la réalité suivait. La journaliste Emily Anthes souligne un aspect abordé par Michael Specter dans son ouvrage Denialism. La première fissure visible dans la façade fut une révélation, en 2007, dans la revue médicale JAMA: non seulement les vitamines antioxydantes sont inutiles, mais elles nuisent à la santé.

A partir de cette observation clinique, un groupe de chercheurs allemands a développé une explication scientifique plausible du risque accru pour la santé. Le titre de leur récente publication, «Extending life span by increasing oxidative stress [Prolonger notre durée de vie en augmentant notre stress oxydatif], résume assez bien leur position: les cellules humaines doivent se renforcer. Elles peuvent retirer des bénéfices d’une dure agression, comme celle dont les radicaux libres sont à l’origine. De cette façon, l’organisme est davantage prémuni contre un gros souci de santé, un cancer par exemple, des fumées toxiques, ou encore une épidémie de choléra. On s’aguerrit dans l’épreuve.

Il faudra peut-être plusieurs années pour savoir si ces recherches sont un tissu d’absurdités ou le premier pas vers l’élucidation du rôle des antioxydants. Ce qui est immédiatement évident, c’est la mise en retrait de votre médecin par rapport au débat sur les antioxydants: nous avons trop tardé à prendre le train des antioxydants en marche, et nous tardons trop à en sortir.

Le scepticisme du corps médical traditionnel

Ce tiraillement est monnaie courante pour nous, les cliniciens. Nous essayons éternellement d’être modernes et ouverts aux nouvelles découvertes… tout en ayant beaucoup de mal à nous départir de notre besoin de données et de chiffres. De nombreux patients en ont assez de cette prudence excessive et finissent par considérer les médecins comme des vieux schnocks, des conformistes suffisants aux arguments creux (et, accessoirement, des salauds qui ne s’intéressent qu’à gagner de l’argent et à maintenir le statu quo). Autrement, nous sommes vus comme des marionnettes manipulées d’une main de fer, celle de l’industrie pharmaceutique.

Les antioxydants étant très prisés et représentant une part substantielle du marché des compléments alimentaires et vitamines aux Etats-Unis (23 milliards de dollars), le problème est de taille. Si nous nous opposons aux idées reçues de nos patients et les mettons en garde, cela reviendrait à nier les bénéfices naturels du soleil et du grand air. Recourir à des «preuves» pour appuyer notre point de vue ne convaincrait guère davantage le grand public. Car, aux Etats-Unis, les études médicales en double-aveugle sont contrebalancées par un système parallèle d’évaluation par les pairs sous la forme d’un débat permanent sur les sujets de santé: talk shows, magazines et blogs.

De sorte que, quand un patient débarque dans mon cabinet pour me poser des questions (ou m’offrir des affirmations) sur les vertus curatives des antioxydants, je me sens coincé. Je peux lui faire une fastidieuse récitation des dernières conclusions d’études. Ou mentionner que le Centre américain pour la médecine complémentaire et alternative a déclaré qu’«il existe des preuves scientifiques limitées» selon lesquelles l’usage de compléments antioxydants préviennent la maladie. Il me rétorque que ces gélules ont fait des miracles pour la sœur de sa cousine par alliance. Et puis, nous poussons tous les deux un soupir et détournons le regard. S’il décide, malgré mon incrédulité, de se gaver de jus de grenade une fois rentré chez lui, il se garde de m’en parler la prochaine fois.

Oxydation du couple médecin-patient

Ce moment de gêne révèle un problème d’une autre nature: la fragilité d’un partenariat extrêmement fragile –celui qui existe entre un patient et son médecin. Certains malades se livrent à un jeu de pouvoir permanent parce qu’ils sont simplement en désaccord avec leur toubib. Les gens veulent vivre pour toujours (naturellement!) et sont preneurs de toutes les «solutions» disponibles (à savoir les antioxidants). Face à eux, le médecin affiche et assume le froid scepticisme d’un corps médical traditionnel qui se sent menacé.

En général, cette lutte entre le patient et son médecin ne porte pas à conséquences. La plupart des rendez-vous médicaux laissent place à un dénouement favorable: une douleur qui s’en va, des boutons qui disparaissent, etc. Mais de temps à autre, et en particulier lorsque les patients d’âge moyen entament la descente qui mène à la vieillesse, les bilans de santé de routine se transforment en un moment redoutable.

On a des mauvaises nouvelles à donner. Des plans à faire. Et c’est là que les antioxydants sont réellement pernicieux. Le vif débat qui dure depuis des années sur le jus de grenade et la vitamine E, et sur le bien-fondé de l’acquisition d’une centrifugeuse électrique, a graduellement érodé la confiance mutuelle sur laquelle repose la relation docteur-patient. Et ça, c’est un mal qui n’a pas de remède à effet rapide, qu’il soit réel ou supposé.

Kent Sepkowitz

Traduit par Micha Cziffra

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