Monde

Le déclin américain est une idée fausse

Moisés Naím, mis à jour le 13.08.2011 à 7 h 03

Ces temps-ci, entre la crise économique et financière et les difficultés d'Obama, rien de plus facile que d’affirmer que les Etats-Unis sont en passe de perdre leur statut de première puissance mondiale. C’est une lecture erronée de l’actualité.

Le drapeau des Etats-Unis avec Manhattan au loin Gary Hershorn / Reuters

Le drapeau des Etats-Unis avec Manhattan au loin Gary Hershorn / Reuters

Selon le journaliste Christopher Hitchens, la gestion de la crise financière par les Etats-Unis est le dernier exemple en date d’une tendance qui montre que ce pays risque de devenir comparable au Zimbabwe, au Venezuela, voire à la Guinée équatoriale. Pas du tout, contre-attaque l’influent chroniqueur du New York Times, Nicholas Kristof, «c’est la mauvaise distribution des revenus qui place les Etats-Unis au même niveau que les républiques bananières telles que le Nicaragua, le Venezuela ou le Guyana». Vladimir Poutine est d’un tout autre avis: «le fait est que les Etats-Unis sont un parasite qui vit aux dépens de l’économie mondiale». Pour Mitt Romney, candidat aux primaires républicaines pour la prochaine élection présidentielle américaine, «les Etats-Unis ne sont vraiment pas loin de ne plus être une économie de marché». Quant à Barack Obama, il regrette que son pays «ne dispose pas d’un système politique AAA à la hauteur de [son ex-]note souveraine».

Les Etats-Unis sont-ils en chute libre?

Ces derniers temps, il est facile d’affirmer que, vu la situation désastreuse dans laquelle ils se trouvent, les Etats-Unis cesseront d’être la première puissance mondiale. Le lamentable processus de tractations sur le plafond de la dette a achevé de conforter cette idée: l’Amérique est en chute libre. Et, naturellement, l’effondrement des marchés boursiers et le risque d’une nouvelle récession sont des manifestations supplémentaires de l’inévitable débâcle américaine. Cette conclusion, qui semble à première vue si évidente, est en réalité erronée.

Tout d’abord, Wall Street, le Pentagone, Hollywood, la Silicon Valley, les universités et les autres sources de pouvoir des Etats-Unis demeurent solides. Oui, la Bourse a chuté, et il y aura des coupes budgétaires qui affecteront certains secteurs, notamment l’armée. Mais la supériorité actuelle des Etats-Unis par rapport à ses rivaux est si énorme que la réduction de leurs dépenses publiques ne les délogera pas du premier rang. Pour ne citer qu’un exemple, leur flotte de garde-côtes compte plus de navires que le nombre de bâtiments des 12 premières marines de guerre du monde réunies. Ce n’est pas pour rien que les Etats-Unis consacrent un budget de défense supérieur à celui de n’importe quel autre pays. En outre, dans les autres secteurs stratégiques, la prédominance américaine reste incontestable.

De multiples forces relatives

Par ailleurs, le pouvoir absolu n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est le pouvoir relatif – par rapport aux concurrents. Le pouvoir absolu des Etats-Unis est peut-être diminué, mais les autres pays connaissent également des difficultés internes et externes. Politiques et économiques.

Troisième point, l’aspect démographique. Dans la quasi-totalité des pays riches, la population croît lentement ou décroît. Aux Etats-Unis, elle augmente. Sans compter que ce pays continue d’être le premier pôle d’attraction de talents au monde. C’est également le pays qui intègre le plus vite les immigrés et en retire le plus grand bénéfice – en particulier lorsqu’ils représentent une main d’œuvre qualifiée.

Sur le plan financier, lorsque la communauté internationale cède à la panique, les investisseurs recherchent un endroit sûr pour leur argent. Cet endroit, ce sont les Etats-Unis. Quand tous les indices boursiers étaient dans le rouge, la demande de bons du Trésor américain a battu des records. Elle fut si importante que leur rendement est tombé au niveau le plus faible jamais atteint. Pour les investisseurs, ce n’était pas grave que leur capital fût rémunéré à un taux extrêmement bas; leur priorité était de placer leur argent dans les caisses d’un Etat qui ne cesserait pas de les payer. Cela peut paraître surprenant, dans la mesure où nous parlons d’un gouvernement dont la solvabilité est sérieusement remise en cause. Pourtant, le fait que l’agence de notation Standard and Poor’s ait ramené la note souveraine de la dette américaine de AAA à AA+ n’a pas entraîné de fuite de capitaux.

Le pays le plus fiable du monde

 Les marchés financiers internationaux ont fait une réponse catégorique à ceux qui continuent de soutenir que le débat déplorable à Washington sur le plafond de la dette a irréversiblement dégradé le crédit américain. Il se peut que cette idée «passe bien» dans les éditos et causeries à la radio. Mais les spécialistes de l’argent l’ont rejetée – et royalement. Les investisseurs parlent avec des décisions, pas avec des mots. Or leurs décisions signalent une confiance inébranlée dans les Etats-Unis, le pays le plus fiable du monde.

Enfin, l’essor des idées radicales et usantes est un feu de paille. L’ascension de groupes aux idées extrémistes, qui gagnent subitement du terrain et dominent la scène politique, pour finalement disparaître aussi vite qu’ils sont apparus, est un phénomène récurrent aux Etats-Unis. En témoignent le maccartisme ou les divers mouvements populistes qui ont vu le jour dans ce pays. Ross Perot en est aussi un exemple, au même titre que le Tea Party.

Il est vrai que les Etats-Unis sont confrontés à de grandes difficultés et que le pays est affaibli, mais pas plus que les autres. C’est pourquoi il restera, dans un avenir prévisible, la première puissance mondiale.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

 

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