Monde

À Londres, des exclus sans foi ni loi

Slate.com, mis à jour le 10.08.2011 à 14 h 15

«L’exclusion sociale» est un problème réel, mais elle n’excuse pas le pillage et l’anarchie dans les rues de Londres.

Pillage Darren Staples / Reuters

Pillage Darren Staples / Reuters

Depuis mon arrivée à Londres il y a un plus d’un an, j'ai vu une femme jeter un chat dans une poubelle à roulettes sur un coup de tête, les membres du Socialist Workers Party marcher sur la Royal Bank of Scotland, une banque publique à 84% [renflouée par l’État, et dont les dirigeants se sont vu octroyer de gras bonus], et un homme entarter un magnat des médias tombé en disgrâce lors d’une audition parlementaire.

La plupart des observateurs étrangers sont sûrement restés sans voix, horrifiés par les images d’émeutiers masqués et cagoulés écumant Londres et retournant les voitures, mettant le feu à des boutiques de meubles centenaires et pillant des magasins avec la tranquille assurance de ceux qui font leurs courses—allant jusqu’à essayer les vêtements qu’ils s’apprêtaient à voler. Mais c’est quand on lit qu’un restaurant chic de Notting Hill a été pris d’assaut lundi soir par des voleurs encagoulés qui n’ont reculé que devant le personnel de cuisine armé de rouleaux à pâtisserie que l’on commence à comprendre que la quintessence de la personnalité anglaise consiste à ne jamais avoir à justifier les manifestations insensées de l’absurdité la plus consommée. De ce point de vue, le sens de l’humour partagé par les Monty Python, P.G. Wodehouse et Mr. Bean n’a rien d’absurde: il est tout à fait empiriste.

«Tottenham, on peut comprendre, et à Brixton tout le monde aime bien descendre dans la rue» m’a expliqué une collègue mardi matin en me racontant comment elle avait dû modifier son trajet quotidien pour rentrer à Balham hier soir. «Mais Clapham?» C’est un quartier du sud de Londres réputé pour être peuplé d’expatriés australiens et irlandais, de bars trépidants fréquentés par des vingt-trente ans et de restaurants tranquilles pour le brunch du dimanche. Imaginez les Carroll Gardens de Brooklyn investis par des émeutiers. Un autre ami a commis l’erreur de se jeter dans une contre-utopie à la Alan Moore au retour du festival d'Édimbourg:

«Je suis sur un quai de gare froid et fouetté par le vent, et un train cliquetant et fatigué s’approche pour me ramener au centre de Londres. Le chauffeur du train nous avertit par haut-parleur que nous devrons descendre avec la plus grande prudence, car il y a eu des «troubles publics» dans Londres et que certains quartiers peuvent être dangereux. Le train s’arrête à Croydon East pendant 10 minutes—et je peux littéralement sentir que ça brûle.»

La cause avouée des émeutes est la mort, jeudi dernier, d’un habitant de Tottenham appelé Mark Duggan, 29 ans, père de quatre enfants, dans des circonstances que la police londonienne semble bien en peine d’expliquer. Une enquête approfondie est prévue. Mais si la belle Albion est en train de vivre son instant «Amadou Diallo», alors pourquoi les minorités et les classes laborieuses sont-elles les principales victimes des agressions des «socialement exclus»?

Dans le nord de Londres, les commerçants kurdes et turcs se sont associés pour former des «unités de protection locale» afin de patrouiller dans les rues et de prévenir violences et pillages qui de toute évidence dépassent les autorités (comme il est gênant que ces émeutes coïncident avec la visite de quelque 200 responsables du comité olympique, qui sont sans aucun doute en train de se demander s’il est vraiment raisonnable d’y organiser les Jeux d’été de l’année prochaine). «Nous n’avons absolument pas confiance en la police locale» a justifié un chef «d’unité» de Green Lanes. «Nos boutiques sont les prochaines sur la liste des casseurs qui ont ravagé Tottenham. Nous allons protéger notre propriété.» Cette femme noire de Hackney est atterrée par la délinquance: «Vous faites chier. J’ai honte d’être de Hackney. Parce qu’on n’est pas à se rassembler pour se battre ensemble pour une cause—non, on casse Foot Locker et on vole des pompes. Sales voleurs, tiens!»

Ken Livingstone, l’ancien maire de Londres, exploite l’anarchie à des fins politiques. Il a commencé par appeler à utiliser des canons à eau contre les lanceurs de cocktails Molotov masqués, avant de mettre leur soulèvement sur le compte des politiques d’austérité du gouvernement Tory. «Quand vous procédez à des coupes massives» a expliqué Livingstone à la BBC lundi soir, «ce type de révolte est toujours possible». Sa pompeuse évocation de la place Tahrir a été poliment contredite par Shaun Bailey, un animateur de quartier noir conservateur, qui a rétorqué que ce n’était pas le moment de marquer des points politiques et qu’il ne s’agissait que de pillage de marchandises. Une vidéo beaucoup vue montre un jeune Asiatique à terre, que des hommes aident à se relever dans un apparent geste de solidarité—avant de le dévaliser.

«Je suis allé chercher ma grand-mère à Croydon hier soir» m’a raconté ce matin sur Facebook un étudiant britannique d’origine afghane. «C’est à environ 5 km de là où j’habite. J’ai vu un ensemble de bâtiments en feu. La police était sur la route principale, ensuite elle est partie et un autre groupe est apparu. Des tas de gens avec des sacs (probablement remplis de trucs volés) se rassemblaient.» Un autre témoin du nord de Londres a «entendu deux filles se disputer sur le prochain magasin à dévaliser. ‘On va à Boots?’ ‘Non, Body Shop.’ ‘On se fera le Body Shop quand ce sera mort (c’est-à-dire vide).»

Ces émeutiers sont peut-être socialement exclus, mais cela justifie difficilement le pillage coordonné au BlackBerry de propriétés privées et commerciales. Croyez-en le manifestant égyptien Mosa'ab Elshamy: «Les Égyptiens et les Tunisiens ont vengé Khaled Saïd et Bouazizi en renversant pacifiquement leurs régimes meurtriers, pas en volant des lecteurs de DVD

Michael Weiss

Traduit par Bérengère Viennot

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