Monde

Le crépuscule de Zapatero

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 10.08.2011 à 14 h 19

En dépit de l’annonce d’élections anticipées le 20 novembre, le Premier ministre espagnol doit faire face à une radicalisation des mouvements sociaux et à la pression accrue des marchés financiers. Une fin de mandat très éprouvante pour le dirigeant socialiste.

José Luis Rodriguez Zapatero et Alfredo Perez Rubalcaba, le 22 juin 2001 à Madrid. REUTERS/Andrea Comas.

José Luis Rodriguez Zapatero et Alfredo Perez Rubalcaba, le 22 juin 2001 à Madrid. REUTERS/Andrea Comas.

Cela fait plusieurs semaines qu’il règne un vague sentiment d’impuissance et de frustration au sein du gouvernement espagnol de José Luis Rodriguez Zapatero devant l’impasse dans laquelle il semble se trouver. Une perplexité qui n’a fait qu’augmenter la semaine dernière quand les socialistes se sont retrouvés pris en tenaille entre, d’un côté, un durcissement inattendu des manifestations des indignés et, de l’autre, une nouvelle et impromptue crise de la dette souveraine espagnole sur les marchés financiers.

 Vacances: entre indignation et spéculation

Pourtant, tout semblait plutôt bien se passer pour Zapatero quand il est «sorti du Conseil des Ministres du vendredi 29 Juillet avec le futur arrangé et les derniers devoirs en principe bien avancés», comme le dit El Pais, avant d’annoncer des élections anticipées que beaucoup de gens réclamaient. Une décision qui visait à «créer de la stabilité grâce à la certitude d’un calendrier politique» et donc à calmer les marchés. Mais les vacances n’ont duré qu’un jour pour le Premier Ministre espagnol qui a été obligé de les interrompre mercredi 3 août quand le risque associé à la dette espagnole a connu «la journée la plus noire de son histoire» atteignant par moment un différentiel de taux entre les obligations espagnoles et allemandes supérieur à 400 points et jugés très alarmant.

Et les agents économiques n’étaient pas les seuls décidés à ne pas partir en vacances. Contrairement à ce que l’on avait dit, les indignés n’étaient pas «fatigués de camper sur le bitume» ni disposés à «substituer le slogan «Toma la plaza» par «Toma la playa»». Après leur dernière grande manifestation à Madrid fin juillet, le mouvement doit se rénover et trouver des alternatives crédibles. En attendant leur nouveau rassemblement international en octobre, les pouvoirs public ont décidé, le 2 août, de vider la mythique Plaza del Sol des derniers représentants du 15-M encore présents, convaincus que la flexibilité que les forces de l’ordre avaient toujours montrés envers les indignés et la torpeur de l’été rendraient la tache plus aisée. Erreur de calcul et escalade de la violence suivis de plusieurs incidents entre la police et les manifestants qui, pendant 3 jours, ont tenté de «récupérer leur fortin» ce qui a provoqué de nombreux affrontements et des rues de la capitale coupées à la circulation.

C’est ainsi que sa première semaine de vacances sous le soleil de Doñana, Zapatero a dû finalement la passer balloté entre des manifestants enragés et des spéculateurs infatigables.

Punition à l’élève exemplaire

Une situation d’autant plus cruelle que le gouvernement socialiste espagnol a le sentiment d’avoir fait tout ce qu’il pouvait pour éviter cela. Car le talante (capacité de dialogue et de compromis) que s’est toujours targué d’avoir Zapatero s’est aussi appliqué aux turbulences de la crise et aux exigences antagonistes des agents sociaux, politiques et économiques. Comme le lui a fortement «suggéré» la BCE et l’U.E, l’Espagne a mis en place un important plan d’austérité, des réformes du marché de l’emploi et des retraites et une réduction progressive du déficit public (6% en 2011 pour atteindre les 3% en 2013) qui devraient être respectée. Face à l’insistance de l’Union Européenne, la ministre de l’Economie, Elena Salgado, a donné un aperçu des mesures que le gouvernement espagnol approuverait lors des Conseils des Ministres extraordinaires prévus pour le 19 et le 26 août prochain et qui doivent servir pour assurer cette réduction du déficit budgétaire. Pourtant cela ne semble pas suffisant et certaines décisions, jugées indispensables, ont presque fait empirer les choses. L’annonce d’élections anticipées a plutôt déchainé les marchés et la recapitalisation des caisses d’épargne espagnole (le vrai cœur du problème) a déstabilisé la dette publique.

Pourtant celle-ci n’est pas extraordinairement élevée (moins de 70%), comme c’est le cas en Italie, mais la dette privée des ménages pèse sur des marchés qui ne croient pas à la solidité financière des petites caisses régionales du pays. Le gouvernement espagnol ne se sent pas soutenu par Bruxelles et accuse Jean-Claude Trichet, président du BCE, d’aggraver la crise en tergiversant sur un possible rachat de dette espagnole et italienne avant finalement de s’y résoudre sous la pression des marchés financiers.

Des revendications confuses

Un sentiment d’ingratitude assez similaire à celui que le gouvernement ressent de la part des indignés. Le pouvoir politique ne peut ignorer un mouvement auquel ont participé entre 6 et 8 millions de personnes, selon une étude Ipsos Public Affairs publié par RTVE. Ce qu’il n’a d’ailleurs pas fait en appliquant une politique très pragmatique et légalement laxiste face aux campements (illégaux) dans plusieurs villes espagnoles. Les réunions, manifestations, conférences et marches ont toujours été accompagnées de loin et sans incidents par les forces de l’ordre et le gouvernement (et les différentes institutions locales) a souvent proposé des solutions pour loger et/ou nourrir les manifestants. Comme souvent, les élus ont vite compris qu’il serait mal vu de s’opposer à un mouvement très populaire. Alfredo Pérez Rubalcaba par exemple, candidat socialiste aux élections législatives, a décidé de récupérer quelques-unes des idées du 15-M dans son programme. Mais cela n’a pas empêché les indignés de poursuivre et de durcir leur mouvement jusqu’aux incidents de la semaine dernière à Madrid.

Mais, mis à part un document remis il y a quelques jours au parlement espagnol, les revendications du 15-M restent vagues ou hétéroclites et donc impossibles à mettre en place de manière concrète. De ce côté-là aussi, Zapatero est prêt à écouter les exigences de changement (souvent opposées à celle des pouvoirs économiques) mais ne sait pas vraiment où les trouver.

17 plans d’austérité?

Le Premier Ministre espagnol voit comment l’étau se resserre des deux côtés tandis que la fin de son mandat approche. Une situation que certains ténors de l’opposition conservatrice du Partido Popular (PP) n’ont pas hésité à qualifier d’«agonie». Sauf que Mariano Rajoy, leader du PP et bien placé dans les sondages pour remporter les prochaines élections en novembre, va se retrouver face au même problème comme le rappelle très justement The Economist: «Mr. Rajoy a face à lui un dilemme pour les prochains mois. Pour gagner des voix, il doit paraitre modéré mais pour gagner le respect des marchés et de Bruxelles, il doit paraitre sévère». On ne saurait mieux définir la paradoxale (et souvent impuissante) position actuelle de Zapatero (la réélection en moins). Tout cela dans un pays très largement décentralisé où l’autonomie (en tout genre) des régions leur permet de fortement s’endetter. «Les plans doivent s’appliquer de manière rigoureuse surtout au niveau régional», rappelait la semaine dernière Olli Rehn, Commissaire européen aux Affaires Economiques.

L’heure est à l’austérité à tous les niveaux. L’Andalousie a annoncé un plan permettant d’épargner 752 millions d’euros, la Communauté de Valence épargnera 680 millions tandis que les premiers budgets d’Artur Mas, président de la Generalitat de Catalogne, prévoient une coupe de près de 2860 millions d’euros. Presque tous promettent de ne pas toucher aux acquis sociaux mais les manifestations et les rassemblements contre ces plans d’austérité se multiplient ces dernières semaines un peu partout en Espagne. La lutte pour la sobriété économique entre le pouvoir central et les 17 communautés autonomes espagnoles est en marche, comme le montre l’échec du Conseil de Politique Fiscale fin juillet entre Elena Salgado et les gouvernements régionaux pour reporter le paiement de la dette de 24.000 millions d’euros que ces derniers ont envers Madrid.

Dans un pays où le taux de chômage dépasse les 20% et qui cherche à sortir de l’économie «del ladrillo» (de la brique), les reformes sont indispensables. Reste encore à savoir lesquelles tout en résistant aux tensions constantes qui arrivent des marchés et de la rue. Le (faux-) départ en vacances de Zapatero en est un bon exemple. Un contexte instable, fragile et explosif qui sera au cœur des élections espagnoles du 20 novembre.

Aurélien Le Genissel

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