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Cachez ces corps morts!

Kléber Ducé, mis à jour le 17.09.2010 à 13 h 02

La Cour de cassation a tranché: le respect dû aux personnes décédées est incompatible avec l'exposition de cadavres à des fins commerciales

Exposition à Budapest, en 2008. REUTERS/Laszlo Balogh

Exposition à Budapest, en 2008. REUTERS/Laszlo Balogh

Le 21 avril 2009, Louis-Marie Raingeard, juge des référés au tribunal de grande instance de Paris, ordonnait la fermeture d'une exposition commerciale de cadavres humains intitulée Our Body, à corps ouvert. Cette exposition parisienne avait déjà été présentée dans différents pays ainsi, en France, qu’à Lyon et Marseille. La justice avait été saisie par deux associations (Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine) qui  soupçonnaient ici un trafic de cadavres de condamnés à mort chinois. Encore Events, la société organisatrice, avait aussitôt dénoncé une décision «ecclésiastique» nourrie des «convictions personnelles» du magistrat avant de faire appel.

L'interdiction avait ensuite été confirmée par la cour d'appel de Paris, mais sous un autre motif, nettement moins solennel: l' exposition de cadavres humains ne pouvait être autorisée en France qu'à la condition que l’exposant puisse fournir la preuve de leur origine. Encore Events s'était alors pourvu en cassation.  Or jeudi 16 septembre, la Cour de cassation est finalement revenue aux  motivations du juge de première instance:

«Aux termes de la loi les restes des personnes décédées doivent être traités avec respect, dignité et décence», or «l'exposition de cadavres à des fins commerciales méconnaît cette exigence».

Le même jour, le Comité national d’éthique a rendu  un avis «sur les problèmes éthiques posés par l’utilisation des cadavres à des fins de conservation ou d’exposition muséale» [PDF]  dans lequel il souligne que les  expositions de cadavres du type Our Body, à corps ouvert constituent  «une forme d’exploitation du corps des morts à visée commerciale qui contrevient à l’esprit de la loi française».

A cette occasion nous republions le texte que nous avions consacré à cette problématique au lendemain de la décision de justice du 21 avril  2009.

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Il se nomme Louis-Marie Raingeard. Juge des référés au tribunal de grande instance de Paris il vient de se faire un nom dans le vaste champ de la jurisprudence en ordonnant, mardi 21 avril, la fermeture d'une exposition commerciale qualifiée d' «anatomique». Intitulée Our Body, à corps ouvert cette manifestation se tenait au n°12 du boulevard de la Madeleine à Paris depuis le 12 février (15,50 euros l'entrée). On sait dorénavant que le justice française  considère qu'une telle exposition de cadavres humains est  contraire à la décence. Faut-il pour autant crier au scandale, à l'intolérable censure?

Pour M. Raingeard, la règle est claire: «L'espace assigné par la loi au cadavre est celui du cimetière.» Et «la commercialisation des corps par leur exposition constitue une atteinte manifeste au respect qui leur est dû». Et après avoir souligné tout l'intérêt que l'on pouvait accorder à un tel «débat de société» le magistrat a tranché: Our Body, à corps ouvert doit fermer au plus vite sous peine d'une astreinte de 20.000 euros par jour de retard.

Mais il y a plus. Dans sa logique le juge Raingeard a décidé que les dix-sept cadavres objets de l'exposition (des cadavres d'hommes et de femmes, entiers ou disséqués, présentés comme étant d'origine chinoise) devraient être placés sous séquestre «aux fins de rechercher avec les autorités publiques françaises compétentes une solution conforme aux droits de l'inhumation».

L'émotion des responsables de la société Encore Events organisatrice de ce spectacle est d'autant plus vive que c'est la première fois qu'ils font l'objet d'une condamnation en justice -qui les prive de leur matériel- après avoir présenté ces dernières années leurs cadavres dans de très nombreux pays. L'exposition devait quitter prochainement la proximité de l'Eglise de la Madeleine pour gagner le Parc Floral de  Paris. Comme à chaque fois qu'elle a fait l'objet de critiques la société Encore Events a mis en avant le caractère «pédagogique» et «scientifique» de l'affaire.

Il nous revient ici en mémoire d'avoir à Amsterdam (en 2007) franchi –pour le prix de 22.50 euros (20.50 passé 60 ans et 18.50 avant 18 ans)- les portes de l'exposition Bodies. The Exhibition; et ce  après avoir (dans les années soixante-dix) souvent franchi celles des amphithéâtres d'anatomie ou des services de médecine légale. Deux expériences qui permettent de relativiser grandement les objectifs pédagogiques des organisateurs de ce type de «fascinant voyage à travers le corps humain».

A Amsterdam, plus que de l'exposition, la fascination venanit  de la foule de ceux qui s'y rendait. Mille personnes par jour en semaine, le double, voire le triple le week-end. Groupes organisés, badauds solitaires, touristes, crânes rasés, habits de cuir et, surtout, familles avec enfants en bas âge. Tous ou presque avaient le sourire de ceux à qui on a promis un gros, bon sinon gras spectacle; le sourire affiché avant-hier par les spectateurs qui faisaient la queue pour entrer dans le chapiteau du cirque; le sourire que l'on ne pouvait pas ne pas avoir quand on se régalait à l'avance des clowns et des panthères, des acrobates, de l'orchestre, de la sciure et des solides fragrances animalières. Nul animal, pourtant, au «Beurs van Berlage» d'Amsterdam sans clowns, sans panthère, sans orchestre.

L'affaire à l'époque était conjointement déclinée  en boucle à Miami, Seattle, Las Vegas et New York.  Et dans tous les cas cette promesse de bateleur : grâce à «Bodies. The Exhibition»,  après avoir vu les intérieurs de nos cadavres, vous ne regarderez plus jamais  votre corps de la même manière.

Officiellement, pour  Paris, les cadavres avaient été fournis par la fondation Anatomical Sciences and Technologie basée à Hong Kong. Et les organisateurs assurent que les personnes dont les corps sont exposées avaient donné leur consentement de leur vivant. Les deux associations qui avaient saisi la justice française  - Ensemble contre la peine de mort  et Solidarité Chine soupçonnent elles que les cadavres exposés soient ceux d'anciens prisonniers ou de condamnés à mort exécutés en Chine.

Ces deux associations estiment d'autre part qu'il y a là une forme d'atteinte aux droits de l'homme, ces derniers ne cessant pas -sous une autre forme- d'exister avec la mort. Elles ont été suivies en cela par la justice française  pour laquelle «la présentation des  cadavres et organes met en oeuvre des découpages qui ne sont pas  scientifiquement légitimes, des colorations arbitraires, des mises en scènes  déréalisantes» qui «manifestement manquent à la décence».

Pour le dire de manière cursive «la visée pédagogique»  ne saurait tout permettre. Et ce d'autant que l'article 16-1 du Code civil français stipule que «le respect du corps humain ne cesse pas avec la mort» et que «les restes des personnes décédées (...) doivent être traités avec respect, dignité et décence». Quant à l'article 16-2 du même Code il autorise le juge «à prescrire toutes mesures propres à faire cesser une atteinte illicite au corps humain».

On ne sera nullement surpris d'appendre que la société Encore Events a décidé de faire appel en qualifiant  d'«aberrant» un jugement condamnant une exposition déjà présentée à Lyon et à Marseille et alorS qu'il existe une vingtaine d'expositions similaires «tournant» actuellement à travers le monde et qui auraient déjà été vues par une trentaine de millions de vivants.

Dans la très savante et également délicieuse réédition du répertoire  qu'il consacre aux «délicatesses du français contemporain» Renaud Camus cite, à l'article «Disparaître»,  le grand Fernando António Nogueira Pessoa (1888-1935) : «Mourir est seulement n'être pas vu.»

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