Economie

Pourquoi les marchés paniquent et pourquoi cela va durer

Bethany McLean, mis à jour le 12.08.2011 à 11 h 34

Le mal est profond. La grande question aujourd'hui de la dette tient plus à la solvabilité des Etats qu'au manque de liquidités. Pour preuve, l'Irak est aujourd'hui considéré comme un pays financièrement aussi sûr que l'Italie et l'Espagne!

Salle de marchés à Londres Luke MacGregor / Reuters

Salle de marchés à Londres Luke MacGregor / Reuters

Qu'y-a-t-il avec le mois d'août? En août 1998 débutait la crise de la dette émergente, qui allait emporter dans son sillage Long Term Capital Management, et en août 2007, la crise des subprimes commençait à montrer le bout de son nez. Nous voici aujourd'hui, début août 2011, et les marchés plongent. Mercredi dernier, la moyenne industrielle de l'indice Dow Jones est timidement sortie de huit jours consécutifs de baisse en enregistrant un rebond minuscule. Puis, jeudi, la dégringolade a repris, et le Dow Jones a perdu 513 points à la clôture. Il a encore fait «mieux» lundi 8 août avec un plongeon de 635 points ou 5,5%. C'est sa pire performance depuis l'horrible automne 2008.

La tourmente a toutes les chances de continuer. Nous subissons de plein fouet la crise de la dette européenne; un réveil difficile après la bataille parlementaire sur le plafond de la dette; des chiffres de la croissance indiquant que la reprise économique, censée nous sortir du piège de notre propre dette, est encore plus fragile que prévu; et un déficit budgétaire de plusieurs milliers de milliards de dollars qui donne la forte impression que, cette fois-ci, le gouvernement ne va pas pouvoir, ni même vouloir, faire jouer la relance économique. (Je répète le terme de dette à dessein, car c'est la dette qui est au cœur du problème).

La partie la plus grave du désordre actuel se retrouve, évidemment, en Europe. Il était facile de se laisser berner par les périodes de calme entre les crises, et penser qu'il s'agissait, effectivement, de calme. Après tout, les problèmes en Grèce ont fait les gros titres voici déjà plus d'un an. Mais si vous vous rappelez des débuts de la crise financière, à l'automne 2007, ce qui a été le plus troublant, ce sont les soubresauts avec lesquels elle s'est manifestée, avant que tout ne se déchaîne à l'automne 2008. Des périodes de panique – comme lors de la quasi-banqueroute de Bear Stearns – ont précédé d'inquiétantes plages de tranquillité. Et de même qu'il y eut un remède pour Bear, il y en eut un pour la Grèce – en juin 2010, l'Union Européenne avait mis en place un premier plan de renflouement. Mais la crise était en marche, inexorablement.

L'Europe fait peur au monde entier

Chaque pays en Europe a ses soucis spécifiques, mais globalement, on craint que le problème soit plus une question de solvabilité que de liquidité. Certes, en injectant des liquidités, l'UE a fournit un analgésique, mais elle n'a pas guéri la maladie sous-jacente. Ce qui explique, peut-être, pourquoi chaque renflouage, de la Grèce en passant par l’Irlande ou le Portugal, n'a pas réussi à réconforter pour de bon les marchés. La croissance en Europe a dramatiquement ralenti, et les convulsions parties de Grèce se sont propagées en Italie et en Espagne. (La situation est particulièrement préoccupante en Italie, où les baisses des valeurs bancaires sont dignes de la panique après la faillite de Lehman; certaines rumeurs font état d'une restructuration imminente). Le gestionnaire de fonds de placement David Pesikoff, de Triangle Peak Partners, a cruellement remarqué que l'Irak était aujourd'hui considéré comme un pays aussi sûr que l'Italie et le Portugal (si on s'en réfère aux prix des assurances garantissant d'un défaut de paiement survenant dans les cinq ans).

L'Italie et l'Espagne nous disent d'arrêter de nous faire du souci, qu'elles vont bien, tout comme le faisaient la Grèce, l'Irlande et le Portugal – juste avant d'aller mal. Avec l'accord pour renflouer la Grèce, le 21 juillet, l'UE a mis en place un plan pour soulager la pression financière pesant sur les autres pays avec l'achat d'obligations par le Fonds européen de stabilité financière (FESF)  – l'équivalent européen du TARP. Mais il n'est pas certain que l'Europe ait suffisamment de fonds, ou de concordance politique, pour permettre un renflouage massif.

L'un de mes interlocuteurs compare le FESF aux efforts avortés de l'automne 2007, qui visaient à pallier la crise naissante aux États-Unis par un véhicule d’investissements structurés (SIV) gigantesque, censé racheter les mauvaises dettes des banques. Selon lui, le FESF serait un «véhicule d'attaque auto-infligée» car les obligations qu'elle émet valent moins que celles émises par l'Allemagne, le membre le plus fort de l'UE. Si des investisseurs cherchaient la sécurité, ils se tourneraient vers les obligations de l'Allemagne, et pas celles du FESF. Au final, cela fera baisser la valeur des obligations de la FESF, tout comme la valeur des crédits que la FESF cherche à sauver.

L'Europe est un problème pour les États-Unis pour trois raisons. La première, c'est que l'agitation qui suit inévitablement des troubles économiques n'est une bonne chose pour personne. La seconde, c'est qu'une grosse partie des recettes des entreprises américaines – en gros, un quart des recettes des entreprises présentes sur le S&P 500 – vient d'Europe. La troisième, c'est que des soucis touchant le système bancaire pourraient être contagieux, en partie parce que les banques européennes s'alimentent sur les marchés monétaires américains. L'indice le plus récent sur lequel je suis tombé veut que 40% des fonds des marchés monétaires américains sont investis dans la dette bancaire européenne.

La plus grande crainte porte sur l'instabilité de ce financement, et certaines raisons poussent à croire qu'elle est fondée. Hier, la Banque de New York (BNY) a annoncé qu'elle allait imposer des frais de garde sur ses comptes les plus importants. La BNY l'explique par les «dépôts massifs en dollars qu'elle a reçus ces dernières semaines». Ce qui signifie que les investisseurs les plus importants préfèrent ne pas percevoir d'intérêts et avoir leurs dépôts garantis par la Federal Deposit Insurance Corporation que de prendre un risque quelconque. Ce qui n'augure rien de bon pour la stabilité des marchés monétaires.

Le 4 août, le Wall Street Journal soulignait que si les banques européennes n'arrivent pas à se financer, d'une quelconque autre manière, en dollars américains, elles pourraient se prévaloir d'un programme commun entre la Réserve Fédérale et la Banque centrale européenne (BCE), dans lequel la Réserve Fédérale émet des prêts en dollars à la BCE pour que la BCE puisse prêter à son tour aux banques européennes. (Un programme qui a fonctionné à plein régime pendant la crise de 2008). Mais il n'est pas certain que ce soit sans risque pour les États-Unis. Vu que la BCE a acheté des obligations auprès de pays plus faibles, afin de les soutenir, il n'est plus sûr que la BCE, en elle-même, soit encore solide comme un roc. Si mes interlocuteurs officiels me disent qu'il n'y a pas encore le début de commencement d'un problème, les pessimistes que j'ai interrogés se font du souci. (Le souci est le propre des pessimistes, cela va sans dire).

Le moteur américain est grippé

Mais les problèmes actuels ne sont pas totalement de la faute de l'Europe. Nous avons aussi notre part de responsabilité. La résolution de la crise, créée par les Républicains, sur le plafond de la dette n'a rien arrangé. A cause des dépenses gouvernementales qui ont suivi la crise de 2008, notre dette est trop importante. Mais si nous cherchons à réduire trop rapidement notre dette, les économistes disent que nous risquons aussi de tuer dans l’œuf toute reprise économique.

Ce qui nous amène à un autre problème: des chiffres récents semblent de plus en plus montrer que l'espoir d'une reprise a tout d'un vœu pieux. La semaine dernière, le gouvernement a publié des données révisées du PIB américain qui nous ramènent plusieurs années en arrière. Elles montrent que la récession était encore pire que ce que tout le monde avait pu imaginer, et que la croissance du premier semestre de l'année a été à peine positive. Ces chiffres, selon David Zervos, responsable de la stratégie obligataire chez Jefferies, ont «forcé» tous ceux qui pensaient que nous étions sur la voie d'une reprise durable à «reconsidérer fortement la chose». Les dépenses de consommation, qui constituent en général une grosse partie du PIB, n'ont quasiment pas contribué à la croissance du PIB. Et selon Pesikoff, le tonnage du transport routier, un indicateur de l'activité économique globale, est au point mort. «Tout cela signifie que l'économie stagne», a-t-il écrit dans sa dernière newsletter hebdomadaire.

Les spéculateurs à la hausse motivent leur optimisme par de très importants profits industriels. Mais la plupart de ces profits ont été générés par des réductions de coûts – tous ces emplois perdus! – et pas par une véritable croissance. Je ne suis pas prête à parier sur la stabilité de ces profits industriels si l'économie ne repart pas.

Et ces spéculateurs sont étonnamment sanguins. L'enquête d'Investors Intelligence, l'autre outil favori de ceux qui adorent mesurer les opinions, montre que les spéculateurs à la hausse sont plus nombreux aujourd'hui qu'en juin. Le désir d'acheter à la baisse est toujours bien vaillant, tout comme l'est la croyance dans l'«option de vente de Bernanke» – selon laquelle le directeur de la Réserve Fédérale trouvera un moyen pour tous nous renflouer. J'aimerais vraiment, mais vraiment y croire. Mais nous avons peut-être aujourd'hui atteint les limites des capacités du gouvernement à sauver l'économie.

Bethany McLean 

Traduit par Peggy Sastre

Bethany McLean
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