Economie

Entre les marchés et les Etats, c'est la guerre!

Eric Le Boucher, mis à jour le 11.08.2011 à 12 h 05

Les gouvernements n'ont plus vraiment le choix, les demi-mesures et les discours ne suffisent plus à rassurer leurs créanciers. Ils doivent prendre des mesures radicales pour dynamiser les économies et prouver qu'ils seront capables de rembourser un jour.

Courtier en Chine  REUTERS

Courtier en Chine REUTERS

Le 2 janvier 1672, ruiné, Charles II, roi d’Angleterre, déclarait un «stop de l’échiquier», il suspendait sa dette pour un an. C’était une piètre décision en réalité, les créditeurs ne faisaient plus confiance depuis belle lurette à la couronne. Le roi manquait d’argent, il en manquera tout simplement plus encore.

Jusqu’en 1688. A cette date,  le roi Guillaume III  retrouve tout le crédit qu’il désire. Comment?  C’est que Guillaume, à l’occasion de la «Glorieuse révolution», avait concédé une Déclaration des Droits au Parlement qui gagnait le pouvoir suprême en Angleterre, notamment celui de lever les impôts. Les parlementaires, nobles et riches, les prêteurs, avaient acquis le droit de vérifier ce qu’on faisait de leur argent.

Il avait fallu un changement institutionnel complet, une révolution, pour que les créditeurs retrouvent confiance dans la capacité du royaume à les rembourser. Avec les crédits retrouvés et la création de la Banque d’Angleterre, le roi allait trouver de quoi financer la Royal Navy, créer des routes et des canaux, réformer de fond en comble son royaume et planter les germes de la future révolution industrielle.

Sommes-nous juste avant 1672? Faudra-il que les Etats surendettés, c’est-à-dire pratiquement tous les Etats d’Europe et d’Amérique, fassent à leur tour un «stop de l’échiquier»? Certains y songent: soit par une nationalisation générale du système financier, soit encore par le recours à l’inflation, qui ronge efficacement les dettes comme chacun sait. Ou bien, au contraire, qu’ils inventent un Guillaume III moderne, une toute nouvelle façon de faire de la politique capable de redonner confiance? Tel est l’enjeu de la guerre actuelle, des marchés et des Etats, de l’économie et de la politique.

Ces dernières semaines, la panique des créditeurs, nommés «marchés financiers», est devenue progressivement totale vis-à-vis des gouvernements. Deux incroyables événements sont arrivés. En Europe, la Grèce, membre de l’euro, a fait un défaut partiel sur sa dette. Tel a été l’un des volets du deuxième plan d’aide décidé lors du Sommet européen le 21 juillet. Les banques ont accepté de rayer 21% de leurs prêts à ce pays. Que cela soit sur la base du volontariat et que cela soit en vérité fort peu (dans les comptes des banques, les obligations d’Athènes sont dévalorisées d’au moins 50%), ne change rien au fait: un pays européen a fait comme Charles II ou, plus près de nous, comme l’Argentine. C’était ce que redoutait Jean-Claude Trichet comme le pire. L’euro n’aura pas réussi à s’installer comme une monnaie sans faille: après dix ans d’existence, sa valeur est écornée. Et qui dit une fois dit deux ou trois: les investisseurs craignent que le même sort soit fait à la dette portugaise, puis irlandaise. Et par avance, l’effet domino joue sur l’Espagne et l’Italie. Second événement incroyable, encore plus incroyable: une agence de notation, Standard & Poors a dégradé la note de la première puissance économique mondiale, les Etats-Unis.  C’eut été inimaginable il y a encore deux ans. Quel symbole!

Les gouvernements déjà très endettés ont dû emprunter encore pour sortir de la crise et pour, cela ne manque pas de sel, sauver les banques de la faillite. Leurs dettes, entre 80% et 150% des PIB, sont trop énormes, calculent les marchés. Elles vont peser sur les épaules des citoyens pendant des années. Est-ce supportable? Les dirigeants sont-ils assez fiables et courageux pour infliger des mesures d’austérité? La croissance sera-t-elle pénalisée? Hier, trop indulgents, les marchés sont pris de panique. Ils s’alarment de tout, dans l’exagération et avec leur reflexe moutonnier qui donne raison au plus craintif d’entre eux.

Les gouvernements se réunissent, font des promesses, mais ils n’arrivent plus à rassurer. Certains demandent que la politique «reprenne la main» sur les banques, les Hedge Funds et les agences de notation. Mais sans dire comment ce serait possible sans plonger dans l’inconnu. Les gouvernements désunis, concurrents les uns des autres, n’osent pas.

L’exemple de Guillaume III montre qu’il faudra des réformes institutionnelles très fortes. Aux Etats-Unis, la mécanique de la cohabitation entre le président démocrate Obama et le Congrès républicain sous la pression du radical Tea Party, détruit un consensus pourtant indispensable. Le Tea Party ne veut pas d’impôts, c’est une solution au problème de Charles II: le roi doit être pauvre, sans moyen parce qu’il est incapable de bien faire. Que Guillaume III ait démontré l’utilité de l’Etat n’entre pas le champ de connaissances du Tea Party. L’Amérique doit, au delà, s’interroger sur sa déchirure en deux entre le vote démocrate des côtes et le vote républicain des Etats de l’intérieur. Barack Obama tient un discours de réconciliation, le seul possible, mais une partie des Américains, comme idéologiquement décervelée, semble avoir pris en horreur les notions de solidarité et de bien commun. Pourquoi?

En Europe, la construction de l’euro est à revoir entièrement. Depuis 18 mois, en surmontant à chaque étape les réticences coupables d’Angela Merkel, beaucoup a été fait dans la direction fédérale. Les Européens ont  donné naissance à un mécanisme de secours aux Etats défaillants: le Fonds européen de stabilité financière (FESF). Pour les chefs d’Etat comme Nicolas Sarkozy, il faut continuer dans cette voie: les moyens (500 milliards d’euros) du Fonds doivent être tripler pour faire face à un éventuel soutien de l’Italie. Dans l’immédiat, ils ont demandé et obtenu que la Banque centrale européenne (BCE) rachète des titres de Rome pour tenir le marché. Ensuite, le FESF prendra le relais. Même chose pour l’Espagne. Parallèlement, est installée une surveillance étroite des budgets des pays membres, pour interdire  les dérapages. Voilà le début d’un gouvernement économique, juge Paris avec (auto-)satisfaction.

Que les marchés financiers aient poursuivi leur dégringolade après le 21 juillet, puis plus encore cette semaine, pousse à penser qu’il faut aller beaucoup plus loin. Car une variable manque dans le «gouvernement économique»: la croissance. Comme le dit Jacques Attali (voir son article) la seule bonne façon de rembourser ses dettes est de le faire par la croissance. Il faut donc revoir complètement les institutions européennes pour qu’enfin l’Union ne doit pas seulement négative, policier des normes, de la concurrence et demain des dérapages budgétaires, mais positive: qu’elle se donne les moyens d’investir dans l’infrastructure mais aussi dans le benchmarking des meilleurs pratiques de croissance, y compris sociales. C’est d’une nouvelle politique globale dont la zone euro a besoin, il faut un saut qualitatif majeur dans la construction commune.

Enfin, comme le note l’économiste Shahin Vallée dans son blog sur Bruegel, à ce pilier national (l’austérité crédible) et ce pilier communautaire (une stratégie de croissance), il faut en ajouter un troisième: une réforme du système monétaire international. «Ce qui est en jeu dans la dégradation américaine, écrit-il, est plus largement le rôle et la place du dollar dans le système monétaire international. Le message envoyé au monde est qu’il faut organiser une transition aussi douce que possible vers une nouvelle architecture monétaire». Comme l’a noté Jean-Marie Colombani, l’enjeu géopolitique est là, dans le nouveau partage du monde.

Les Chinois demandent des comptes. Les créditeurs de Charles II, ce sont eux. Dans leur ensemble, les pays développés ont accumulé 83% de la dette mondiale, les pays émergents seulement 17%. Or, ils détiennent 81% des réserves monétaires et leurs Bourses qui représentaient 4% de la capitalisation mondiale en 1995, en pèsent aujourd’hui  35%. Ces pays consomment 60% de l’énergie mondiale, 65% du cuivre, 75% de l’acier. Dans leur ensemble, leur poids économique  qui valait 20% du PIB mondial en 1990, et celui des pays développés 80%, devrait doubler ces derniers en 2017. Il serait temps que la nouvelle que l'Amérique et l'Europe répondent efficacement et autrement que par les dettes, à ce grand basculement.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte