Monde

Turquie: la fin du kémalisme

Christopher Hitchens, mis à jour le 09.08.2011 à 5 h 18

A quand remonte la dernière fois qu'une armée conservatrice membre de l'OTAN a limogé ses plus hauts gradés?

Cérémonie militaire devant le mausolée de Mustapha Kemal Atatürk à Ankara Umit Bektas / Reuters

Cérémonie militaire devant le mausolée de Mustapha Kemal Atatürk à Ankara Umit Bektas / Reuters

En se mettant dans la peau d'un Turc fondamentalement laïc apprenant la stupéfiante nouvelle de la liquidation, quasiment du jour au lendemain, de la caste militaire laïque (ou atatürkiste), on pourrait ressentir, peut-être, une toute petite partie de l'impression de vertige national qui accompagna certainement la proclamation d'un nouveau système, dans les deux premières décennies du XXème siècle.

Par exemple, la semaine dernière, dans la presse, le vice-président actuel du parti politique historique de Kemal Atatürk, le Parti républicain du peuple, ou CHP, parlait le cœur lourd d'une «seconde république turque» dans «la ville balnéaire de Çanakkale», et peu de temps après, il semblerait que des hauts-gradés turques aient été arrêtés – et non pas, comme cela a été dit précédemment, que leurs démissions aient été acceptées. Cette célèbre péninsule côtière, comme le New York Times ne le précisait pas, porte aussi le nom de Gallipoli. C'est ici qu'entre 1915 et 1916, le Général Mustafa Kemal infligea aux troupes impériales britanniques leur plus sanglante et tragique défaite, tout en  persuadant les arrogants et colonialistes ancêtres de Rupert Murdoch que leurs braves aïeux australiens avaient servi de chair à canon pour ces gros infatués de britanniques. La pomme du célèbre film de 1981 de Mel Gibson ne tomba pas très loin de l'arbre. Quelques années après Gallipoli, le même général avait en réalité réussi à annuler le verdict régional de la Première Guerre Mondiale, et expulsé d'Anatolie les troupes grecques, françaises et britanniques.

Le poids historique de ces événements est quasiment impossible à surestimer: Atatürk (qui était probablement un athée pur-jus) put mettre en place son programme laïque justement parce qu'il avait ignominieusement défait trois envahisseurs chrétiens. Et pourtant, pendant des décennies, les stratèges occidentaux recherchèrent fébrilement un autre Mustafa Kemal, quelqu'un capable, en son propre nom, de procéder à la modernisation de la communauté musulmane. Pendant un temps, ils pensèrent que Gamal Abdel Nasser pouvait faire office de modèle. Puis ce fut le Shah d'Iran. Ils ajustèrent même brièvement le concept à Saddam Hussein, Zulfikar Alî Bhutto, et d'autres personnages aujourd'hui marqués du sceau de l'infamie. Mais personne, en termes d'autorité et d'authenticité, n'arriva à la cheville d'Atatürk. Sous son règne, le grand califat fut anéanti, et la règle antique du céleste et du sublime remisée en un rêve pour lequel seuls quelques visionnaires ascétiques et autres fanatiques manifestaient un réel intérêt. Il y a encore peu de temps, la Turquie moderne montrait tous les signes d'évolution vers un État capitaliste standard de la périphérie européenne.

Une amère rivalité, cependant, se cachait au sein de cette nouvelle élite turque. Le mouvement islamique et populiste naissant – le Parti pour la justice et le développement, de Recep Tayyip Erdoğan – comprenait parfaitement qu'une fois intégrée pour de bon à l'Union Européenne, la Turquie ne pourrait plus, conformément à la législation de l'UE, être soumise au pouvoir des hommes en uniforme. Nous assistâmes donc à un étrange spectacle où des Turcs plutôt conservateurs et nationalistes (avec, dans le cas d'Erdoğan, une très nette tendance au chauvinisme), firent cause commune avec des institutions libérales internationales pour contrer une institution, l'armée, qui symbolisait par-dessus tout le prestige et la gloire nationale turque. Cette coopération entre des forces apparemment laïques et d'autres nouvellement pieuses pourrait être liée, quelque part, au sens du devoir qui n'a cessé de grossir dans les rangs des habitants éduqués et laïcs des grandes villes, comme Istanbul, des individus qui avaient toujours su qu'ils pouvaient compter sur l'armée pour défendre leurs droits, tout en ayant constamment rechigné à y faire appel. La fiction d'Orhan Pamuk, cet auteur turc complexe, lauréat du Nobel, et d'ordinaire libéral, a parfaitement exploré ce paradoxe. Son roman, Neige, est peut-être la meilleure mise en scène de ce raisonnement.

Car, évidemment, Pamuk est aussi l'un des porte-parole les plus virulents des droits des Kurdes et des Arméniens, et de tous ceux dont la nationalité-même les mit en porte-à-faux avec l’État. Il fut menacé d'emprisonnement, conformément à une législation archaïque interdisant de débattre de certains sujets, et dut certainement remarquer le taux de mortalité exceptionnellement élevé des dissidents, tels le journaliste turco-arménien Hrant Dink, qui n'étaient pas suffisamment vigilants.

Mais la sombre réalité, c'est que l'élite militaire et «laïque» de Turquie a d'ores et déjà dévoyé bon nombre des valeurs qui étaient authentiques pour Atatürk et nécessaires à l'intégration de la Turquie à l'Eurosphère. Non seulement l'armée turque s'est permise de participer à la répugnante et illégale spoliation de terres qui contrevient encore aujourd'hui à toutes les législations internationales et les résolutions de l'ONU dans le micro-état autoproclamé et colonialiste du nord de l'île de Chypre, mais lors des premières années de l'occupation, le secrétaire général du parti d'Atatürk  – Bülent Ecevit – fut exclu de la vie politique et jeté en prison. Cette négation de la liberté de circulation, au sein-même de l'espace européen, a empoisonné les relations avec la Grèce, poussé des dizaines de milliers de Chypriotes à l'exil économique, et différé l'intégration de deux économies avancées – la Turquie et Chypre – au moment-même où l'économie athénienne ne peut plus faire cavalier seul.

Après avoir fourni pendant des années, avec la base aérienne d'Incirlik, une arrière-garde humanitaire pour les populations kurdes et chiites, en 2003, les Turques eurent l'opportunité d'ouvrir un «front nord» et de prêter main-forte à l'opération «Provide Comfort». Parmi nous, ceux qui étaient exclus des pourparlers et regardaient cette affaire de la salle d'attente, eurent vraiment l'impression que l'armée turque refusa l'honneur principalement parce que les pots-de-vin et les motivations financières n'étaient pas assez conséquentes. On avait l'impression, aussi, que cette même armée caressait le doux rêve d'aller asseoir son pouvoir dans les provinces kurdes du nord de l'Irak. Chercher à livrer une autre sale guerre sur le sol d'un pays voisin, et le faire en utilisant des fonds débloqués par le Congrès américain dans le cadre dans son budget d'aide à l'étranger ressemblait à un exercice de mauvaise foi d'un genre tout à fait spécial.

En 1960, l'armée turque fit preuve de médiation en ordonnant l’exécution de deux figures politiques de premier plan –  Adnan Menderes et Fatin Rüştü Zorlu – qui, selon mes meilleures sources, avaient provoqué de sauvages pogroms à Istanbul et Nicosie par une bombe placée à Thessalonique, lieu de naissance de Mustafa Kemal. (Si cela vous intéresse, vous pouvez vous reporter à mon petit livre Hostage to History: Cyprus From the Ottomans to Kissinger [Otages de l'histoire: Chypre des Ottomans à Kissinger]). Mais cette longue et inégalée symbiose entre un État, une Nation, une armée et la modernité a aujourd'hui fait son temps. Jadis, elle avait défié l'injustice du Traité de Versailles, ravivé un conflit régional à un niveau qui n'avait rien à envier aux Croisades, et vu les drapeaux turc et américain flotter de concert sur les vallées ensanglantées de Corée, dans ce qui fut le premier engagement belliqueux de la Guerre Froide. Cette époque est désormais révolue. On se demande, ne serait-ce que pour être surpris, comment elle a pu durer si longtemps ou être si rapidement démise, et on se rassure de voir les nombreuses et diverses façons possibles d'être turc, ou musulman.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

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