Monde

La montée de la droite radicale

Jamie Bartlett et Jonathan Birdwell, mis à jour le 15.08.2011 à 12 h 48

Le terroriste d'Oslo et d'Utoya n'est pas seul. En réalité, l'Europe compte bien plus d'extrémistes dangereux qu'on pourrait le penser.

Des membres de l'English Defense League lors d'une manifestation conjointe avec un groupe d'extrême droite suédois à Göteborg, le 21 mai 2011. REUTERS/Bob Strong.

Des membres de l'English Defense League lors d'une manifestation conjointe avec un groupe d'extrême droite suédois à Göteborg, le 21 mai 2011. REUTERS/Bob Strong.

Ces cinq dernières années, au cœur des bastions de l'Europe civilisée, on observe une résurgence de l'extrême droite. Des partis politiques de cette tendance ont enregistré des scores électoraux sans précédent dans de nombreux pays tels la France, l'Autriche, les Pays-Bas et la Suède. Dans les rues, les groupuscules d'extrême droite, composés de jeunes hommes peu amènes, s'étaient faits discrets depuis une génération, pour se multiplier désormais dans l'affairement des strassen, plazas et autres boulevards.

Jusqu'au vendredi 22 juillet, les gouvernements et les services de sécurité voyaient la chose certes comme une tendance préoccupante, mais de celles qui peuvent être contenues. Avec les attaques ahurissantes et tragiques de Norvège, tout a changé. Les agences de renseignement, qui se souciaient davantage d'al-Qaida depuis une décennie, sont subitement en alerte face à cette nouvelle et mortelle menace.

Le lien entre montée d'un extrémisme de droite et violence politique devient brusquement une préoccupation gouvernementale et sécuritaire majeure. Les groupes d'extrême droite vont être surveillés de près et les gouvernements vont probablement réexaminer la possibilité d'en interdire certains. Mais est-ce une bonne chose? Ces six derniers mois, nous avons analysé la question en enquêtant à grande échelle sur les militants et les sympathisants d'extrême droite. La réponse est loin d'être simple.

Des évènements qui apportent de la crédibilité

Au cours des dix dernières années, l'extrême droite européenne est devenue plus acceptable. Le racisme déclaré et le nationalisme patibulaire des générations précédentes ont été remisés au placard. La nouvelle extrême droite se caractérise par une défense arrogante et agressive de l'histoire et de la culture nationales face aux bouleversements du monde, de la laïcité et même de la démocratie et de la liberté. Si chacun possède ses idiosyncrasies, les partis d'extrême droite répondent à de réelles préoccupations de nombreux électeurs: que la mondialisation contemporaine ne leur a pas profité, que l'immigration de masse –en particulier en provenance de pays à majorité musulmane– menace leur identité locale et nationale.

Mais le plus important, peut-être, c'est que ces nouveaux partis d'extrême-droite, tels le Parti pour la liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas ou le Front national de Marine Le Pen en France, sont passés maîtres pour dépeindre les hommes politiques traditionnels en individus moutonniers, apathiques, corrompus et servant leurs propres intérêts, tout en étant esclaves du politiquement correct et du conformisme politique. Des événements récents –comme le renflouement des banques, la crise de la zone euro et le scandale des écoutes téléphoniques chez News International– ont sans doute apporté de la crédibilité à cette idée de politiciens déconnectés des gens ordinaires.

Ce mélange détonant de populisme et d'idées d'extrême-droite –utilisant souvent de puissants points de référence historiques, comme les philosophes des Lumières ou les drapeaux nationaux– a entraîné la formation de nouvelles alliances et un brouillage des lignes de partage traditionnelles entre gauche et droite. Thilo Sarrazin, par exemple, auteur du livre Deutschland schafft sich ab (L'Allemagne s'abolit) soutenant que son pays avance tel un somnambule vers les abysses multiculturels, est un membre important du SPD, les sociaux-démocrates allemands. Devant nous, l'un des dirigeants d'une organisation d'extrême droite danoise s'est présenté comme marxiste athée.

Attraction gravitationnelle sur le centre politique

Une partie importante des électeurs européens se laisse clairement impressionner. En France, Marine Le Pen est aujourd'hui troisième des sondages pour l'élection présidentielle de 2012. Le Parti pour la liberté de Wilders est aussi la troisième formation politique la plus importante des Pays-Bas. En Scandinavie, les Vrais Finnois, le Parti du Peuple danois et les Démocrates suédois ont tous enregistré leurs meilleurs scores électoraux ces 18 derniers mois. Les partis d'extrême droite sont aussi résurgents en Allemagne et en Autriche, déclenchant d'ataviques peurs européennes. Plus à l'est, le Parti Jobbik est aujourd'hui le troisième parti hongrois et a doublé le nombre de ses sièges aux dernières élections législatives.

Mais le plus significatif est peut-être que le pouvoir croissant de ces partis exerce une attraction gravitationnelle sur le centre politique. David Cameron et Angela Merkel ont tous les deux récemment annoncé la mort du multiculturalisme et l'interdiction du port de la burqa a été un atout électoral majeur pour Nicolas Sarkozy.

En-deçà du fracas politique, un nouveau type de groupuscules nationalistes et d'extrême-droite commence à fanfaronner de plus en plus bruyamment. En Grande-Bretagne, la Ligue de défense anglaise (EDL) utilise un mélange similaire d'idées populistes et d'extrême droite et est apparue en 2006 pour protester contre, selon ses termes, l'islamisation rampante de la société britannique. Utilisant à bon escient les réseaux sociaux, l'EDL a réussi à mobiliser entre 2.000 et 3.000 personnes dans des manifestations et revendique un groupe Facebook fort de 90.000 membres. Anders Behring Breivik, l'auteur des attentats à la bombe d'Oslo et de la fusillade d'Utoya, serait entré en contact avec des membres de ce groupe –il aurait même participé à une manifestation en 2010– et admire ouvertement ses stratégies: il voulait mettre en place une Ligue de défense norvégienne. En France, le Bloc identitaire est un groupuscule organisant des apéros saucisson-pinard devant des mosquées et qui voit dans ces rassemblements une déclaration de défense de la constitution laïque du pays.

Signes d'une régénération prochaine

Dans nos recherches, nous avons observé que ces groupes sont souvent tiraillés entre des objectifs parfois contradictoires, en cherchant par exemple la respectabilité auprès de leurs pairs tout en voulant recruter de nouveaux membres. Au Danemark, où nous menions une enquête de terrain en juillet, l'extrême droite se divise sur l’antisémitisme, l'homosexualité et les questions raciales. Nombreux sont ceux qui se présentent comme des «nationalistes modernes», attentifs à la montée de l'islam et qui cherchent à se dissocier des connotations nazies afin de gagner en légitimité. Il est ainsi intéressant de voir les commentaires laissés sur le forum d'un des groupes d'extrême-droite les plus récents – le Danskernes Parti (Parti des Danois)– mené par une étoile montante de 21 ans, Daniel Carlsen, affirmant que Breivik est un «fou», pas un nationaliste, et que son adhésion à la franc-maçonnerie le rend «pro-juif».

C'est dans cet environnement fébrile que les réseaux moribonds des néo-nazis, suprémacistes blancs et autres chrétiens fondamentalistes se font une nouvelle jeunesse et recrutent de nouveaux sympathisants. En Europe, la véritable droite radicale est encore microscopique mais avant même les attaques d'Oslo, les signes d'une régénération prochaine étaient manifestes.

Critique du marxisme culturel et du multiculturalisme

Évidemment, chaque groupe d'extrême droite a ses spécificités, ne serait-ce que parce que la première règle des mouvements d'extrême-droite est de ne pas pas offenser les sentiments nationaux. Certains groupes droitiers radicaux, tels le groupe terroriste et néo-nazi britannique Combat 18, sont obsédés par les théories du complot anti-juives. D'autres croient à la suprématie raciale et à l'importance de la pureté aryenne. En Scandinavie, la mythologie nordique fait souvent partie du décorum. Certains se retrouvent aussi dans des clubs de supporters de football et dans des groupes de hooligans violents: c'est par exemple le cas à Aarhus (Danemark), avec la Fierté blanche. Ce sont ces groupes que les services de renseignement et de sécurité surveillent depuis longtemps, car la violence est au centre de leurs visions du monde –un point important qui les distingue de groupes plus conventionnels.

L'extrême-droite politique prend bien sûr énergiquement ses distances avec ces franges extrémistes, mais certains points communs idéologiques existent. Ils partagent, par exemple, une affinité pour la rhétorique incendiaire fondée sur une crise existentielle. La civilisation occidentale est menacée, attaquée par les multiculturalistes, les juifs et les musulmans s'acharnent à détruire la chrétienté et l'identité nationale. Le «manifeste» de Breivik –un exposé de 1.500 pages de sa pensée, mis en ligne quelques heures à peine avant le début de sa folie meurtrière– illustre précisément ces thématiques. Il explique comment le marxisme culturel a détruit l'identité de l'Europe, avec la complicité objective des multiculturalistes. L'islam, dit-il, est aujourd'hui ce qui menace le plus la Norvège (et l'Europe) avec sa «guerre démographique». Au Danemark, nous avons retrouvé ce sentiment parmi de très nombreux groupes d'extrême droite.

«Une personne avec une croyance»

Personne ne sait réellement quel est le lien exact entre ces mouvements d'extrême droite et la violence politique. De même, les spécialistes ne sont toujours pas d'accord entre eux pour savoir si, oui ou non, les organisations islamistes extrémistes, mais pacifiques, seraient des «passerelles» vers le terrorisme islamique.

En même temps, tous les terroristes croient défendre une cause qui dépasse largement le simple nombre de leurs sympathisants et se battre pour des idées que d'autres acceptent sans arriver, par ignorance ou lâcheté, à concrétiser. Breivik a publié un unique et mystérieux tweet sur son compte, en paraphrasant le philosophe libéral John Stuart Mill: «Une personne avec une croyance a autant de force que 100.000 personnes qui n'ont que des intérêts». Tout comme ceux d'al-Qaida, les terroristes d'extrême-droite se voient souvent comme le bras armé d'une avant-garde, dont le coup fatal réveillera les masses.

Aujourd'hui, en Europe, il ne fait aucun doute que quelqu'un comme Anders Behring Breivik a plus de chances qu'il y a dix ans de trouver un tel environnement. Et même s'il a agi seul, ils sont certainement nombreux à partager ses préoccupations, son idéologie et sa croyance selon laquelle, sans action immédiate et drastique, la civilisation occidentale court à sa perte. Le monde ne peut plus se permettre d'ignorer cette menace croissante.

Jamie Bartlett et Jonathan Birdwell

Traduit par Peggy Sastre

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