Economie

L'euro face au dollar: l’aveugle et le paralytique

Gilles Bridier, mis à jour le 09.08.2011 à 11 h 43

L’euro reste une monnaie forte en dépit de la crise de la dette en Europe. La devise européenne profite des difficultés économiques et politiques américaines qui font planer des doutes sur la solidité du dollar. Un équilibre instable.

Jean-Claude Trichet, le président de la BCE Ralph Orlowski / Reuters

Jean-Claude Trichet, le président de la BCE Ralph Orlowski / Reuters

La crise de la dette de part et d’autre de l’Atlantique donne le tournis. Et chamboule les repères. Normalement, depuis le temps que les alertes et sauvetages en catastrophe se multiplient dans la zone euro, la monnaie européenne aurait dû perdre de sa valeur. Il n’est pas une opération de sauvetage, de l’Irlande à la Grèce en passant par  le Portugal, qui ne se termine sans qu’une autre se profile, en Grèce une deuxième fois et bientôt peut-être en Italie. Avec en toile de fond les prédictions de tous les adversaires plus ou moins déclarés de l’euro sur son prochain effondrement.

Il n’est pas question seulement de techniques financières, mais aussi de détermination politique. Dans d’autres situations, l’euro n’aurait pas résisté à une dégradation de la solidarité entre pays membres, seul ciment politique qui fonde la monnaie unique. Or, la crise grecque et la lenteur à trouver des solutions a fortement ébranlé cette solidarité. En plus, à peine une solution est-elle enfin élaborée comme le second plan de 158 milliards d’euros pour sortir la Grèce de la faillite, que déjà des doutes sont exprimés sur l’efficacité des mesures. Mais l’euro, cette fois, n’a pas bougé, ou presque sur les marchés de change.

Encore ne parle-t-on là que du sauvetage d’un pays qui ne pèse que 2% du PIB de l’Union européenne. Mais imaginons  qu’un poids lourd de la zone euro – l’Espagne, l’Italie ou la France – doive à son tour être soutenu. Les réponses ne pourraient être identiques à celles qui furent trouvées pour la Grèce: trop lourd! Ces risques font partie des hypothèses tout à fait réalistes qui devraient d’ores et déjà faire flancher l’euro.  Mais il tient bon. Voilà  de quoi donner du grain à moudre à ceux qui affirment que l’Europe est face à une crise de la dette, pas à une crise de l’euro.

L’euro, toujours une monnaie forte

La monnaie européenne s’échangeait à 1, 40 dollar à la mi-juillet, demeurant à son niveau d’octobre 2010. Le deuxième plan de sauvetage grec du 21 juillet a eu peu d’incidence sur le marché des changes. Puis le 5 août, après l’accord américain sur le relèvement du plafond de la dette et  juste avant la dégradation de la note des Etats-Unis par l’agence Standard & Poor’s, l’euro cotait près de 1,43 dollar. Depuis le début de l’année, l’euro a oscillé entre un minimum de 1,30 dollar début janvier et un maximum de 1,50 début mai.

Voilà une dizaine d’années, la valeur de la monnaie européenne par rapport au dollar avait dégringolé, à son plus bas, jusqu'à 0,85. A l’inverse, à son zénith de 1,60 dollar en juillet 2008, elle asphyxiait les exportateurs français. En pleine crise de la dette publique, malgré les alertes, les psychodrames politiques et des situations de faillites tout à fait inédites dans la zone euro, la monnaie européenne reste à un niveau élevé. Pourquoi?

Le dollar ne rassure pas

Tout simplement parce que les valeurs des devises sont relatives. Et que le dollar américain n’a absolument rien actuellement d’une devise refuge. Dès le début de l’été, le risque de dégradation des Etats-Unis émis par deux agences de notation (Moody’s et Standard & Poor’s), a confirmé aux marchés qu’il serait risqué d’arbitrer en faveur de la monnaie américaine contre l’euro  .

Puis, les passes d’armes entre Démocrates et Républicains pour relever le plafond de la dette américaine ont mobilisé les médias mais rien réglé au plan économique, les deux camps ayant surtout cherché à élargir leur base électorale en vue des prochaines élections présidentielles. Standard s Poor’s en a tiré les conclusions conformément à ses annonces précédentes, sanctionnant «le processus dans le cadre duquel sont décidées les politiques publiques», a déclaré l’agence de notation. Ce qui en dit assez long sur la gestion de l’économie aux Etats-Unis ainsi que sur la capacité de la première économie mondiale à enclencher une vraie dynamique de reprise. D'où la grande fragilité de la monnaie américaine.

La Chine, premier détenteur étranger de créances américaines avec près de 10% de la dette, ne modère pas ses critiques. Dadong, sa jeune agence de notation, a même dégradé la note des  Etats-Unis avant Standard & Poor’s. La mobilisation ce week-end de la BCE (Banque centrale européenne) et des pays du G7 pour tenter d’éviter une propagation de l’inquiétude créée par la situation américaine et une nouvelle aggravation de la crise de la dette, illustre assez bien la déroute du système dont le dollar est un pilier.

Planche à billets américaine

D'un autre côté, le dollar aurait déjà dû plonger depuis plusieurs mois, si on considère que la Réserve fédérale américaine s’est engagée dans une politique de rachat d’emprunts d’Etat… en faisant tourner la planche à billets. Après l’injection annoncée de 600 milliards de dollars en octobre 2010, le relèvement du plafond de la dette fédérale devrait accentuer ce recours à la planche à billets. C’est cette situation qui a été poinyée par les agences de notation, ce qui aurait dû logiquement être fatal au billet vert. Mais la parité entre la monnaie européenne et le billet vert est malgré tout restée, jusqu’à présent, stable. Car lundi 8 août au matin, après la dégradation de la note américaine par Standard & Poor’s, la devise européenne valait juste un peu plus de 1,43 dollar, seulement 0,5 cent de plus que le vendredi précédent, Comme si, au plan des monnaies, cette dégradation était presque un non évènement.

Rappel de forces négatives

En réalité, le dollar se tient à cause des inquiétudes qui pèsent sur la zone euro et sur le risque de propagation de la crise de la dette à des poids lourds de la zone. Et l’euro se maintient à cause de la fragilité du dollar qui retient les opérateurs de marchés de s’y réfugier. Drôle d’équilibre, forcément très instable, obtenu par un rappel de forces négatives. On ne doit pas s’étonner que chacune des deux monnaies profite des faiblesses de l’autre, même si elles souffrent toutes les deux de la corrosion qui attaque leur fondamentaux. 

Le spectre d’une guerre des monnaies

Les Etats, dans leur ensemble, n’ont pas intérêt à bousculer ce fragile équilibre. En octobre 2010, le FMI estimait le montant des réserves de change allouées en devises étrangères à 4500 milliards de dollars, dont 61% en dollars et 27% en euros. Pour des pays comme la Chine (qui détient 30% des réserves internationales),  le Japon (11%), l’Arabie Saoudite, la Russie, le Brésil, Taïwan ou la Corée (entre 3 et 5%) selon l’agence Bloomberg, l’effondrement de l’une ou l’autre des monnaies causerait d’importants préjudices. Cette situation est source de déséquilibre, et le G20 a d’ailleurs inscrit à son programme de travail la réduction du besoin d’accumulation des réserves. Mais on n’a pas enregistré, jusqu’à présent, de réelles avancées sur la question.

La zone euro elle-même n’a aucun intérêt à voir le cours du dollar baisser. Les Etats-Unis y gagneraient une plus grande compétitivité à l’exportation alors que, à l’inverse, les exportateurs européens seraient pénalisés. Et la monnaie européenne, déjà trop forte pour les pays dans le collimateur des agences de notation (les PIGS: Portugal, Irlande, Grèce et Espagne), se verrait encore renforcée par rapport au dollar, ce qui ne pourrait qu’aggraver leur cas.

Le G20 a soulevé le problème en constatant que le risque de guerre des monnaies existe. Il a donc aussi inscrit à son agenda une réforme du système monétaire international «pour assurer la stabilité financière d’un monde multipolaire». Le triplement des fonds dont dispose le FMI en 2009 entre dans cet objectif. L’Europe en a profité l’an dernier pour la Grèce. Mais il en faudra beaucoup plus pour espérer stabiliser le système.

Gilles Bridier

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Journaliste
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