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Jacob Zuma, «l’homme fort» qui fait peur

Pierre Malet, mis à jour le 23.04.2009 à 7 h 05

Jacob Zuma, président de l'ANC   Reuters/Siphiwe Sibeko

Jacob Zuma, président de l'ANC Reuters/Siphiwe Sibeko

Les Sud-africains se rendent aux urnes le 22 avril. Mais le verdict ne fait guère de doute. Le Congrès National Africain (l’ANC) est crédité par les sondages de 60% des suffrages. Ses deux principaux rivaux, l’Alliance démocratique (un parti qui séduit essentiellement l’électorat blanc et métis) ainsi que le Congrès du Peuple (Cope, formation créée par des dissidents de l’ANC) ne constituent pas encore une alternative sérieuse à l’ANC, au pouvoir depuis la fin de l’apartheid. Chacune de ces formations aura du mal à recueillir plus de 10 à 15% des suffrages.

Jacob Zuma, 67 ans, sera sans doute le nouveau Président de l’Afrique du Sud.
Cette perspective lui vaut de faire la Une de The Economist. Un «événement» plutôt rare pour un chef d’Etat africain. Le titre de l’influent hebdomadaire britannique est des plus ambigus «Africa’s next Big Man», «Le nouveau grand homme de l’Afrique» ou «Le nouvel homme fort de l’Afrique». Il s’agit bien entendu de saluer le fait qu’il sera le dirigeant le plus puissant du continent noir. Car l’économie sud-africaine est de loin la plus importante d’Afrique. Mais aussi de montrer que la dérive autoritaire est à craindre.

L’histoire de l’Afrique est jalonnée «d’hommes forts» qui «s’accrochent» par tous les moyens pour rester au pouvoir et foulent aux pieds les principes les plus élémentaires de l’Etat de droit. A l’image de Robert Mugabe. Lors des premières années de son règne, le dirigeant zimbabwéen était comparé à Nelson Mandela. Avant qu’il ne ruine son pays et n’impose la terreur. Cet exemple est présent à l’esprit de nombre de Sud-africains. L’un des seuls dirigeants africains à avoir échappé à ce syndrome de l’homme fort n’est autre que Mandela. Arrivé au pouvoir en 1994 à la chute du régime d’apartheid, il a quitté le pouvoir en 1999 à l’issue de son premier mandat présidentiel, alors qu’il aurait été réélu sans difficulté.

L’accession au pouvoir de Zuma est un événement dont on sous-estime l’importance en Europe. Rian Malan, écrivain et polémiste, issu de la communauté afrikaner, considère que c’est un moment essentiel de l’histoire de son pays : «D’une certaine façon, son ascension vers le pouvoir est un événement qui n’est pas sans rappeler, par son côté invraisemblable, l’arrivée d’un noir à la présidence des Etats-Unis. Traditionnellement, les dirigeants de l’ANC sont toujours venus de l’élite chrétienne occidentalisée. Mbeki, par exemple, est issu d’une famille d’universitaires. Enfant, sa mère le prévenait que s’il ne s’appliquait pas à l’école, il finirait comme «ces gens-là » entendant par là les paysans qui pratiquaient la polygamie, vénéraient leurs ancêtres et dansaient souvent vêtus de pagnes et peaux de léopard».

L’auteur du célèbre ouvrage «Mon cœur de traître» ajoute : «Description somme toute assez exacte de Zuma, dont la communion avec les démunis et les populations rurales passe avant tout par une reconnaissance mutuelle. Quand il s’adresse à la foule, Zuma adopte un discours tout à fait différent des précédents dirigeants de l’ANC. Il défend la polygamie, lance qu’il y a trop de sexe et de nudité à la télévision, que les délinquants «se retranchent derrière» la constitution favorable aux droits de l’homme et qu’il faudrait «les forcer à parler à la police». Les démocrates de gauche sont atterrés par les propos de ce genre, eux qui, autrefois, adoraient littéralement l’ANC».

Quand on demande à Zuma pourquoi il provoque ce rejet, il répond «Les Occidentaux nous ont toujours considérés différemment. Ils pensent que vivre selon sa culture, c’est être arriéré». Il sera le premier Président Zoulou. Jusqu’alors, l’ANC était dirigé par des Xhosas. Mandela et Thabo Mbeki étaient issus de cette ethnie. Lorsque les ennuis judicidaires de Zuma ont commencé en 2006, nombre de ses partisans ont soupçonné la direction de l’ANC de vouloir empêcher un Zoulou d’accéder à la tête du pays.

Jugé pour viol, il a été acquitté. Mais les Sud-africains n’ont pas oublié la légèreté de ses arguments lors du procès. La plaignante était une militante séropositive. Zuma avait affirmé devant les juges qu’il n’avait jamais considéré nécessaire d’utiliser des préservatifs, car il avait pris une bonne douche après «ses ébats». Une déclaration qui avait consterné dans le pays le plus touché au monde par le sida.

Pendant le procès, des jeunes militantes de l’ANC agitaient des pancartes disant : «Nous aussi, nous voulons être violées par Zuma!». Il était également poursuivi pour corruption : accusé d’avoir touché entre 1995 et 2005, près de 600 000 dollars pour «aider» des entreprises étrangères à décrocher des contrats avec l’Etat. Schabir Shaik, son conseiller financier a été condamné à 15 ans de prison. Mais il a été libéré le mois dernier pour cause… d’hypertension. Il a passé à peine deux ans derrière les barreaux. Par ailleurs, les charges contre Zuma ont été levées pour des «raisons techniques». Un magistrat ayant estimé que l’entourage de l’ex-président Thabo Mbeki avait fait pression sur la justice pour «accentuer» ses ennuis judiciaires.

Les partisans de Zuma inquiètent aussi. Au plus fort de la lutte avec Mbeki pour le contrôle du parti, ses fidèles criaient qu’ils allaient tuer le «chien». Julius Malema, le très influent dirigeant des jeunesses de l’ANC a alors déclaré que son mouvement était «prêt à prendre les armes et à tuer pour Zuma». Il qualifie Helen Zille, la dirigeante de l’Alliance démocratique de «raciste» et de «colonialiste», alors même qu’elle a été une militante anti-apartheid. L’autre grand parti d’opposition, le Cope, est affublé du titre «de marionnette de l’Occident». Zuma n’est pas en reste. Lors de ses meetings, il adore chanter avec ses partisans son chant zoulou fétiche «Umshini wami» («Apporte-moi ma mitraillette»).

Les intellectuels avouent leur grande inquiétude à la perspective de son élection. En privé, ils regrettent que Mandela soit aussi âgé, 90 ans. «S’il était en possession de tous ses moyens, il aurait essayé d’empêcher son accession au pouvoir» expliquent nombre d’entre eux. Lors du discours qu’il vient de prononcer pour afficher son soutien à l’ANC, Mandela n’a d’ailleurs pas mentionné Zuma. Il appuie le parti sans nécessairement soutenir l’homme.

La presse sud-africaine est d’ailleurs choquée par la façon dont le «vieil homme» est «traîné» de meetings en meetings sans considération pour son état de santé particulièrement dégradé. D’autre part, le très influent Mail & Guardian se demande quel est le programme de Zuma en matière de Droits de l’homme. Il n’en perçoit pas vraiment, et s’inquiète : que va-t-il advenir de l’héritage de Mandela qui était parvenu à rassurer les communautés, à donner l’impression que toutes les races avaient une place en Afrique du Sud ? Il donnait confiance, tout particulièrement aux Blancs.

Aujourd’hui, la confiance s’évanouit. Des sympathisants de l’ANC, comme l’écrivain André Brink n’hésitent pas à parler de «rêve trahi», à la suite des déclarations de Charles Nqakula, le ministre de la sécurité considérant que ceux (blancs pour la plupart) qui «geignent» sur le niveau de violence feraient mieux de quitter le pays. «Ce faisant, estime Brink, il trahit tout ce pour quoi l’ANC s’est si longtemps battu : non-racisme, compréhension entre Blancs et Noirs, responsabilité partagée à l’égard du passé comme du futur. En une seule remarque insensible et désinvolte, il a trahi tout l’héritage de Mandela». Brink ajoute : «ignorant les besoins criants de la population –criminalité galopante, épidémie de sida, pauvreté, privation - le premier souci de certains paraît être de se remplir les poches et celles de leurs familles et amis et d’exploiter au maximum leur juteuse position, même s'ils doivent pour cela piétiner les corps des victimes de meurtres, de viols et de violence, et à ceux d’entre nous qui osent protester, on conseille de se taire ou de partir».

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’ANC en 1994, environ 800.000 blancs auraient quitté le pays. A commencer par J.M Coetzee, prix Nobel de littérature, qui brosse un tableau très sombre de l’Afrique du Sud dans Disgrace, roman qui lui a valu les foudres de l’ANC.

«Avec la venue prochaine de Zuma au pouvoir, l’exode des blancs s’accélère. Presque dans chaque famille, des gens vont s’installer en Australie ou en Nouvelle-Zélande», se désole Deon, un avocat de la région du Cap qui considère que les Blancs ne sont plus sûrs d’avoir un avenir dans ce pays. Ils fuient notamment la violence : 50 meurtres par jour, les viols, mais aussi le sentiment diffus d’être à leur tour victimes de discrimination, notamment dans le domaine de l’emploi. Un thème qui hante la littérature de Brink comme celle de Coetzee.

S’il veut se montrer digne de l’héritage de Mandela, Zuma devra prouver que la « Nation arc-en-ciel » n’est pas seulement un slogan. Et que les Blancs auront aussi leur place dans la nouvelle Afrique du Sud. Difficile pari.

Pierre Malet

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