Monde

La dernière touriste de Syrie

Foreign Policy, mis à jour le 11.08.2011 à 12 h 05

Dans un Damas vide, surréaliste et triste. Personne ne semble savoir comment empêcher une guerre civile plus proche chaque jour.

Affrontements à Hama  REUTERS

Affrontements à Hama REUTERS

Le préposé au contrôle des passeports me demande si c’est la première fois que je séjourne en Syrie. Je lui réponds que non; je suis déjà venue, il y a plus de dix ans. Il tamponne mon passeport. J’avais eu beaucoup de chance d’obtenir un visa. On déconseillait aux touristes de se rendre dans ce pays. Le régime syrien se méfie beaucoup des étrangers: il craint de voir les journalistes et les espions jeter de l’huile sur le feu. Je récupère mon sac de voyage et passe par les douanes; sur un mur, j’aperçois une affiche (de taille modeste) du président Bachar Al-Assad, frappée de ces mots en arabe: «Leader de la jeunesse, espoir de la jeunesse.»

Je saute dans un taxi, et demande au chauffeur comment va la Syrie. La Syrie va bien, m’assure-t-il. Il y a eu des problèmes dans quelques régions du pays, mais tout est calme à Damas. Nous discutons pendant le trajet. Il me montre le quartier druze, puis celui des réfugiés palestiniens, et enfin, d’un geste de la main, celui des réfugiés iraquiens. Les alaouites sont là-bas, et dans les villages. Les chrétiens sont par là, et dans les villages. Les sunnites représentent environ 65% de la population. Les Kurdes vivent dans le nord. La Syrie compte un grand nombre de communautés. Je lui demande comment faire pour savoir qui est qui; comment différencier un sunnite d’un chiite. Il me dit qu’il n’en sait rien, et qu’il ne veut pas le savoir: en Syrie, il n’y a pas de communautarisme. Nous passons devant l’université de Damas. A l’extérieur, on peut voir un grand nombre de photographies et de drapeaux à l’effigie de Bachar et de feu son père.

Le drapeau syrien flotte dans toute la ville, et les photos du président y sont omniprésentes. En traversant la place Al-Umawiyeen en voiture, j’aperçois un rassemblement de plusieurs jeunes gens brandissant des drapeaux syriens. Un habitant me dit que ce n’était pas une manifestation, mais une célébration – une célébration du régime. Plus tard dans la journée, j’ai suivi l’évènement à la télévision. Les médias internationaux relayaient l’information. Des dizaines de milliers de Syriens s’étaient réunis place Al-Umawiyeen pour témoigner leur soutien au président Bachar el-Assad; une célébration des plus enjouées, à grand renfort de pop-stars et de feux d’artifice.

Lors de ma dernière visite, la ville était couverte de portraits d’Hafez Al-Assad; et Bachar étudiait l’ophtalmologie à Londres. Mais son frère aîné, Basil, est mort dans un accident de la circulation, et Bachar se vit obligé de reprendre les rênes de l’entreprise familiale –  la Syrie.

Le soir venu, je flâne dans la rue en quête d’un restaurant. L’endroit est très moderne; très occidental. Sushis à volonté; 20 dollars. J’essaie de lire mes mails sur mon BlackBerry. Je passe d’un réseau à l’autre, mais ne capte que le signal GPS, par le GPRS. Le restaurant propose pourtant le Wifi. Je pose la question au serveur; il me répond qu’ils ont effectivement le Wifi, mais que la connexion ne fonctionne plus pour le moment. Facebook non plus. L’accès Internet est limité.

Je passe par le souq al-hamdiyaa, dans le vieux Damas. C’est une large rue piétonne, couverte et haute de deux étages. L’endroit déborde de vie. Les marchands s’asseyent devant leurs échoppes et tentent d’attirer les clients potentiels. Les commerçants vendent leurs marchandises au milieu de la rue. Je me fonds dans le flot de la foule; lorsque j’en émerge, la grande mosquée des Omeyyades se dresse juste devant moi.

Je me dirige vers le guichet, paye mon billet d’entrée (tarif étrangers), et récupère un manteau gris à capuchon, qu’il me faudra revêtir. Il existe trois tailles; une femme me dit de choisir le modèle le plus petit. Le manteau empeste. Je me demande quand il a été lavé pour la dernière fois - et combien de femmes ont dû le porter dans l’écrasante chaleur de l’été. Lorsque j'entre dans la mosquée (construite sur l’emplacement d’un sanctuaire dédié à Jean le Baptiste), mes chaussures à la main, j'ai l'étrange impression de ressembler à un membre du Ku Klux Klan (le gris en plus). Je traverse la partie couverte, où des centaines de personnes sont en train de prier; les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Je me dirige vers la cour intérieure. Un petit groupe se tient dans un coin, assis par terre. Un homme est agenouillé, bras tendus vers le ciel, et prononce les mots «ya Hussein», des sanglots dans la voix. Les autres l'imitent; des larmes coulent sur leurs joues; ils semblent bouleversés.

Je passe devant trois femmes assises à même le sol, vêtues d'abayas noires. L'une d'entre elle se fend d'un commentaire grossier sur mon accoutrement; selon elle, je devrais moi aussi porter une abaya. Lorsque je lui réponds, elle n'en croit pas ses oreilles. D'où venez-vous, me demande-t-elle. De Londres, en Grande-Bretagne, lui dis-je. Je lui retourne la question. Elle vient de Babil, en Irak; elles sont ici pour faire le tour des sites religieux du pays. Elle m'explique que la grande mosquée des Omeyyades est un lieu de prière à la fois chiite et sunnite; me montre le sanctuaire de Hussein, petit-fils du prophète Mohammed et fils d'Ali, tué par les Omeyyades à Kerbala (Irak).

J'aperçois un autre groupe; un guide coiffé d'un turban leur parle en farsi. Des pèlerins iraniens. Le tourisme occidental s'est complètement évanoui, mais visiblement, le tourisme religieux prospère.

Je longe la rue Droite, dont il est fait mention dans la Bible, lorsque Paul se convertit au christianisme. Je jette un œil à la vitrine d'un magasin (chrétien) de vins et spiritueux; un portrait du président Bachar y est placé, bien en vue. Je tourne au coin de la rue, et foule les pavés d'une ruelle; passe devant deux hommes en train de déguster un thé, installés sur des chaises. L'un d'entre eux se tourne vers son compagnon, et lui lance: et on dit qu'il n'y a pas de touriste en Syrie... en voilà une! Je me retourne pour leur dire que je n'ai pas croisé d'autres touristes occidentaux en ville. Ils m'invitent à leur table, me trouvent une chaise, me versent un thé. L'un d'entre eux possède un hôtel. Il vient de reconvertir une vieille bâtisse arabe en boutique de l'établissement. L'année dernière, ses chambres se louaient 400 dollars la nuit. Il vient de diviser ses tarifs par quatre; mais rien n'y fait. Tous les hôtels de la ville sont vides, et le sien ne fait pas exception à la règle.

L'autre homme est guide touristique. Il me fait part de sa grande frustration. Me dit que le peuple a besoin de changement. Je comprends peu à peu que ces deux amis (l'un est chrétien, l'autre sunnite) ne sont pas du même avis. L'hôtelier affirme que Bachar est un homme remarquable, cultivé, honnête. Le problème viendrait de son cercle de conseillers. Il pointe son ami, le guide touristique, du doigt, et le décrit comme étant l'un des «shaab yourid» («le peuple veut») - référence au slogan des révolutionnaires du monde arabe. Mais qu'est-ce qu'ils veulent, au fond? La liberté?!!! Qu'est-ce que ça veut dire, la liberté? Qui peut faire mieux que Bachar? S'il est écarté du pouvoir, le pays pourrait sombrer dans le chaos, comme l'Irak. Il n'y a presque plus de chrétiens en Irak. Mais le guide touristique n'en démord pas: selon lui, les deux tiers de la population syrienne veulent le changement. Et il continuera de soutenir le mouvement d'opposition au régime, qui va grandissant.

L'espace d'un instant, je ne reconnais pas le chef de milice Sahwa (ou Fils de l'Irak). Voilà maintenant deux ans que nous nous sommes vus. Il a pris du poids, et ne porte plus son uniforme militaire. Nos retrouvailles sont chaleureuses. Il est vraiment surpris de me voir en ces lieux; surpris que je sois venue le trouver. Il est profondément touché. Nous nous sommes rencontrés à Bagdad, en 2007, peu après la création des milices Sahwa; il avait pacifié la zone, en collaborant étroitement avec l'armée américaine. Il s'est toujours distingué par son professionnalisme exemplaire. Il a néanmoins été arrêté à Bagdad, en 2009; sous de fausses accusations, semblerait-il. Il a été relâché dix jours plus tard, mais l'incident l'a rendu nerveux. Il avait peur d'être réincarcéré en cas de nouvelles fausses allégations. Il s'est réfugié en Syrie - comme des centaines de milliers d'Irakiens.

Nous nous installons à la table d'un café de la vieille ville pour discuter du passé. Il me rappelle que je l'ai déjà qualifié de «batal», de héros, pour avoir sauvé la vie de tant de gens - Irakiens comme Américains. Il me raconte son séjour au Bahreïn, en compagnie du général Petraeus et de l'amiral Fallon; me dit que l'ambassadeur Khalilzad lui a un jour demandé conseil pour créer une force Sahwa en Afghanistan. Il me dit que de nouveaux officiers de l'armée irakienne lui ont dit: tu verras. Les Etats-Unis te traiteront comme ils ont traité les Indiens d'Amérique. Ils te jetteront, comme on jette une allumette usagée. Je lui demande: comment pensais-tu que les choses finiraient? Il me dit qu'il espérait établir une relation durable; qu'il espérait que le reste des chefs des milices Sahwa accepteraient de collaborer avec les Américains pour combattre l'influence de l'Iran. Mais la suite des évènements lui a donné tort. Et leur a donné raison.

Nous prenons un taxi jusqu'à Sayda Zainab, situé à 10 kilomètres du centre Damas; le quartier abrite la majorité de la communauté irakienne. L'endroit me rappelle Kerbala. La mosquée abrite le tombeau de Zainab, la fille d'Ali et de Fatima - la petite-fille du Prophète. Des marchés ont poussé comme des champignons autour de ce lieu de culte. Dans les restaurants, des brochettes de masgouf cuisent sur leurs barbecues (les poissons leur sont fournis, vivants, par les pêcheurs de l'Euphrate). La gare routière déborde d'activité; on y vend des billets pour Bagdad, Kerbala, Najaf, et d'autres provinces irakiennes. Selon le gouvernement syrien, le pays abriterait aujourd'hui 1,2 million de ressortissants Irakiens, mais les organisations internationales estiment qu'un grand nombre d'entre eux sont aujourd'hui rentrés dans leur pays. Le chiffre avoisinerait désormais les 300 000 (60% de sunnites, 20% de chiites, et 20% de chrétiens). Une partie d'entre eux est rentrée en Irak pour trouver du travail. D'autres ont quitté Damas en raison de l'agitation croissante. J'ai entendu dire qu'une communauté avait renvoyé six familles au pays, pour voir si la situation avait évoluée. L'un des membres d'une famille a été tué, et la communauté a décidé de ne pas rentrer. Enfin, certains estiment tout simplement que la qualité de vie est meilleure en Syrie.

Le chef de milice m'explique que les Syriens traitent les Irakiens avec beaucoup de respect. Bachar leur a ouvert les frontières du pays, et ils lui en sont particulièrement reconnaissants. En Syrie, les Irakiens vivent ensemble, au-delà de leurs divergences ethniques ou religieuses. Mais les mouvements de contestation syriens exacerbent leurs tensions internes. Par ailleurs, des Irakiens auraient été victimes de violences de la part de réfugiés palestiniens, expulsés du Koweït en 1991; ces derniers leur reprocheraient l'invasion de Saddam, qui avait provoqué leur expulsion (Yasser Arafat ayant soutenu le dictateur irakien).

Le chef de milice a fait une demande de visa pour les Etats-Unis, et il attend la réponse. Je lui dis qu'à chaque fois que je croise des soldats américains ayant servi en Irak, ils me demandent des nouvelles des chefs de milices Sahwa qu'ils ont connu sur le terrain. Je lui dis aussi que si la décision relevait de l'armée américaine, il aurait son visa. Je l'assure de la sincérité et de la force des liens qui unissent les soldats aux milices. Il dit en être conscient. Il communique encore avec eux par email. Ils sont mes frères, me dit-il. Mais la décision n'est pas de leur ressort. Je lui conseille de continuer à vivre une vie normale. Mais il ne peut pas trouver d'emploi légal en Syrie. Et il a peur de retourner en Irak. Que faire?

Sur les chaînes de la télévision par satellite, je regarde des images tournées à travers le pays. Des dizaines de milliers de personnes sont dans la rue à Homs et Hama; «Bachar, dégage», scandent-ils. La chaîne gouvernementale tente de rassurer la population. Tout est sous contrôle. On accuse Al Jazeera de colporter des mensonges et de semer la discorde; de faire le jeu de l'étranger. Le gouvernement dément les désertions de militaires: simple propagande. Selon la télévision d'État, l'agitation est le fait des fondamentalistes islamiques, des criminels et des gangs.

Le chauffeur de taxi affirme que sept Syriens sur dix désirent le changement. Il dit avoir pris part à des manifestations contre le régime à Damas, et me demande si je désire l'accompagner pour assister à l'une d'entre elles. Je lui réponds qu'en tant qu'unique touriste de Syrie, je me ferais vite remarquer. Je lui dis que je ne veux pas voir son cadavre dans la rue en regardant le journal télévisé du lendemain. On dénombre près de deux mille victimes depuis le début du mouvement de protestation, il y a quelques mois. Il sourit. Et me dit qu'il n'a pas peur de mourir.

Je passe devant l'ambassade américaine. Le niveau de sécurité est très élevé. Il y a quelques jours, des manifestants se sont introduits dans l'enceinte de l'ambassade et dans la résidence de l'ambassadeur pour remplacer les drapeaux américains par des drapeaux syriens. L'action faisait suite à la visite de l'ambassadeur américain dans la ville d'Hama; le mouvement de contestation y a organisé plusieurs manifestations. L'ambassadeur a parcouru la ville pour prendre la mesure de la situation. Hama est réputée pour ses roues à aube - mais c'est l'insurrection des Frères musulmans, dans les années 1980, qui reste gravée dans les esprits; elle avait été violement réprimée par Rifaat Al-Assad, le frère d'Hafez. On ne saura jamais combien d'habitants sont morts dans ces affrontements, mais selon plusieurs sources, ils auraient fait plus de 20 000 victimes.

Cette visite irrite le gouvernement au plus haut point. J'entends tout et son contraire. Certains affirment que les Américains alimentent délibérément les tensions communautaires, et qu'ils sont responsables de l'agitation qui règne à Hama; d'autres pensent que cette visite avait pour but de montrer que la communauté internationale surveille la situation de près, empêchant par là même d'autres tueries. Un Syrien m'explique que les Américains soutiennent le régime - sinon, ce dernier n'aurait jamais accepté la visite!

Je saute dans un taxi pour me rendre à la gare routière mahatat harista, et prendre un car jusqu'à Palmyre. Le chauffeur à la vingtaine; il est damascène, mais m'explique, tout sourire, que ses ancêtres étaient turcs. Il a obtenu un diplôme d'économie et de commerce à l'université, mais il n'y a pas de travail; il est donc devenu taxi. Ce n'est pas juste, me dit-il. Le pays a besoin de réformes. Pour lui, la situation économique difficile de la Syrie est le fait d'une tendance mondiale. Il évoque les manifestations qui agitent plusieurs pays d'Europe.

Il affirme qu'il n'y a pas meilleur dirigeant que Bachar. Il est cultivé. Il a étudié à Londres. C'est un honnête homme. Ce n'est pas un tueur. Le problème, me dit-il, ce sont ses conseillers. Il s'entoure d'hommes malveillants. Son frère Maher est différent; il ressemble à leur oncle Rifaat, tristement connu pour avoir écrasé les manifestations de Hama, il y a trente ans.

Nous parlons des évènements qui ont marqué la région. Le chauffeur me dit que Ben Ali a résisté trois jours, et Moubarak  dix-sept, avant d'accepter de renoncer pacifiquement au pouvoir. Me dit que Kadhafi est un malade mental; qu'il se prend pour le roi des rois. Il éclate de rire en imitant le discours du chef d'État libyen: je traquerai les opposants allée par allée, zanga zanga. En Syrie, en revanche, le régime n'abandonnera pas le pouvoir sans combattre, me dit-il.

Nous découvrons que les cars à destination de Palmyre partent désormais de la gare routière Pullman en raison «d'évènements» récents. Le chauffeur me montre le prix de la course sur le compteur. J'insiste pour payer le double. Il refuse; j'insiste. Que Dieu vous garde, me dit-il en faisant un geste d'adieu. 

Surprise: avant de pouvoir pénétrer dans l'enceinte de la gare routière, mon sac doit être inspecté aux rayons X, et je dois subir un contrôle de sécurité. Il est cependant impossible de savoir si les machines fonctionnent; personne ne semble leur prêter attention; je n'entends aucun son, ne vois aucune lumière.  Une fois à l'intérieur, je découvre une multitude de guichets proposant des billets pour la même destination. Plusieurs revendeurs m'abordent, tentent de m'attirer vers leur guichet, me promettant un traitement préférentiel. Je les ignore. Aucune idée de quelle compagnie choisir. Je m'approche d'un homme, lui explique où je désire me rendre, et lui demande comment m'y prendre pour choisir la bonne compagnie. Il m'emmène à l'arrière du bâtiment; les car y sont garés côte à côte. Certains sont vraiment modernes, massifs, et équipés de l'air conditionné. D'autres sont beaucoup moins luxueux. Il me montre les véhicules de la compagnie Ayman, et me conseille d'opter pour celle-ci. Il me faudra débourser 250 livres syriennes (soit 5 dollars) pour le voyage de 250 kilomètres. On me dirige ensuite vers le commissariat («à côté du portrait du président»). A l'intérieur, on me demande mon passeport. Puis on tamponne mon billet. Le policier me dit, en présence de quelques collègues, qu'il me faudra lui offrir un téléphone portable lors de mon prochain passage. Je lui réponds que je suis la seule touriste de Syrie; et que ce sera donc à lui de m'offrir un cadeau la prochaine fois. Tout le monde éclate de rire - y compris l'agent de police.  

Je passe les trois quarts d'heure qui suivent sur un banc, à regarder les gens qui passent. Les jeunes hommes en jeans, au style très occidental. Les vieux messieurs en dishdashas et en keffiehs. Les jeunes filles en jeans et en tee-shirts moulants, voile sur la tête. D'autres  vêtues d'abayas plus traditionnelles, ou de longs trench-coats à la mode (dans la chaleur de l'été) qui couvrent l'essentiel de leurs courbes. Une femme me sourit en passant. Un homme tente de me vendre un ticket de loto avant de comprendre que je suis une touriste, et sourit de toutes ses dents. Personne ne me fixe du regard. Tout le monde est aimable.

Dans le car, l'assistant du chauffeur nous donne un gobelet de plastique, un sac de plastique noir (qui nous servira de poubelle), et une sucrerie. Pendant le voyage, il nous propose de l'eau. Il scotche du papier journal sur le haut du pare-brise pour éviter que le soleil n'indispose le chauffeur. Nous écoutons tout d'abord un récital de passages du Coran, puis on nous passe un film égyptien. il n'y a pas d'écouteurs; tout le monde peut en profiter, mais le son n'est malheureusement pas très élevé.

Avant de quitter la gare, un policier est venu contrôler les papiers d'identité des passagers. Dans la périphérie de Damas, un poste de contrôle militaire arrête les véhicules voulant entrer en ville. Deux soldats sont assis sous un auvent; sur le côté de la route, un troisième est installé sur un petit tabouret, sous le soleil de plomb. Notre car est arrêté dans la périphérie de Palmyre. Un homme monte dans le car pour contrôler nos papiers. Il jette un coup d'œil distrait à mon passeport, mais examine les cartes d'identité syriennes avec la plus grande attention. Il est vêtu d'une combinaison bleu foncé et de cartouchières de toile verte. Je regarde par la fenêtre. Deux jeunes hommes en jeans, fusils sur l'épaule, arrêtent les voitures et contrôlent les pièces d'identités. Un troisième est assis sous un auvent, près d'un pick-up, une arme dans le dos. Je les prends d'abord pour des miliciens . C'est seulement lorsque l'homme à la combinaison repasse devant moi pour sortir du car que j'aperçois l'inscription en lettres blanches sur son dos: CTU. J'imagine que «CTU» signifie «counter-terrorism unit»; unité de lutte contre le terrorisme. Je me tourne vers mon voisin, et lui demande, en chuchotant, si ces hommes sont des agents gouvernementaux. Il me répond par un hochement de tête nerveux.

Après une sieste dans mon hôtel de Palmyre - où je suis la seule cliente -, je décide d'aller visiter les ruines. Je commence par le temple de Baal. Le gardien est surpris de voir une visiteuse, et m'offre  une tasse de thé. Il semble très heureux d'avoir un peu de compagnie; m'explique qu'il y a quatre mois, avant le début de toute cette agitation, ils recevaient entre 300 et 400 visiteurs par jours. Je m'acquitte d'un droit d'entrée 500 livres syriennes (10 dollars), qui me donnera accès à tous les sites.

Pendant trois heures, je déambule au cœur  des ruines. Pas un chat; je suis complètement seule. Je m'émerveille devant les piliers. Certains d'entre eux viennent d'Assouan, dans le sud de l'Égypte; ils sont ici depuis des siècles. Je n'ai jamais compris comment on avait pu les transporter jusqu'à Palmyre. Je voyage à travers les siècles, jusqu'à l'époque de l'empereur Hadrien et de la rébellion de la reine Zénobie contre l'Empire romain. Je pense à tous les gens qui ont marché le long de la colonnade, bavardant tout en vaquant à leurs occupations; aux débats qu'on a organisés dans le théâtre; aux festins qu'on a donnés dans la salle de réception. Je finis par arriver au camp de Dioclétien. Jadis, son armée y fut basée.

Le soir venu, je bavarde avec un homme d'affaires syrien autour d'une bouteille de vin, sur le balcon; notre discussion est ponctuée par le mugissement du vent. Il  à rencontré Bachar à plusieurs reprises. A l'entendre, c'est un honnête homme; ce sont ses conseillers qui s'opposent au changement. C'est la situation économique qui est à l'origine du mécontentement populaire. Le  peuple manifeste et exige la «liberté» - sans jamais définir ce que la liberté implique. Il m'explique qu'en Syrie, personne n'a jamais pu détenir le pouvoir sans l'appui des hommes d'affaires. Que si les hommes d'affaires décident de se désolidariser du régime, ce dernier s'effondrera. Pour le moment, ils soutiennent le pouvoir.

Nous discutons des relations entre l'Occident et le monde musulman. Le Syrien secoue tristement la tête. Ben Laden a détruit la réputation des musulmans, me dit-il. Lorsque les occidentaux pensent aux musulmans, ils pensent à Ben Laden. Mais ils ont tort. Les musulmans sont des gens pacifiques. Ben Laden et George W. Bush sont les deux faces de la même médaille. On ne peut reprocher leurs actes aux musulmans et aux chrétiens.

Selon l'homme d'affaires, les tensions communautaires sont de plus en plus vives dans le pays, quoi qu'en disent les Syriens. Des conflits ont opposé des sunnites et des alaouites. Je lui dis que les Irakiens estiment que les tensions remontent à 2003, et que c'est l'implémentation des «quotas» ethniques et religieux, l'effondrement des institutions d'État et la violence des forces de sécurité et des terroristes envers certaines communautés qui ont transformé le pays en monde hobbesien. L'homme d'affaires me dit qu'un grand nombre de Syriens attendent de voir qui va prendre l'ascendant - et sur qui - avant de prendre parti.

Il me dit qu'Al Jazeera (en arabe) ne cesse d'annoncer des morts de citoyens syriens à travers le pays, et que la chaîne critique constamment le régime; ce qui aurait incité les jeunes de Palmyre à descendre dans la rue pour manifester. Il me dit que tout à commencé à Deraa, lorsque des jeunes ont écrit les slogans entendus dans les rues de Tunis et du Caire sur les murs de la ville: «as-shaab yurid isqaat al-nizaam» (le peuple veut changer de régime). Le responsable local de la sécurité a mis les jeunes en prison, et a ordonné qu'on leur arrache les ongles. Cet acte a scandalisé la population. Le gouvernement a mal réagi. Et les manifestations sont allées croissantes dans l'ensemble du pays.

L'homme d'affaires me demande si je pense que les Etats-Unis décideront d'intervenir militairement en Syrie. Je lui réponds que la chose est à mon sens improbable. Les Etats-Unis n'en ont pas envie, et la Russie et la Chine s'y opposent. Il est clair que le régime vendra chèrement sa peau. Bachar parviendra-t-il à trouver un terrain d'entente avec les manifestants, en promettant des réformes et des élections libres, sans que les alaouites ne le destituent? Le régime décidera-t-il d'écraser les manifestants dans le sang? Les Syriens peuvent-ils encore épargner une guerre civile à leur pays?

Je suis, à ma connaissance, la seule touriste de Syrie. Dans les hôtels, les jolies boutiques - installées dans d'anciennes bâtisses arabes - sont désespérément vides. Les magasins de tapis et les galeries n'ont plus de clients. Les châteaux et les sites archéologiques de Syrie ne comptent plus aucun visiteur. L'économie du pays dépend directement de l'Iran, de l'Irak et du Golfe. Comment la communauté internationale pourrait-elle encore prévenir un conflit? Les Turcs et les Scandinaves (ou tout autre pays) peuvent-ils servir de médiateurs aux différentes parties, pour qu'une solution soit trouvée avant qu'il ne soit trop tard?

Je traverse Damas en taxi. Le chauffeur s'arrête à un carrefour; soudain, je remarque une centaine d'hommes à ma droite, tous vêtus de tenues grises dépenaillées, tous armés de grosses matraques. Leur allure menaçante m'effraie. Un agent de police sort de la voiture qui nous fait face, et hurle quelques ordres à la bande. Je demande au chauffeur s'il sait qui sont ces hommes. A la solde du régime, me répond-t-il; ils se dirigent vers la mosquée, pour s'assurer qu'aucune manifestation n'ait lieu après la prière du vendredi. Tout cela n'a pas l'air de le choquer le moins du monde.

La sécurité interne est gérée par les alaouites. A l'évidence le (très redouté) gang des Shabiha fait office de force de substitution au régime; et ce dernier peut ainsi nier toute implication  dans les violences urbaines. Ce sont eux que l'on envoie tabasser les manifestants - violences qui ne cessent d'attiser les tensions communautaires. Difficile de savoir s'ils peuvent être contrôlés. Pour l'heure, l'armée n'a pas été déployée en ville; le pouvoir redoute une vague de désertion. 

J'entre dans une galerie d'art installée dans une magnifique demeure damascène, et reste en admiration - des heures durant - devant une série de tableaux. Les toiles sont l'œuvre d'un célèbre peintre syrien. Il peint des têtes. Des têtes sans bouches; des têtes sans yeux.

Je gravis les marches d'une autre galerie, et découvre un véritable trésor du monde de l'artisanat. J'évolue entre les poteries et les étoffes pour atteindre les tableaux. Certains sont accrochés aux murs; d'autres sont empilés au sol, contre la paroi. Le galeriste est palestinien; il est originaire de Safed. Il a un passeport syrien, qui stipule qu'il est palestinien. Il a le droit de travailler en Syrie; mais il n'a pas le droit de vote. Il a appris la calligraphie en autodidacte, et il a beaucoup de talent. La plupart de ses tableaux ont été peints par des Irakiens, réfugiés en Syrie après la guerre de 2003. J'examine les toiles; visages et paysages, chameaux et poules. Images d'une terre natale, abandonnée malgré soi. Je reste en arrêt devant les œuvres d'un artiste; son style me parle tout particulièrement. Je choisi un dessin sur toile, réalisé avec du café. Il a peint quatre petites bandes de couleur au cœur des tâches brunes. Quatre lueurs d'espoir.

Sur la route de l'aéroport, je m'arrête pour aller voir ce que des amis appellent «le cimetière des meubles». Il te faut tourner lorsque tu aperçois les poules, m'ont-ils dit. A cinquante mètres de là, j'aperçois un bâtiment en retrait; quelques dépendances. L'endroit n'inspire pas véritablement confiance. Un homme me salue, et m'invite à entrer. Deux hommes sont installés près d'un établi; ils façonnent des petits bouts de nacre à l'aide d'une machine à limer. Je suis à la fois fascinée et angoissée: le moindre moment d'inattention pourrait leur coûter quelques doigts. Une pièce de bois repose devant eux; ils y incrustent les pièces de nacre (de diverses tailles et formes) qu'ils viennent de façonner avec le plus grand soin. Derrière eux, des coffrets, des tables et des commodes magnifiques (et minutieusement restaurés par leurs soins) sont empilés contre les murs. De superbes meubles damascènes, qui on rendu leur ville célèbre, siècle après siècle. La mosaïque de bois, de nacre et de pierre qui fait de la Syrie une nation semblable à nulle autre.

Vieille ville: Je déguste ma dernière assiette de fuul dans le jardin du restaurant Beit al-Jabri. Mon départ approche; la tristesse me gagne. Damas est sans doute la plus belle ville du Moyen-Orient que j'ai jamais visitée. La gentillesse et l'amabilité du peuple syrien sont sans égales: tous les réfugiés palestiniens et irakiens vous le diront. Les Syriens parviendront-ils à empêcher leur pays de sombrer dans une guerre civile sanglante, semblable à celle d'Irak? Je l'espère. Mais j'en doute.

Emma Sky

Traduit par Jean-Clément Nau

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