La dernière touriste de Syrie

Dans un Damas vide, surréaliste et triste. Personne ne semble savoir comment empêcher une guerre civile plus proche chaque jour.

Affrontements à Hama  REUTERS

- Affrontements à Hama REUTERS -

Le préposé au contrôle des passeports me demande si c’est la première fois que je séjourne en Syrie. Je lui réponds que non; je suis déjà venue, il y a plus de dix ans. Il tamponne mon passeport. J’avais eu beaucoup de chance d’obtenir un visa. On déconseillait aux touristes de se rendre dans ce pays. Le régime syrien se méfie beaucoup des étrangers: il craint de voir les journalistes et les espions jeter de l’huile sur le feu. Je récupère mon sac de voyage et passe par les douanes; sur un mur, j’aperçois une affiche (de taille modeste) du président Bachar Al-Assad, frappée de ces mots en arabe: «Leader de la jeunesse, espoir de la jeunesse.»

Je saute dans un taxi, et demande au chauffeur comment va la Syrie. La Syrie va bien, m’assure-t-il. Il y a eu des problèmes dans quelques régions du pays, mais tout est calme à Damas. Nous discutons pendant le trajet. Il me montre le quartier druze, puis celui des réfugiés palestiniens, et enfin, d’un geste de la main, celui des réfugiés iraquiens. Les alaouites sont là-bas, et dans les villages. Les chrétiens sont par là, et dans les villages. Les sunnites représentent environ 65% de la population. Les Kurdes vivent dans le nord. La Syrie compte un grand nombre de communautés. Je lui demande comment faire pour savoir qui est qui; comment différencier un sunnite d’un chiite. Il me dit qu’il n’en sait rien, et qu’il ne veut pas le savoir: en Syrie, il n’y a pas de communautarisme. Nous passons devant l’université de Damas. A l’extérieur, on peut voir un grand nombre de photographies et de drapeaux à l’effigie de Bachar et de feu son père.

Le drapeau syrien flotte dans toute la ville, et les photos du président y sont omniprésentes. En traversant la place Al-Umawiyeen en voiture, j’aperçois un rassemblement de plusieurs jeunes gens brandissant des drapeaux syriens. Un habitant me dit que ce n’était pas une manifestation, mais une célébration – une célébration du régime. Plus tard dans la journée, j’ai suivi l’évènement à la télévision. Les médias internationaux relayaient l’information. Des dizaines de milliers de Syriens s’étaient réunis place Al-Umawiyeen pour témoigner leur soutien au président Bachar el-Assad; une célébration des plus enjouées, à grand renfort de pop-stars et de feux d’artifice.

Lors de ma dernière visite, la ville était couverte de portraits d’Hafez Al-Assad; et Bachar étudiait l’ophtalmologie à Londres. Mais son frère aîné, Basil, est mort dans un accident de la circulation, et Bachar se vit obligé de reprendre les rênes de l’entreprise familiale –  la Syrie.

Le soir venu, je flâne dans la rue en quête d’un restaurant. L’endroit est très moderne; très occidental. Sushis à volonté; 20 dollars. J’essaie de lire mes mails sur mon BlackBerry. Je passe d’un réseau à l’autre, mais ne capte que le signal GPS, par le GPRS. Le restaurant propose pourtant le Wifi. Je pose la question au serveur; il me répond qu’ils ont effectivement le Wifi, mais que la connexion ne fonctionne plus pour le moment. Facebook non plus. L’accès Internet est limité.

Je passe par le souq al-hamdiyaa, dans le vieux Damas. C’est une large rue piétonne, couverte et haute de deux étages. L’endroit déborde de vie. Les marchands s’asseyent devant leurs échoppes et tentent d’attirer les clients potentiels. Les commerçants vendent leurs marchandises au milieu de la rue. Je me fonds dans le flot de la foule; lorsque j’en émerge, la grande mosquée des Omeyyades se dresse juste devant moi.

Je me dirige vers le guichet, paye mon billet d’entrée (tarif étrangers), et récupère un manteau gris à capuchon, qu’il me faudra revêtir. Il existe trois tailles; une femme me dit de choisir le modèle le plus petit. Le manteau empeste. Je me demande quand il a été lavé pour la dernière fois - et combien de femmes ont dû le porter dans l’écrasante chaleur de l’été. Lorsque j'entre dans la mosquée (construite sur l’emplacement d’un sanctuaire dédié à Jean le Baptiste), mes chaussures à la main, j'ai l'étrange impression de ressembler à un membre du Ku Klux Klan (le gris en plus). Je traverse la partie couverte, où des centaines de personnes sont en train de prier; les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Je me dirige vers la cour intérieure. Un petit groupe se tient dans un coin, assis par terre. Un homme est agenouillé, bras tendus vers le ciel, et prononce les mots «ya Hussein», des sanglots dans la voix. Les autres l'imitent; des larmes coulent sur leurs joues; ils semblent bouleversés.

Je passe devant trois femmes assises à même le sol, vêtues d'abayas noires. L'une d'entre elle se fend d'un commentaire grossier sur mon accoutrement; selon elle, je devrais moi aussi porter une abaya. Lorsque je lui réponds, elle n'en croit pas ses oreilles. D'où venez-vous, me demande-t-elle. De Londres, en Grande-Bretagne, lui dis-je. Je lui retourne la question. Elle vient de Babil, en Irak; elles sont ici pour faire le tour des sites religieux du pays. Elle m'explique que la grande mosquée des Omeyyades est un lieu de prière à la fois chiite et sunnite; me montre le sanctuaire de Hussein, petit-fils du prophète Mohammed et fils d'Ali, tué par les Omeyyades à Kerbala (Irak).

J'aperçois un autre groupe; un guide coiffé d'un turban leur parle en farsi. Des pèlerins iraniens. Le tourisme occidental s'est complètement évanoui, mais visiblement, le tourisme religieux prospère.

Je longe la rue Droite, dont il est fait mention dans la Bible, lorsque Paul se convertit au christianisme. Je jette un œil à la vitrine d'un magasin (chrétien) de vins et spiritueux; un portrait du président Bachar y est placé, bien en vue. Je tourne au coin de la rue, et foule les pavés d'une ruelle; passe devant deux hommes en train de déguster un thé, installés sur des chaises. L'un d'entre eux se tourne vers son compagnon, et lui lance: et on dit qu'il n'y a pas de touriste en Syrie... en voilà une! Je me retourne pour leur dire que je n'ai pas croisé d'autres touristes occidentaux en ville. Ils m'invitent à leur table, me trouvent une chaise, me versent un thé. L'un d'entre eux possède un hôtel. Il vient de reconvertir une vieille bâtisse arabe en boutique de l'établissement. L'année dernière, ses chambres se louaient 400 dollars la nuit. Il vient de diviser ses tarifs par quatre; mais rien n'y fait. Tous les hôtels de la ville sont vides, et le sien ne fait pas exception à la règle.

L'autre homme est guide touristique. Il me fait part de sa grande frustration. Me dit que le peuple a besoin de changement. Je comprends peu à peu que ces deux amis (l'un est chrétien, l'autre sunnite) ne sont pas du même avis. L'hôtelier affirme que Bachar est un homme remarquable, cultivé, honnête. Le problème viendrait de son cercle de conseillers. Il pointe son ami, le guide touristique, du doigt, et le décrit comme étant l'un des «shaab yourid» («le peuple veut») - référence au slogan des révolutionnaires du monde arabe. Mais qu'est-ce qu'ils veulent, au fond? La liberté?!!! Qu'est-ce que ça veut dire, la liberté? Qui peut faire mieux que Bachar? S'il est écarté du pouvoir, le pays pourrait sombrer dans le chaos, comme l'Irak. Il n'y a presque plus de chrétiens en Irak. Mais le guide touristique n'en démord pas: selon lui, les deux tiers de la population syrienne veulent le changement. Et il continuera de soutenir le mouvement d'opposition au régime, qui va grandissant.

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L'AUTEUR
Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie. Ses articles
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Publié le 04/08/2011
Mis à jour le 11/08/2011 à 12h05
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