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La Ligue 1 peut-elle se mettre en grève?

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.08.2011 à 18 h 15

Alors que les grèves de joueurs appartiennent plutôt au passé en Europe, les lock-out se succèdent aux États-Unis, que ce soit en NBA, en NHL ou en NFL.

Les joueurs de l'Olympique de Marseille à l'entraînement le 29 juin 2011, REUTERS/Philippe Laurenson

Les joueurs de l'Olympique de Marseille à l'entraînement le 29 juin 2011, REUTERS/Philippe Laurenson

Alors que la Ligue 1 de football entame sa saga 2011-2012, imagine-t-on l’angoisse du supporter s’il lui était annoncé brutalement que le début de la nouvelle saison était reporté sine die et qu’il ne devrait pas espérer voir le moindre match avant des mois? Plus la moindre rencontre à se mettre sous les yeux avec la perspective de voir ladite saison complètement annulée, quel cauchemar pour le fan autant que pour les détenteurs des droits télévisuels…

C’est ce film d’horreur  (et cet écran noir) qui guette le fan de basket aux Etats-Unis qui pourrait se voir consigné chez lui loin de ses arènes favorites. Le coup d’envoi du championnat NBA, prévu en octobre, pourrait être renvoyé, en effet, aux calendes grecques en raison du lock-out décrété depuis quelques semaines. Et il s’en est fallu de peu pour que les accros de la NFL, la ligue de football américain, -autrement dit le pays tout entier- ne vivent le même drame, le lock-out ayant été levé à temps avant les premiers matches programmés en septembre.

Un lock-out, procédure anglo-saxonne, est la possibilité donnée aux patrons de décréter une cessation des activités en cas de conflit social. Le Journal de Montréal a été, par exemple, en lock-out pendant deux ans jusqu’à la fin récente du conflit. Les salariés mis sur la touche ont été rémunérés pendant ces deux ans par les fonds de leurs syndicats.

La NBA au bord du gouffre

Après132 jours d’arrêt de travail, la plus longue pause dans l’histoire de la NFL, patrons et salariés sont finalement tombés d’accord sans trop de casse dans la mesure donc où le conflit social a eu lieu pendant la trêve. Les quelque 2.000 joueurs de la NFL et les propriétaires des équipes ont paraphé un accord qui vaut jusqu’en 2020 et soulage tout monde pendant dix ans. En revanche, la NBA est, elle, au bord de gouffre et menacée de replonger dans une situation dramatique déjà connue en 1998-1999 quand la saison avait été amputée de trois mois d’une compétition qui n’avait démarré qu’en février.

Cette fois, la NBA, par la voie de son patron inamovible, David Stern, souhaiterait diminuer considérablement la masse salariale dévolue aux joueurs (de 57% à 40% du chiffres d’affaires) avec des contrats plus courts en raison de pertes constatées au cours des deux dernières saisons –pertes contestées ici ou là, certains continuant d’affirmer que la ligue est restée rentable. Les négociations achoppent pour le moment et il est tout à fait possible que les joueurs soient donc forcés au chômage technique et contraints, dans le pire des cas, à aller exercer leurs talents en Europe en attendant que le conflit se résolve. Le pire serait l’annulation pure et simple de la saison comme en NHL, la ligue de hockey sur glace, en 2004-2005. C’était la première fois qu’une ligue de sport professionnelle tirait un trait complet sur une saison entière en Amérique du Nord.

Le lock-out n’existe pas en Europe, mais le droit de grève peut  y être évidemment exercé par des joueurs professionnels qui, comme tout salarié, ont des syndicats pour les défendre. Parfois, la grève est anarchique, et sur le tas (voire ridicule), à l’image des «putschistes» de l’équipe de France en Afrique du Sud, mais elle est en principe régie par des règles avec notamment la pose de préavis. Dans le football professionnel français, l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP) fait face à l’Union des Clubs Professionnels de Football (UCPF). En rugby, Provale, l’union des joueurs de rugby professionnels, «affronte» l’Union des Clubs Professionnels de Rugby (UCPR).

«Des esclaves»

L’UNFP fêtera ses 50 ans le 16 novembre prochain. Elle est née en 1961 d’une exaspération parce qu’à l’époque un joueur était lié à son club d'origine jusqu'à la fin de sa carrière et qu’il était complètement à la merci de son employeur qui pouvait décider d’augmenter et de baisser son salaire (alors médiocre) au gré de ses performances. Une fois leur contrat signé, les joueurs n'avaient en fait plus un seul mot à dire jusqu'à la fin de leur aventure sportive fixée légalement à 35 as. «Nous sommes tous des esclaves», avait même lancé Raymond Kopa dans une édition de Paris-Match.

Lancée par Eugène Njo-Léa, un Camerounais étudiant en droit et joueur de Saint-Etienne qui était alors soutenu par un juriste, Jacques Bertrand, et par l’activisme de Just Fontaine, star de l’époque, l’UNFP a mené de nombreux combats à travers le temps dont le premier, et peut-être le plus important, a été l'extension aux footballeurs professionnels de ce qu’on appelait à l’époque des contrats à temps, les CDD d'aujourd'hui, seulement adoptés en 1969 dans le football français. Des contrats qui furent d’ailleurs à l’origine de la seule et unique journée de grève qu’ait connue le football français dans toute son histoire.

En 1972, trois ans après l’adoption, en 1969, du contrat à durée déterminée, les dirigeants des clubs avaient voulu, en effet, revenir sur les termes du statut professionnel. En réaction, l’UNFP avait alors mis sur pied une assemblée générale extraordinaire. Les 27 et 28 novembre 1972, les joueurs s’étaient rassemblés à Versailles pour ce sommet social en dépit de l’interdiction de leurs employeurs qui les avaient menacés de représailles. La résolution suivante avait été adoptée:

«Si un seul joueur présent à Versailles est sanctionné par son club, tous les footballeurs français se mettront en grève.»

Cela n’empêcha pas l’ensemble des joueurs de l’Olympique Lyonnais, parmi lesquels un certain Raymond Domenech très en flèche lors de ce conflit, venus à Versailles, d’être suspendus.

Le 2 décembre, la grève était décrétée et elle sacrifia une journée de championnat au cours de laquelle certains présidents de club alignèrent leurs équipes de jeunes. Mais à l’arrivée, les joueurs gagnèrent la partie: les dirigeants promirent de participer à l’élaboration d’une charte du football, dont s’occupa Philippe Séguin, et annulèrent les décisions prises pour désamorcer la crise très impopulaire.

En Europe, on en reste souvent aux menaces

Le championnat reprit ses droits et n’a plus été perturbé depuis, même si des menaces planèrent ici ou là, notamment en 2008 où le mot d’ordre d’une grève prévue entre le 24 et le 27 octobre avait été lancé par les joueurs, les entraîneurs et les arbitres suite à un accord avec les présidents de club au sujet de la volonté des employeurs d’obtenir la majorité au conseil d’administration de la Ligue.

La grève est, on le voit, historique sous nos latitudes où l’on en reste le plus souvent au stade des menaces comme en Angleterre en 2001, en Italie l’an passé ou plus récemment en Espagne, alors qu’elle est complètement banale outre-Atlantique où les lock-out se sont succédé à un train d’enfer en football, en basket ou en baseball.

Mais la grève n’est pas l’apanage des sports collectifs bien organisés. En 1973, l'Association des joueurs de tennis professionnels (ATP) était ainsi entrée en conflit avec la Fédération internationale, à cause du joueur yougoslave Niki Pilic, suspendu pour avoir refusé de jouer la coupe Davis. Le mouvement avait abouti au boycott pur et simple du tournoi de Wimbledon cette année-là. Après le tournoi disputé malgré tout et qui avait fait le bonheur des non professionnels (les joueurs du bloc de l’Est non grévistes), l'ATP avait eu gain de cause, la Fédération internationale avait plié et la suspension de Pilic avait été levée. En 1988, les joueurs de l'ATP, réunis sur le parking de l'US Open autour de leur nouveau patron, Hamilton Jordan, avaient encore fait leurs fortes têtes en observant une grève de quelques minutes qui avait entraîné la chute de la Fédération internationale qui, soudain, n'avait plus de lien direct avec les tournois du circuit, à l’exception des épreuves du Grand Chelem et de la coupe Davis.

Où l’on s’aperçoit que des millionnaires peuvent se montrer particulièrement actifs et militants pour défendre leurs droits. Il y a quelques mois, l’UNFP n’était d’ailleurs pas peu fière d’annoncer que 93% des footballeurs français étaient à jour de leurs cotisations. 93%, voilà de quoi faire rêver toutes les centrales syndicales ouvrières à moins de 10%...

Yannick Cochennec

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