Monde

Murdoch: Catharsis à l’anglaise

Monique Dagnaud, mis à jour le 06.08.2011 à 9 h 27

Lors de son audition le 20 juillet par le Parlement à propos du scandale de News of the world, David Cameron a invité la société britannique à profiter de «cette période inconfortable pour effectuer une catharsis». Une catharsis? La société britannique doit-elle explorer son inconscient et se libérer émotionnellement?

La dernière édition de News of The World  REUTERS

La dernière édition de News of The World REUTERS

Juillet 2011. En un mois de bruits et de fureur, on a appris que les sommets de la  démocratie la plus élaborée du monde sont traversés d’un vent de corruptions, de négligences et d’atteintes à la morale publique.

Plus sidérantes encore: les réactions des acteurs de ce Watergate face aux députés qui leur demandaient des comptes. Murdoch père et fils unis dans une humilité «touchante»: non, ils n’étaient  au courant de rien –ni des écoutes, ni de comment furent payer les frais d’avocats de leurs journalistes déjà accusés des mêmes faits.

A la question «qui est responsable?» Rupert Murdoch bredouille un raisonnement: «Les personnes à qui j'ai fait confiance et ensuite peut-être les personnes à qui elles ont fait confiance».

Rebekah Brooks, ex-directrice générale de News International, éplorée, qualifie d’odieuses ces écoutes dont elle  affirme tout ignorer.

Et David Cameron, dans une figure de style d’une savante vacuité, annonce que s’il avait su ce qu’il sait aujourd’hui, il n’aurait pas embauché comme directeur de communication (jusqu’en janvier 2011) Andy Coulson, ancien directeur de rédaction de News of the World, qui avait été mis en cause dans les enquêtes sur des écoutes téléphoniques.

Un spectacle qui suscite perplexité et rires rentrés. Les dirigeants britanniques traitent les parlementaires comme les tabloïds leur public: comme de légers débiles mentaux.

Commission indépendante de catharsis

Comment effectue-t-on une catharsis dans une société avancée? On nomme une commission indépendante. Le psychanalyste désigné par David Cameron pour piloter cette plongée dans les profondeurs s’appelle Sir Brian Leveson.

Juge respecté de longue expérience, actuellement président du  Sentencing Council, institution chargés d’établir les codes de conduite pour le traitement des faits de justice, il prend la tête d’une Commission à la composition impeccable: une militante émérite des droits de l'Homme (Shami Chakrabarti), un ancien haut responsable de la police (Sir Paul Scott-Lee), un ancien patron de l'Ofcom, régulateur des médias et des télécommunications (Lord Currie), deux anciens journalistes (Georges Jones du Daily Telegraph, Elinor Goodman, de Channel 4 News) et l'ancien président du Financial Times (Sir David Bell).

Brian Leveson à peine installé, la presse (de qualité) note  un petit accroc: au cours de la dernière année,  il a  été le convive de deux soirées se déroulant chez Matthew Freud, mari de la fille de Rupert Murdoch, Elisabeth. Et il a aussi déjeuné avec cet arrière petit fils du grand Sigmund. 

Véritable action ou temporisation?

Certes, les députés, soudainement  réveillés après une décennie de débats et de doutes sur les méthodes d’investigations journalistiques, semblent piqués au vif et désireux d’agir.

Mais la société britannique peut-elle compter sur ses institutions, sur ses valeurs civiques,  pour redresser la situation? La Commission Leveson met la barre le plus haut. Elle a été établie pour investiguer sur le respect de la vie privée et explorer la notion «d’intérêt public» dans le cadre des médias: c’est en effet au nom de l’information du citoyen que les journalistes des tabloïds s’autorisent des méthodes d’enquête sulfureuses (écoutes et piratages de téléphone, emploi de détectives privées pour recueillir des informations, achat d’indiscrétions et manipulation de témoins, journalistes déguisés et/ou cachant leur identité).

Mais Brian Leveson a fait savoir que la Commission ne cantonnerait pas ses investigations à News of the World, et l’étendrait à toute la presse, y compris à la BBC et aux médias sociaux. Un rapport datant de 2006 opportunément ressuscité affirme en effet que près de «300 journalistes» et «31 publications différentes» auraient eu recours à des détectives privés, à des usurpations d'identités et à des caméras cachées.

Cette ambition de la Commission  pourrait la conduire a dépassé les douze mois initialement prévus et à travailler jusqu’aux prochaines élections en 2015  a indiqué son président. Une annonce au caractère énigmatique: signe-t-elle une réelle volonté de renverser la table ou marque-t-elle une façon de temporiser en attendant des jours meilleurs pour l’establishment britannique?

Intérêt public et vie privée

De fait, la Commission va s’attaquer à deux sujets qui constituent des serpents de mer de la régulation des médias: quels moyens peuvent être employés pour rechercher une information? Qu’est-ce qui, de la vie privée des individus, est utile à l’intérêt public?

Ces deux aspects sont traités dans la Charte de Munich, la bible déontologique de la profession depuis 1971. Ainsi, il est dit dans ce texte: que le journaliste «Ne doit pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents» (art.4), et qu’il doit «S'obliger à respecter la vie privée des personnes» (art 5).

Au final, ces deux soucis déontologiques bataillent avec un autre principe, celui de «l’information du citoyen» qui n’a cessé de renforcer son exigence dans un monde épris de transparence et où les moyens techniques d’intrusion dans la privacy des individus n’ont cessé de se perfectionner.

Ainsi, la morale d’exception qui encadre l’activité du journaliste depuis les origines de ce métier -morale qui permet de s’affranchir des lois commune pour mieux servir l’information du citoyen et qui donc se revendique comme une arme au service du bien public-  est devenue un paravent et une justification de certaines pratiques.

Mais cette interprétation des principes est aussi beaucoup affaire de valeurs communes, les pays anglo-saxons acceptant, on le sait, des méthodes plus offensives et plus intrusives de la vie privée que la France.

Parallèlement, la Commission devra faire des recommandations qui ne fragilisent pas l’audace d’investigation, fierté du journalisme britannique, et qui  fait ici de la presse un réel quatrième pouvoir.

Ainsi, avec l’essor des tabloïds, cette audace a été largement détournée de sa finalité, au profit du «pur profit» des groupes de presse, prêts à toutes les intrusions pour fabriquer de l’information, de la plus futile à la plus intime, pour piquer la curiosité du lecteur et flatter son inclination voyeuriste.

Ses travers sont dénoncés depuis longtemps par les journaux dits de référence (The Gardian, The Independent, The Observer, etc), mais avec une certaine retenue, par crainte de jeter le bébé avec l’eau du bain.

«Cette presse-là plaît au public», dit Jon Henley, grand reporter au Guardian, et invité de France -Inter. (…). Il faut savoir de quoi on parle: il y a l'intérêt public et ce qui intéresse le public. Je crois qu'il n'y a pas d'intérêt public à savoir avec qui couche tel footballeur, mais je peux vous dire qu'il y a un public que cela intéresse! En revanche, s'il s'agit d'un élu, c'est différent. S'il ment à son épouse, pourquoi ne mentirait-il pas à ses électeurs? On doit savoir

Autrement dit, les journalistes anglais trouvent légitimes des investigations poussées sur la vie privée des dirigeants du pays, et sans doute approprié d’user de moyens à la limite de la légalité pour y parvenir. Mais beaucoup s’accordent aussi pour dire qu’avec le News of the World, ce «folklore toléré» est allé trop loin. 

Et ils affirment  que le public ne suit plus. Cette opinion mériterait vérification. Le  journal qui a fermé ses portes le week end du 9-10 juillet était lu par plus de 7 millions de britanniques. Par ailleurs,  un sondage (PoliticalBetting.com) du 24 juillet montre que (seulement) 51% des britanniques trouvent que la BBC, qui a intensément mobilisé ses rédacteurs pour dénoncer les agissements de la famille Murdoch, en a fait un traitement équilibré et objectif: un chiffre qui semble indiquer que ce scandale provoque des sentiments mitigés plutôt qu’il n’indigne unanimement le pays. Cette autre donnée plane donc sur la Commission Leveson.

Murdoch et ses amis politiques

La Commission sera aussi confrontée à un problème encore plus difficile: la collusion entre les dirigeants politiques anglais et le groupe Murdoch, une façon indirecte de manifester une tolérance voire un appui à la presse tabloïd.

La question est posée avec acuité par Nick Cohen, un éditorialiste de l’Observer: «pourquoi l’establishment britannique soutient-il indirectement la culture populaire dans ce qu’elle a  de trash, et de très éloigné d’une visée civique, au lieu d’opérer d’autres choix culturels?» 

Ainsi, écrit-il, le  24 juillet:

«Pendant quarante ans les gouvernements successifs ont choisi la mauvaise réponse. Depuis 1960, des personnes éduquées, souvent bien nées, ont suivi Murdoch et fait de l’argent dans des journaux, et la télévision "en décérébrant" les goûts populaires. Elles étaient les membres d’une élite préoccupée d’abord de ses propres intérêts, toujours prête  à accuser ses critiques d’être des aristocrates anti-démocratiques, ignorant les vœux du peuple. Sans jamais se poser la question de savoir de quelles informations le peuple a besoin pour faire des choix avisés.»

La Commission devra donc se frayer un chemin au milieu de plusieurs récifs: la pression du «droit à l’information» face aux règles déontologiques qui encadrent  la presse, le poids d’une élite qui manie avec dextérité vision libérale et sirènes populistes, et l’acculturation des couches populaires à une  presse à scandales devenue une sorte d’opium local.  

Que restera-t-il du travail de la Commission, et plus largement de l’introspection de la société britannique vis-à-vis d’elle même après quatre années de divan? Sur quoi ou sur qui aura-t-elle effectué un transfert? Mystère. La plongée dans la psyché fait souvent progresser la connaissance, mais elle n’a aucune obligation de résultat sur le mieux-être du patient.   

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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