Monde

La cohabitation américaine

Jacques Attali, mis à jour le 02.08.2011 à 7 h 25

La crise de la dette révèle une contradiction fondamentale du modèle politique américain: quand l’exécutif et le législatif sont en conflit ouvert, et qu’aucun des deux ne veut céder, aucun mécanisme ne permet à l’un de l’emporter sur l’autre.

Barack Obama. Jason Reed / Reuters

Barack Obama. Jason Reed / Reuters

La démocratie américaine, dit-on, est un modèle idéal. Et depuis Tocqueville (qui l’admirait tout en décelant le risque de la voir déraper un jour en dictature), peu de gens se sont risqués à en critiquer les principes constitutionnels. Chacun y voyait en particulier un modèle quasi parfait de séparation des pouvoirs, dans l’intérêt du pays.

Pourtant, cette séparation des pouvoirs vient justement de provoquer une crise majeure à Washington: l’incapacité de l’exécutif et du législatif, pendant des mois, à trouver un accord sur le plafond de la dette publique, ne provoque pas seulement la stupéfaction consternée de tous ceux qui croyaient les élus des Etats-Unis capables de penser un peu plus loin que leurs intérêts électoraux immédiats. Elle révèle aussi une contradiction fondamentale du modèle politique américain: quand l’exécutif et le législatif sont en conflit ouvert, et qu’aucun des deux ne veut céder, aucun mécanisme ne permet à l’un de l’emporter sur l’autre. On redécouvre alors qu’un Président américain ne peut pas gouverner s’il n’a pas l’approbation de son Congrès. Et que, si l’une des deux chambres n’est pas du même camp que le Président, celui-ci doit soit chercher et accepter des compromis, soit se résigner à devenir l’exécutant d’une politique qui n’est pas la sienne. Aujourd’hui, le conflit idéologique est si violent que nul, ni à la Maison Blanche, ni au Capitole, n’a envie de chercher un compromis, ni de se soumettre, ni même de permettre à l’autre de sauver la face.

C’est là où l’existence d’un premier ministre trouve toute sa raison d’être : il incarne auprès du Président la légitimité du parlement. En son absence, la France eut été ingouvernable en 1986, et dans toutes les périodes ultérieures de cohabitation. La pratique y a alors imposé une jurisprudence, que la constitution de 1958 n’imposait d’ailleurs pas: au Président de la République les affaires extérieures et la défense; au premier ministre et à son gouvernement les affaires intérieures. On la retrouvera d’ailleurs peut-être en 2012, si le Président sortant, réélu, se trouve immédiatement confronté à une majorité de gauche à l’Assemblée Nationale.

S’il existait aujourd’hui un tel Premier Ministre aux Etats-Unis, la question du plafond de la dette ne se serait pas posée un seul instant: le Premier Mnistre, républicain, aurait imposé sa solution dès le début de cette année; le Président, démocrate, aurait alors solennellement expliqué aux médias que c’est une très mauvaise solution, espérant que l’échec d’un gouvernement républicain lui permette d’être réélu en novembre 2012 et d’emporter dans la foulée les élections au Congrès.

L’absence aux Etats-Unis de cette fonction de chef du gouvernement s’explique par le fait que le pouvoir fédéral n’avait justement, à l’origine, que des compétences de défense et de politique étrangère. Ce n’est qu’avec la crise de 1929 qu’il s’en est octroyé d’autres. La montée du souverainisme dans chaque Etat, sous le nom de Tea Party, tend à y revenir, et à réduire l’Etat fédéral aux fonctions externes qui avaient justifié sa fondation. Si les Etats-Unis ne sont pas capables de passer à une solution à la française, ou au moins de retrouver la raison, on verra peu à peu le fédéralisme américain se défaire. Nul n’y a intérêt.

Jacques Attali

Cet article a été publié également par L'Express

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