France

Mediator, une révolution en plaqué or

Jean-Yves Nau, mis à jour le 30.09.2013 à 14 h 59

Le gouvernement est parvenu à gérer au mieux une crise sanitaire à très haut risque. Mais avec quels résultats?

Détail d'une boîte de Mediator.

Détail d'une boîte de Mediator. REUTERS/Pascal Rossignol.

Neuf mois. Il n’en aura pas fallu plus pour que, contre toute attente, le gouvernement tente et réussisse un double axel: transformer un possible scandale médicamenteux à haut risque politique en une réforme a priori constructive d’un large pan du paysage médical français. C’est là un cas d’école qui ne manquera sans doute pas d’être analysé par les futures promotions de l’Ecole normale d’administration.

L’affaire du Mediator témoigne en effet de la possible réactivité du complexe qui réunit responsables politiques et administratifs, du moins lorsque les premiers pressentent que leur responsabilité pourrait être un jour engagée devant la justice. Où il est une nouvelle fois démontré —depuis celles du sang contaminé ou de la vache folle— que les affaires ou scandales sanitaires peuvent, en France, amplement peser sur l’architecture mouvante du système de sécurité sanitaire. C’est désormais vrai pour nos médicaments, nos aliments comme pour d’innombrables objets de notre environnement, depuis les biberons en plastique jusqu’à nos indispensables téléphones portables.

Novembre 2010: la France découvre le dossier du Mediator, du nom d’une des spécialités phare des désormais célèbres laboratoires Servier. Août 2011: avant de gagner au plus vite leur résidence estivale, les ministres examinent un projet de loi transformant le système des médicaments et modifiant de manière substantielle les codes de la santé publique et de la sécurité sociale.

Tous les ingrédients d'un nouveau scandale sanitaire

En novembre, tous les ingrédients d’un nouveau scandale sanitaire étaient réunis. On évoquait alors, à juste titre, une possible bombe à fragmentation. Quelles réactions attendre après la découverte que ce médicament avait, selon toute vraisemblance, été à l’origine de deux mille décès prématurés, de plus de trois mille cinq cents hospitalisations en urgence, de près de deux mille interventions de chirurgie cardiaque? Or, on apprenait aussi que ce médicament avait été commercialisé en France (uniquement sur prescription médicale) entre 1976 et 2009 et consommé, au total, par environ cinq millions de Français. Et loin d’être utilisé comme «antidiabétique» (sa dernière indication officielle), il avait fait l’objet de détournements massifs de prescription pour servir de trop banal «coupe-faim».

Trente-trois ans de laxisme intégral? En dépit de quelques signaux d’alerte, aucun responsable politique ou sanitaire n’avait voulu prendre l’exacte mesure de cette affaire. Puis vinrent les résultats d’un travail rétrospectif demandé quelques mois auparavant à la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). Cette demande faisait elle-même suite aux inquiétudes manifestées publiquement par quelques rares médecins ayant établi un lien entre certaines lésions des valves cardiaques et la consommation de Mediator. Les principaux responsables de l’Afssaps imaginaient-ils que leur initiative allait précipiter leur départ et conduire à la transformation de cette agence?

A dire vrai, l’affaire aurait pu ne pas prendre de réelle ampleur. Les chiffres établis par la Cnam avaient alors déjà été rendus publics par voie de presse –notamment par Le Figaro— sans que cela ne suscite d’émotion particulière. Ajoutons que le Mediator avait été retiré du marché français en 2009. Au vu des multiples responsabilités pouvant être invoquées (celles de nombreux ministres de la Santé, de l’ensemble des acteurs de la chaîne du médicament, des milliers de prescripteurs, etc.), tout ceci aurait pu n’être considéré que comme un mauvais souvenir collectif. Tel ne fut pas le choix du gouvernement et tout particulièrement de Xavier Bertrand, ministre en charge de la Santé qui a perçu d’emblée ou presque les dangers de l’affaire, tout comme les opportunités politiques qu’elle offrait.

Une dynamique médiatique réussie

Fort notamment de son expérience ministérielle sanitaire préalable sur la grippe aviaire, il s’est emparé du dossier. Puis il a montré à de multiples reprises à quel point il le tenait à la fois de la plus haute urgence et d’une particulière gravité: mise en place d'un «comité de suivi» piloté par la direction générale de la Santé et missions quasi-policières confiées à l'Inspection générale des affaires sociales (Igas). D’emblée, l’affaire du Mediator a permis au ministre de la Santé de soulever publiquement la question de l’amélioration de l’identification des effets secondaires graves et méconnus des médicaments présents sur le marché. Une question essentielle de santé publique à laquelle aucune réponse satisfaisante n’avait jamais encore pu être apportée, en France comme ailleurs.

Au final, les échéances fixées ont été respectées et la dynamique enclenchée a pleinement porté ses fruits médiatiques. Neuf mois plus tard, le résultat est doublement au rendez-vous: d’une part un projet de loi qui sera présenté au Parlement dès la rentrée automnale, de l’autre la création d’un «fonds Mediator» d’indemnisation des victimes. Un tel résultat n’a pu être obtenu qu’avec l’aide active de l’Igas dont les rapports —d’une violence sans précédent tant vis-à-vis des laboratoires Servier que de l’Afssaps— ont pleinement répondu aux attentes de son ministre de tutelle.

Le projet de loi tire ainsi les conclusions qui s’imposaient: des conclusions souvent de bon sens dont on peut raisonnablement s’étonner qu’elles n’aient pas été depuis longtemps adoptées. Exemples: seuls les médicaments efficaces seront dorénavant autorisés voire remboursés; les médicaments dangereux devront être retirés du marché. Pour autant, ce texte est bien loin de réaliser, comme le soutient Xavier Bertrand (qui parle ici, sans pouvoir traduire, d’un «Sunshine Act à la française»), la transparence absolue dans le monde du médicament.

Fixation des prix opaque

Car si elle fournit des avancées indéniables concernant les conflits d’intérêt pouvant exister entre le monde médical et les industries pharmaceutiques, cette réforme laisse prudemment dans l’obscurité la plus opaque les mécanismes de fixation des prix de spécialités pharmaceutiques, dont le coût est pourtant à la charge de la collectivité. Xavier Bertrand annonce que, par voie de décret, la formation médicale continue ne sera plus, demain, financée par l’industrie pharmaceutique mais par l’Etat. Bien vieille —trop vieille— antienne. Qui, parmi les responsables politiques et industriels concernés, aurait raisonnablement intérêt à ce qu’il en soit autrement?

Il faudrait aussi faire preuve d’une assez grande naïveté pour accorder une quelconque importance à la mesurette concernant la pratique de la visite médicale: à l’hôpital, les «visiteurs médicaux» ne pourront plus rencontrer les médecins que de manière collective.

De la même manière, on ne saurait considérer comme une panacée le fait que, dorénavant, le fruit des taxes imposées à l’industrie pharmaceutique transitera par l’Etat avant de financer les activités de l’Afssaps, rebaptisée Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Pour autant, force est bien de constater que Xavier Bertrand est parvenu à vendre comme une révolution («Il y aura un avant et un après Mediator») un ensemble de mesures réalisant un simple ajustement des rapports par trop déséquilibrés entre l’industrie pharmaceutique et son autorité de tutelle.

Rendez-vous en mai 2012

De la même manière, sur le front de l’indemnisation des victimes, le ministre de la Santé, ancien spécialiste de l’assurance, a montré son art de la navigation entre différents écueils et est parvenu à une solution ayant l’apparence de l’équité. Puissamment aidé par les conclusions de l’Igas, il a désigné les laboratoires Servier comme les seuls responsables du désastre. A ce titre, cette puissante firme tricolore devra indemniser pleinement les victimes une fois que la collectivité (via l’Oniam) aura ici rempli sa mission. Cette stratégie offre un avantage politique de taille, celui de ne pas impliquer la responsabilité des médecins directement concernés: les prescripteurs ne seront pas les payeurs, et encore moins les personnes ayant demandé à pouvoir bénéficier des vertus de ce qui ne pouvait officiellement être considéré comme un «coupe-faim».

Mais contrairement à ce qu’aimerait faire croire Xavier Bertrand, en ce début d’août 2011, nous ne sommes précisément qu’au milieu du gué, soit entre l'«avant» et l’«après» Mediator. Face à un discours ministériel par trop schématique, par trop radicalement triomphaliste, un rendez-vous peut être pris qui permettra de mesurer la réalité du chemin parcouru. Par exemple en mai 2012. Dans neuf mois.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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