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Comment Apple est en train de détruire Nintendo

Au Consumer Electronics Show de Las Vegas en 2007, REUTERS/Rick Wilking

Au Consumer Electronics Show de Las Vegas en 2007, REUTERS/Rick Wilking

Alors que la 3DS se vend mal, les produits d'Apple ne cessent de gagner des parts de marché dans le secteur des jeux vidéo.

En 1989, Nintendo lançait une petite console de jeux portative à qui, sur le papier du moins, personne n’aurait prédit un grand succès commercial. Cette console, baptisée Game Boy, n’était pas la première à offrir des cartouches de jeu interchangeables (c’était la Microvision de Milton Bradley, sortie dix ans avant). La Game Boy était également désavantagée par un écran de mauvaise qualité, à l'écran flou, à peine lisible offrant un affichage en nuances de gris-vert à peine discernables. À la même époque environ, Atari lançait la Lynx, une console portable dotée d’un écran couleur 16 bits, supérieure en tout point ou presque à la Game Boy.

Mais la Game Boy bénéficiait de deux avantages majeurs. De conception simple et peu coûteuse à fabriquer, elle était très abordable et disponible en grande quantités: la Game Boy était vendue 109 dollars contre 189 dollars pour la Lynx, et Nintendo était en mesure de la produire à une cadence bien plus rapide que la console Atari.

Mais plus que tout, Nintendo avait compris qu’il était primordial de proposer des titre phares qui font mouche auprès du public. À son lancement, la Game Boy proposait Tetris, un jeu addictif parfaitement adapté à l’interface graphique rudimentaire de l’appareil, et Super Mario Land, qui donnait pour la première fois la possibilité d’emmener Mario avec soi en voiture. Résultat, la Game Boy fut un succès immédiat. Nintendo allait en vendre plus de 118 millions, faisant de la Game Boy la console de jeux portable la plus vendue jamais fabriqué — jusqu’au lancement par Nintendo d’une nouvelle console portable, la DS, qui allait battre ce record avec 146 millions d’exemplaires vendus.

Le matériel compte moins que le plaisir

La Game Boy est l’épitomé de l’histoire de Nintendo. À plusieurs reprises, l’entreprise a mis sur le marché des produits aux performances techniques manifestement inférieures à celle de ses concurrents pour au final remporter la mise en dépit de ces lacunes. Il suffit de voir la façon, par exemple, dont la Wii a écrasé la Xbox 360 et la PlayStation 3. Nintendo a toujours compris ce que ses concurrents oublient parfois: le matériel compte moins que le plaisir du joueur. Des systèmes aux performances techniques moindres sont néanmoins susceptibles d’offrir une meilleure expérience de jeu.

Aujourd’hui, pourtant, Nintendo rencontre des problèmes. Jeudi dernier, l’entreprise a publié des chiffres de vente désastreux  pour le premier trimestre de son année fiscale — l’entreprise a perdu 328 millions de dollars, et elle prévoit pour l’année des bénéfices en baisse de 80% par rapport à ses prévisions initiales. Ses gammes de console précédentes — la Wii et la DS — voient leurs ventes décliner rapidement, et la petite dernière, la 3DS, n’a pas réussi à décoller. L’entreprise prévoyait de vendre 16 millions de 3DS cette année. Au premier trimestre, elle n’en a vendu que 700.000. Pour augmenter les ventes, Nintendo a annoncé qu’à compter du mois d’août, elle baisserait le prix de la 3DS de 250 à 170 dollars.

La raison des soucis de Nintendo? Une autre entreprise lui a chipé sa recette. Ces quatre dernières années, les appareils iOS d’Apple — iPhone, iPod Touch et à présent iPad — ont conquis une part importante et en pleine croissance du marché des jeux vidéo portables. En 2009, selon une étude de l'agence Flurry, les appareils iOS représentaient 19% du marché des jeux portables, dont Nintendo conservait 70%. En un an, la part de Nintendo tombait à 57%, et celle des jeux sur Smartphone (Apple et Android) passait à 34%.

Les Smartphones sont simples

Les appareils Android et iOS triomphent pour les mêmes raisons qui ont fait si longtemps le succès des consoles Nintendo. En tant que consoles de jeu, téléphones et tablettes à écran tactiles ne peuvent rivaliser avec les performances de la 3DS, qui offre des jeux immersifs en trois dimensions sans contraindre au port de lunettes ridicules. La 3DS est dotée d’un pad directionnel, d’une manette analogique, d’une flopée de boutons, et de deux écrans. Les Smartphones, eux, n’ont qu’un écran tactile et un accéléromètre.

Sans égaler le matériel optimisé pour le jeu de Nintendo, les gadgets signés Apple offrent à un public plus large une meilleure expérience de jeu. Sur l’App Store on peut choisir son jeu dans un éventail bien plus large que ce qui est disponible pour la 3DS et pour un prix bien inférieur. Il existe un grand nombre de jeux gratuits pour iPhone, et les jeux payants coûtent entre 1 et 10 dollars, à comparer avec 30 à 40 dollars des cartouches 3DS. Multifonctions, téléphones et lecteurs musicaux ont la faveur de ceux qui n’ont pas envie de jouer tout le temps. Ceci signifie qu’ils s’adressent à un public substantiellement plus vaste qu’un appareil dédié comme la 3DS, ce qui rend du même coup la plate-forme iOS plus intéressante pour les développeurs de jeu.

Avec l’iPhone et l’iPod Touch, Apple fait à Nintendo ce que Nintendo a fait à la Xbox et la PS3: offrir une expérience de jeu moins coûteuse et plus facile d’accès, en dépit d’une partie matérielle indigne d’un authentique joueur. La stratégie fonctionne. Depuis 2007, Apple a vendu 222 millions d’appareils i0S —plus que n'importe quelle console de jeux jamais sortie. À en croire certaines estimations, il existe aujourd’hui plus de 60 millions de joueurs iOS dans le monde, qui à eux tous téléchargent 5 millions de jeux par jour.

Sortir des jeux exceptionnels

Tout n’est pas perdu pour Nintendo. L’industrie du jeu est par nature cyclique et imprévisible. Des sociétés qui autrefois paraissaient invincibles — Sony au temps de la PlayStation et de la PS2 — deviennent soudainement pitoyables (désolé, Sony). L’inverse est également vrai: Nintendo reste une entreprise diaboliquement innovante, qui a toujours réussi à se sortir du pétrin en sortant des consoles et des jeux excellents. Les jeux en 3D n’ont pas connu la réussite immédiate des jeux à reconnaissance du mouvement (le fait que des gens se soient plaints de fatigue visuelle n’a pas dû arranger les choses), mais si Nintendo arrive à sortir un ou deux jeux 3D exceptionnels, il serait encore en mesure de retourner la situation.

Je crains néanmoins que l’entreprise n’ait pas encore saisi le défi que représentent les Smartphones. Le patron de Nintendo, Satoru Iwata, a plusieurs fois critiqué le modèle App Store pour la distribution des jeux. Il considère que d’autoriser les développeurs à créer des jeux gratuits financés par la publicité, ou vendus un ou deux dollars, menace la qualité des jeux disponibles pour ses consoles. «Si nous plions, la seule façon pour nous d’augmenter nos ventes serait de baisser nos prix, ce qui signifierait la fin à brève échéance de tout le secteur» déclarait-il à All Things D en juin. Ses propos semblent suggérer que Nintendo n’a pas l’intention de proposer ses jeux sur d’autres plateformes — quand bien même ces plateformes éclipsent les propres consoles de Nintendo.

Nintendo a fait fortune à l’époque des consoles portables dédiées et monofonction, mais le Smartphone multifonctions a inauguré un nouvel âge. Ce qui ne signifie pas que les appareils dédiés vont disparaître. Le Kindle d’Amazon, par exemple, est florissant en dépit de la concurrence des Smartphones et des tablettes. Si Amazon réussit, c’est qu’il s’est montré disposé à modifier sa stratégie pour répondre à la concurrence. En militant pour un contenu de plus en plus abordable et en multipliant les auteurs, Amazon a fait de Kindle un poids lourd du secteur de l’édition. De plus, Amazon n’est pas égoïste quant au contenu disponible pour Kindle — les livres vendus dans son magasin peuvent être lus sur la liseuse maison, mais également sur iPhone, voire à peu près tout ce qu’on veut.

Il serait difficile pour Nintendo d’adopter cette stratégie. Je doute qu’Apple lui laisse ouvrir un magasin de jeux pour iPhone — il pourrait le faire pour Android en revanche— et nombre de jeux développés pour 3DS ou DS ne fonctionneront pas sur des appareils restreints à un écran tactile. Reste que Nintendo pourrait s’efforcer de baisser le prix de ses jeux, voire de proposer des jeux gratuits — et d’une façon générale, d'envisager  le développement d'un modèle d’entreprise innovant. Interrogé sur cette éventualité dans le passé, Iwata s’était montré particulièrement inflexible: «Nintendo n’est pas intéressé» déclarait-il à All Things D. Une bonne crise lui fera peut-être changer d’avis.

Fahrad Manjoo

Traduit par David Korn

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