Sortons Fdesouche du ghetto

Le blog proche de l'extrême-droite a servi de bouc émissaire médiatique à la suite de la tuerie d'Oslo. Mais est-ce lui faire un bon procès?

Capture d'écran du site Fdesouche.

- Capture d'écran du site Fdesouche. -

Un nouveau marronnier du web a fait son apparition avec la tuerie d'Oslo: les articles «lu sur Fdesouche», des micro-trottoirs en direct de la «fachosphère», comme l'ont pratiqué Liberation.fr ou le NouvelObs.com. Fdesouche.com, c'est ce célèbre blog proche de l'extrême-droite qui, au prix d'une synecdoque médiatique (prendre une partie pour le tout), tend à devenir le seul étendard de la réacosphère, comme YouPorn représente à lui seul le porno sur Internet. Laurent Joffrin, patron du Nouvel Obs, a même signé un édito titré «Qui a inspiré le tueur de Norvège?» dans lequel il vise directement Fdesouche, qu’il présente comme une «école de la haine».

Mission anthropologique

Il y a une hypocrisie des sites d'information à envoyer leurs jeunes rédacteurs en mission anthropologique sur Fdesouche. Les articles titrés «Lu sur Fdesouche» pourraient tout aussi bien s'appeler «Lu dans nos commentaires»: les commentaires d'extrême-droite, censurés ou non par les modérateurs, sont très fréquents sur les sites d'info.

Sur Fdesouche, les commentaires sont juste plus concentrés, avec peu de contradiction, et censurés avec beaucoup plus de mansuétude. Le blog rencontre finalement le même problème que les sites d'info grand public, ses commentaires. Une difficulté sans doute plus prégnante pour Fdesouche puisque c’est un site totalement participatif.

La veille et la proposition de sujets sont assurés par les lecteurs, les membres de la «rédaction» étant cantonnés au rôle d’éditeur. Contacté par mail, l'administrateur du site «François de Souche» reconnaît la difficulté de la tâche:

«Un tel flot de commentaire est ingérable. On ne peut pas tous les lire, les trier, les censurer. D'autant plus, que ce sont les commentateurs qui nous envoient les infos. On est un peu pris à notre propre piège.»

Revue de presse orientée

Le discours est ambigu puisque les commentaires font aussi le succès du site. Fdesouche, profitant d'une jurisprudence flottante, estime que le blog ne peut être tenu pour responsable des propos de ses lecteurs. Pour le reste, en dehors des commentaires, la majorité des contenus de Fdesouche sont aussi neutres que les dépêches AFP débitées par les sites d'info. Fdesouche n'est qu'une revue de presse, comme l'exprimait son fondateur au micro de la station d'extrême droite Radio Courtoisie:

«La devise sur Fdesouche, c'est de faire le moins d'analyse possible mais de faire passer une idée politique et de montrer une ligne par la concentration et le choix des articles. On fait surtout du copié-collé, on fonctionne vraiment sur le principe d'une revue de presse. […] Ce sont nos lecteurs qui font l'analyse: on leur fournit l'information et après c'est à eux de disserter, d'analyser, de décortiquer, et de montrer où est la manipulation s'il y a manipulation.»

Le triptyque immigration-islam-insécurité

Le paradoxe de Fdesouche, c'est que ce blog réputé d'extrême-droite ne fait que reprendre des contenus des médias grand public. La sélection de leurs sources est évidemment très orientée et tend à mettre en avant un phénomène au détriment de tous les autres. 

Les articles sélectionnés tournent pratiquement toujours autour du triptyque immigration-islam-insécurité. Des phrases des articles sont isolées pour prouver une nouvelle fois au lectorat que les immigrés posent problème en France. Mais ces phrases ont bien été écrites par les grands médias. Il n'y a pas plus de mauvaise foi dans cette méthode que dans une interview de ministre ou sur un quelconque blog politique.

Le blog dviz.fr a étudié sur 3 mois les sources des articles de Fdesouche. Le constat est sans appel: ce sont surtout les sites d'informations français qui sont mobilisés (45%) et très peu les sources polémiques (7%).

 

Journalisme de liens

C'est terrible à dire, mais les animateurs du site Fdesouche font partie des meilleurs journalistes de liens de France. Leur pratique de ce type de journalisme, tant vanté par les théoriciens de la profession mais jamais vraiment mis en place en France, est d'une précision et d'une exhaustivité étonnantes, si l'on met à part le biais idéologique. 

Leur couverture de l'affaire DSK en liens, vidéos et sons renvoie par exemple toute la presse dans les cordes. Fdesouche a compris mieux que personne que le web est vaste, que le meilleur se trouve toujours ailleurs et que pour la première fois, Internet permet aux journalistes d'indiquer précisément leurs sources, laissant au lecteur la possibilité de jauger lui-même la pertinence de ces dernières.

Les sites qui font du journalisme de liens, comme Slate ou LeMonde.fr, en restent timidement à ce format désuet qu'est l'article. Fdesouche n'écrit pas d'articles, mais ouvre le débat en postant un extrait médiatique, laissant le soin de l'analyse aux lecteurs. Le journaliste est animateur de communauté, il n'est plus au-dessus de la mêlée.

Ghettoïsés

La presse procède avec Fdesouche comme Fdesouche procède avec elle: en isolant dans ces articles «vu sur Fdesouche» les pires passages, les médias ne font que caricaturer la pensée développée, sans jamais chercher à la décortiquer ou à la comprendre. Fdesouche et la réacosphère sont ghettoïsés, rejetés aux marges de l'Internet, comme, dans la vraie vie, les immigrés qu'ils vilipendent. La censure des commentaires des sites de presse joue le rôle d'un périphérique de la bien-pensance.

Il est contre-productif de traiter les électeurs du FN de «gros cons» comme l'avait fait Sophia Aram sur France Inter au lieu de chercher à comprendre le malaise de ces «petits blancs de banlieue» comme ils se revendiquent sur Fdesouche. «Les gens qui s’expriment sur ce blog sont souvent en souffrance, dominés qu’ils sont sur le plan socio-économique», note le sociologue Sylvain Crépon.

«Effet cathartique»

Comme l'explique Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, les commentaires de Fdesouche jouent le rôle de «soupape de compensation». Ils permettent à une frange de la population qui peine à exprimer son opinion ailleurs d'extérioser son mal-être  

«Ces lecteurs se censurent en permanence dans leur milieu professionnel et familial. Au sein même du FN, ils sont désormais contraint de surveiller leur langage», explique le sociologue Sylvain Crépon. «Fdesouche a un donc effet cathartique pour eux. C’est le dernier refuge où ils peuvent s’exprimer librement.»

Eddie, fidèle commentateur du blog, y voit «un média fédérateur, une grande famille où on se retrouve entre potes et on discute comme au bistrot». Fdesouche en vient à promouvoir en Une des fonctionnalités proches d'un réseau social:

Les commentaires ouverts là où les sites d'info les referment

En ce sens, Fdesouche est comparable au blog sur l'armée Secret Défense, de l'ancien journaliste de Libération Jean-Dominique Merchet: en 2008, alors que la Grande Muette bruissait de reproches envers Sarkozy, les commentaires du blog étaient devenus «le réceptacle de doléances de tout un corps de métier», refuge d'une profession tenue au silence. Mais, en septembre 2008, «affligé par la vacuité, la bêtise ou la méchanceté de trop de commentaires», Merchet avait dû temporairement fermer les commentaires.

Fdesouche ouvre les commentaires là où les sites d'infos les referment, par peur de la «vacuité», de la «bêtise», de la «méchanceté» ou du traditionnel «dérapage» (comme ici 20minutes.fr et lexpress.fr). 

Deux camps: Nous et Les Médias

La modération des commentaires sur les sites d'info dépasse souvent le strict cadre légal et les commentaires d'extrême-droite ne franchissant pas la ligne jaune juridique (racisme, antisémitisme...) ont tendance à être élagués. En stigmatisant sans nuance le lectorat de Fdesouche, les médias servent d’ennemi-auto désignés pour fédérer un lectorat éparse et divisé. 

«La stigmatisation médiatique leur fait gagner la cohésion qu’ils n’avaient pas forcément», analyse le sociologue Yannick Cahuzac, spécialiste de l’extrême droite sur le net. Un avis que partage le sociologue Sylvain Crépon pour qui «l’effet est complètement contre-productif, ça conforte leur défiance vis-à-vis des médias traditionnels et ça les incite à rester sur des médias alternatifs».

Les administrateurs de Fdesouche ont rapidement compris l’intérêt qu’ils pourraient tirer de cette stigmatisation médiatique et exposent chacune des critiques faites au site. Fdesouche montre ainsi son ouverture d’esprit et finit de convaincre de sa bonne foi des lecteurs qui sont souvent déjà politisés. 

Dans son combat contre les médias, le blog nationaliste trouve également de quoi renforcer son aspiration différentialiste. La société est ordonnée en deux camps distinct: Nous et Les Médias présentés comme les complices d’un système qui n’a de cesse de «cacher la vérité aux Français» (alors que Fdesouche la leur révélerait).

«Fdesouche, le site qu'ils ne veulent pas que tu visites»

En s’attaquant aux médias, cet étendard de la réacosphère brasse également un public plus large. «Leur critique des médias et du politiquement correct leur permet de dépasser le cadre de la mouvance nationaliste. Fdesouche se mue en contre-société initiatique regroupant des membres qui savent déjouer la censure des médias», analyse ainsi Yannick Cahuzac.

C'est que ce que relève aussi Nicolas, un lecteur fidèle, pourtant critique: «On ne montre souvent que les pires aspects d’un problème sur Fdesouche mais ça reste un lieu d’aisance de la pensée pour les petites gens brimés par le rouleau compresseur de la bien-pensance».

Le site en a fait son slogan: «Fdesouche, le site qu'ils ne veulent pas que tu visites». La diabolisation médiatique n’ayant jamais fait diminuer le Front national électoralement, on doute que le procès fait à Fdesouche soit d'une quelconque utilité.

Pour Yannick Cahuzac, «stigmatiser ce site, c’est se tromper de cible puisqu’il s’agit sans doute de l’un des blogs les moins virulents de la mouvance nationaliste. Fdesouche permet de déverser son ressentiment mais ne se traduit pas forcément en itinéraire militant»

Pour une vraie plongée dans la réacosphère, optez plutôt pour le-projet-juif.com, ripoublik.com ou fdesouche.fr, le faussaire qui tente de diaboliser le célèbre blog. Et là, on ne mettra pas de liens.

David Doucet et Vincent Glad

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L'AUTEUR
David Doucet et Vincent Glad sont contributeurs à Slate.fr. Ses articles
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Publié le 03/08/2011
Mis à jour le 03/08/2011 à 12h48
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